A BOULOGNE
Revenons à Boulogne, tandis que le corsaire Delpierre, (]ui a entendu raconter les tours hardis que Marius a joués aux Anglais, et qui, en outre, Ta vu dans sou duel, se passionne pour lui, et Tassocie à un projet d'évasion dans rexécuiion duquel il n'avait trouvé jusque-là personne qui fût digne, à son gré, d'être son complice, et son collaborateur.
Pour mieux faire apprécier au lecteur Timportancc des faits qui vont suivre, il est indispensable de jeter un rapide coup d'œil sur quelques incidents du passé, coup d'œil qui servira en même temps à faire mieux connaître quelques personnages engagés dans l'avenir du récit, bien que jusqu'à ce moment ils n'aient encore fait qu'y apparaître.
On se souvient de ce qui a été raconté relativement à la naissance de Gabrielle; mais ce qu'on ignore, c'est que peu de temps après la perte de sa nièce, la Cornu, effrayée d'une charge dont elle craignait d'avoir sa part dans l'avenir, était ailée se lamenter chez le t)anquier de sir Meurice, afin qu'il s'intéressât à la petite orpheline, etqu'il fît auprèsdu séductour de Jeannequeique tentative faveur de son enfaut. Fatigué des importunilés de Ja
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rapaee créature, le banquier avait fini ^r faire une ten- (atJFe à qui de raison. Sir Meuri'ce se trouvant absent de Londres, la réclamation était tombée dans les mains du Fieuxpère du séducteur qui, m(\ d*un bon sentiment, donna ordre au banquier de compter un certain nombre de guinées à ceux qui prenaient soin du petit être si tristement lancé dans la rie. A la nouvelle de ce don, la Cornu éperdue de joie fai tlit raconter à Roch ce qu'elle avait fait à son insu... mais bientôt elle réfléchit qu^il valait autant se donner auprès de celui-ci le mérite du bien qa'elle^ferait un jour à renfant...Puis bientôt, voyant son neveu maudire les Anglais et s'arranger de son côté pour la pension de la petite à Desvres, elle se dît qu'avouant à Roch qu elle avait reçu de Londres cet argent, ce serait humilier ce fier marin, qui voulait mettre le feu à fAngletQrre^ et qu'un tel argent lui brûlerait les doigts, i'emplorerai cela plus tard pour l'établissement de la petite! se dit la vieille fille. Ça sera sa dot... et n'importe d'où ça lui vienne, ça fera l'affaire du mari... En attendant...
En attendant la Cornu garda l'argent, regrettant seulement d'avoir été assez imprudente, dans la première expansion de sa joie, pour laisser savoir le fait à Jean Cornu, qui, bien qu'il n'eût qu'une douzaine d'années alors, ne l'oublia jamais depuis... Le nabot était né avec ces instincts que l'âge fait passions.
Or, lorsque plus tard, traqué' par les actives réquisitions que les besoins de la défense, du sol faisaient accomplir dans toutes les classes sociales, Jean, qui n'était pas infirme, mais seulement laid, chétif et mal fait, vit qu'il n'y avait nul n»oyen d'échapper au service, réussit^ en intéressant le conseil de révision à sa débilité, à se faire com.prendre parmi les non- combattants, et quelque argent qu'il sut soutirer de sa marraine, à l'aide de quelque allusion aux gufnées anglaises, lui servit à trouver une petite position subalterne dans les magasins aux
vivres, où il fit, dans une proportion des plus minimes et toute relative, ce que* les fournisseurs... d'alors, faisaient sur les plus vastes échelles. En quelques années de grapillage, d'escamotage, de coulage et de courtage, cette malebête réussit à amasser quelques sacs. d'argent, si bien que le Cornu commença à ne plus se trouver si avorton, et lorsqu'il vit Gabrielle passer de l'enfant à la jeune fille, il songea qu'elle aurait, outre des attraits éminents, une petite fortune que la marraine ne pouvait nier, et, qui lui irait comme une double ration de vin au gosier d'un matelot altéré ! Ce désir conçu, cette espérance caressée, noire cambusier se mit à détester peu à peu et de plus en plus le digne Roch, qui inspirait à la future de- ses rêves ces goûts singuliers et aventureux dont il n'avait pas \e secret. Gabrielle ne songeait guère, lorsqu'elle passait quelques jours chez sa tante, à remarquer les petits soupirs et les regards de carpe pâmée à sec sur le sable que Jean Cornu dirigeait vers elle, et ce drôle d'êlre n'était pour elle que ce qu'était un nain pour une jeune châtelaine, au temps des tours du nord et du sud, et des cornets d'ivoire. La tante seule avait fini par deviner cette flamme étouffée qui jetait parfois de si burlesques éclairs sur la face tourmentée de son filleul, et n'en prévoyant pas toute la portéç pour ses écus, elle en avait ri, l'imprudente! Mais à mesure que la beauté de Gabrielle se développait, les sou^ pirs d'abord comprimés et timides de son divertissant adorateur devinrent comme les intermittences d'une brise carabinée... et les œillades s'allumèrent comme la prunelle d'un satyre qui contemple une nymphe. Roch en vit aussi quelque chose... maisil^ourit de pitié, et se contenta d'aviser Jean Cornu qu'au premier mot, au premier geste équivoque il lui tirerait les oreilles à les allonger comme les nageoires d'un chien de mer... et que si cet avertissement ne suffisait pas, il lui déralingucrait les côtes avec un manche de gafle... et que si ça
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ii*é(ait pas encore assez, il le coudrait dans sa paillasse, et irait le jeter, à la marée haute, du haut de la falaise... qu* après ça, on verrait! Quant à Gabrielle ,-elle était à cent lieues de penser à s'apercevoir de pareille conquête, ot si le nain eût jamais été assez osé pour lui en appren- «Iro quelque chose, la digne fille de la fière Jeanne l'eût reçu comme une noble tigresse d'Hyrcanie la déclaration «l'amour d'un chat-huant.
Mais bientôt le mélange de sentimentscupides, amoureux et craintifs que brouillait dans le cœur de Jean Cornu le désir de la dot, la beauté delà fille et l'effroi de l'oncle, se compliqua encore d'un sentiment nouveau qui y jeta une confusion déplorable, et telle, que pendant quelques jours, le commis aux vivres oublia l'eau à mêler au vin (les rations, et les os à accumuler dans les poids de viande. Ce nouveau tourment, ce fut la jalousie... c'est-à-dire que nous sommes arrivés au temps où, de retour du congé passé à Arras, après la perte de son noble père, Marius vint habiter chez la Cornu la chambre qu'elle louait en garni aux officiers de marine. La maisonnette do la vieille fille était formée du rez-de-chaussée, composé d'une petite boutique où elle veiïdait des vêtements de laine et l'équipement nécessaire aux matelots (négoce fondé avec les livres sterling dont on a parlé.) Derrière cette boutique était une petite cour, puis une chambre servant de cuisine, et aussi de salon durant les soirées d'hiver. Au premier étage, l'emplacement supérieur à la boutique était divisé en une chambre et un cabinet : c'était le logement pris à loyer par Marius, le même qu'avait autrefois occupé sir Meurice. Derrière, au-dessus de la cuisine, la chambre de la Cornu, qu'elle cédait de temps en temps à Gabrielle, couchant alors dans une soupente <le la cuisine. Au-dessus un grenier, sur le devant; derrière, le toit coiffait immédiatement le premier étage, sans autre intervalle que l'espace nécessaire à la charpente, et où les chats seuls s'introduisaient parfois.
Jean Cornu habitait avec Roch le grenier, éclairé à la fois par, deux fenêtres mansardées^ ouvertes, Tune sur la petite place, Tautre sur l'étroite cour, cette dernière dominant conséquemment la chambre de Gabrielle. Lorsqu'à Tâge d'environ seize ans, celle-ci vint pour la première fois, déguisée en marin, loger chez sa tante, Roch avait espéré que Jean Cornu, qui n'avait jamais fait le voyage de Desvres pour voir la fille de Jeanne, croirait à la petite fable inventée pour dissimuler le scxo de celle-ci, et parla d'un jeune garçon qu'on lui confiait pour lui faire faire ses premières armes maritimes. Mais le malévole nabot n'entendant plus parler de Ja jeune fille de Desvres, et voyant le délicat petit marin installé dans la propre chambre de sa marraine, conçut quelques vagues soupçons de la vérité, et m'it secrètement tout en
' œuvre pour faire passer ces soupçons à l'étal de certitude. Il fit donc le guet à la fenêtre du galetas qui planait sur la chambre du personnage mystérieux, et cet espionnage ne lui ayant pas réussi assez vite^u gré de
• ses désirs, il inventa de se faufiler par le passage des chats dans l'intervalle qui séparait le loit des solives de la chambre à surveiller. A l'aide d'un couteau il élargit quelques-unes des jointures des planches vieillies du plafond, et acquit la certitude que le gentil apprenti marin était une belle jeune fille... Ce fut de ce jour que naquit dans ses sens et dans son avarice combinés celte flamme alimentée, irritée par ses ignobles indiscrétions, qui, on le pense bien, se renouvelèrent encore après même la conslation du fait qu'il avait cherché à vérifier. Un an plus tard, la Cornu ayant compris que le secret du sexe de Gabrielle, gardé au dehors, avait été deviné par son filleul, elle le dit h Roch et à Gabrielle elle-même, afin qu'ils pussent désormais abdiquer toute contrainte au logis... et ce fut vers ce temps que le digne quartiermaître chercha à s'assurer de la discrétion du cambusier par les petits moyens d'intimidation qu'on a dits.
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Go comprendra à présent comment i*instaUation de Marias dans la maison, à une époque où Jean Cornu pensait déjà aux moyens de poursuivre plus activement la réalisation de ses espérances, lui fut odieuse et fatale. Il dissimula, ot>serva, espionna^ et acquit bientôt que roffîcier était un rival... et un rival dont il connut le àegré précis de bonheur, car il ne se fit pas faute d'examiner à travers les plafonds disjoints ce qui se passait ilans les chambres qu'habitaient Gabrielle et Marius. Disons, toutefois, pour que nulle présomption n'altère la pareté de cet amour, que nous avons vu déjà dans ses «iévouements, que le jaloux eut la consolation de reconnaître que son rival n*avait sur lui d'autre avantage réel qtiad'être aimé... et que les plaisirs clandestins qu'à certaines heures procurait à ses yeux son espionnage, donnaient à cette organisation grossière une revanche assez fjiquante des avantages que l'officier avait su prendre* sur le cœur de celle qu'ils aimaient chacun à leur manière. Toutefois, comme Jean Cornu comprit que la tendresse que se portaient ces deux amants discrets ruinaient ses espérances toutes prêtes à devenir des prétentions, il so mit à haïr Marius avec cette ardeur que mettent dans leurs sentiments contre les personnes belles, estimables et aimées, les gens laids, abjects et voués à l'indifférence, sinon au mépris de tous. Sa haine contre Roch (sonépouvantail!) s'accrut aussi de la tolérance de celuici pour ces amours qui venaient ruiner des calculs si lonû[temps caressés par la concupiscence et Tavarice. Aussi le quartier-maître ne sortit-il jamais du port sans Mueson venimeux compagnon de chambrée lui souhaitât mentalement combat mortel, naufrage et extermination I Quant à Marius... le diable sait si le respect que le rizpain-gel devait à l'enseigne de vaisseau coûtait cher à Jean Cornu !
On s'imaginera donc aisément quelle joie difficiletnont contenue éprouva le commis aux vivres, lorsqu'un
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matiû il apprit que Tofficier avait été conduit au château durant la nuit pour crime de désertion ! Toutes ses espérances refleurirent en apprenant la condamnation de son rival, et il se sentait dans la plus douce des jubilations, lorsque nous le vîmes aller réclamer à Carolin Grimbot la créance que celui-ci lui paya avec les bagues (lu foc, mais qui le mit sur la voie d'un étrange mystère.
Deux mois environ après la capture du Cachalot^ Roch, qui cherchait toutes les occasions possibles de savoir quelque chose du sort de Marius, obtint coup sur coup de doubles informations. L'ancien maître d'équipage du corsaire, auquel noire héros, on s'en souvient, avait, malgré les réclamations de Nicolas Thibaud, confié la conduite do la prise anglaise, était enfin revenu de Dieppe, après la vente du petit trois-mâts, dont les parts de prise avaient été mises en réserve pour les prisonniers. Ce marin, adroitement interrogé par Roch, lui raconta comment Joseph Altazin ayant été emporté par un boulet, dès la première rencontre, Tinconnu s'était si habilement conduit dansla crise qui manqua de livrer lo lougre à l'ennemi, que l'équipage lui confia le commandement par acclamation. Roch apprit aus^ rafî*aire de la fièvre jaune, la capture hardie.du marchand de gomme, et enfin ce que le capitaine de prise savait do la revanche obtenue par la frégate. contre le Cachalot. Roch ne cacha rien de toutes ces choses à Gabriel le, qui, on le sait, était une de ces âmes qui doivent tout savoir, car leur courage est aussi grand que leur tendresse est
vive.
Au reste, nous avons omis de dire qu'excepté le commandant Bertiol, auquel l'aspirant avait cru devoir tout confier, plus le chirurgien qui avait assisté, on pourrait presque dire sauvé Gabrielle, dans la crise de l'exécution^ tout le monde à Boulogne avait été dupe des bi-r zarres incidents de ce drame nocturne, et que Marius
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avait été rayé des contrôles de la marine, qu'on avait rédigé sa mort légale comme on croyait à sa mort physique. Jean Cornu, seul, ballotté dans les issues diverses des expériences qu'il avait faites, des pièges qu'il avait tendus pour savoir la vérité, restait dans une bizarre incertitude, qu'il comptait du reste faire prochainemcni cesser en déclarant ouvertement sa flamme, et en se faisant aider par sa marraine qu'il espérait mettre de son bord, à l'aide d'une transaction amiable sur les guinces qu'on sait.
Roch, en apprenant le sort de Marius, avait éprpuvê toutes sortes d'émotions contradictoires. C'était, avant tout, la rage de savoir aux mains des Anglais l'être qu'il aimait le plus au monde, après Gabrielle. Et puis c'était aussi la pitié, le chagrin que lui inspirait le sort du prisonnier des pontons, car nul marin n'ignorait h quelles tortures l'ennemi vouait les malheureux qu'avait trahis le sort des combats. D'autre part, il se consolait un peu en pensant que dans l'étrange position personnelle où se trouvait le jeune officier, cette absence forcée de la vie active était un accord utile à la rigueur des circonstances. Si, chose du reste peu probable, quelques doutes avaient pu transpirer sur la réalité de l'exéculicn de Marius, Téloignement durable de celui-ci était le meilleur moyen qu'il y eût de dissiper ces doutes. Dans les conjonctures oîi Tofficier se trouvait si bizarrement placé, son séjour en Angleterre offrait donc à certains égards des motifs de consolation. Quant à Gabriel, il ou elle se désolait de l'idée des souffrances que la perfKhî Albion (style du temps) faisait endurer à ses prisonniers, et les projets les plus contradictoires et les plus audacieux lui roulaient par la tête, sans qu'elle en racontât rien au contre-maître. Jean Cornu observait, espionnait, redoutait et espérait.
Au reste, nos héros n'avaient guère de loisir à dissiper en confidences, car les devoirs de leurs grades les
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absorbaient presque entièrement. CVst qu*en effrt alors Boulogne prenait déjà cette physionomie imposante que lui a donné le grand rôle qu'elle a joué dans Tbistoire de ces temps. A l'amiral Bruix, commandani général de la flottille, le premier consul avait joint, en qualité de général en chef île l'armée, le général Souli, alors commandant de la garde consulaire
Les troupes quittaient de toutes parts leurs cantonnements et leurs garnisons, pour venir camper à droite et à gauche du port de Boulogne, depuis la Tour d*Ordre jusqu à Wimille, et du sommet de la montagne d'Oùireau jusqu'au Portel.
D'autres camps semblables furent successivement construits à Wimereux, à Élaples, à Ambleteuse, à Terlincthum et dans tous les environs de Boulogne. Jamais la guerre ne réunit de préparatifs si imposants et si nombreux dans un aussi petit espace. Qu'on en juge! L'armée était de cent soixante mille hommes, dont près de dix mille cavaliers : voilà pour les camps. Deux mille trois cents soixante-cinq bâtiments montés par près de dix-sept mille marins: voilà pour le porL
Tel était déjà en partie l'aspect de Boulogne au commencement de l'hiver, et chaque jour des divisions de ta flottille arrivaient dans le port, soit en trompant la suiveillance des Anglais, soit en leur livrant combat, poi:r forcer le passage à travers leur escadre d'observatioi . Une foule d'épisodes glorieux pour nos armes eur< i.t lieu vers ces temps. Nous en citerons un seuL
Le contre-amiral Magon, ayant reçu de l'amiral Tordre de se rendre avec une partie de la flottille au-devant d'une division qui arrivait du large, le signal d'appareillage fut donné à l'improviste dans le port, de sorte que la canonnière sur laquelle Gabriel se trouvait de service dut, comme les autres, mettre brusquement à la voile. La flottille ayant rejoint la division du large à une lieue du port, nos navires acceptèrent le combat avec
ou LR MORT VIVANT loi
reDDemi, qui avail fait force dévoiles pour opérer cet!«^ joDCtiun. L'artillerie de la côte, formée de pièces de trente-six, lança sur TADglais des boulets creux qui lui firent beaucoup de mal ; l'action dura quatre heures, et fut fatale à Tennemi, qui perdit plus de cent hommes, tandis que nous n*eûmes que deux morts et quelques blessés. Mais une fatalité, que de pareils engagements eipUquent^ nous fit perdre un canot qui, monté par six hommes et un aspirant, allait transmettre dans la ligne des ordres du contre-amiral Magon. Cecanot^ atteint par un boulet, et drossé par la marée, tomba, malgré les efforts de ses rameurs, dans la ligne ennemie, et son équipage, malgré sa résistance, fut fait prisonnier. Or r&spirant qui commandait ce canot...
G'éUit Gabriel 1
ROCfl A l'œuvre.
Nous n'essayerons pas de peindre le désespoir de Roch, lorsqu'il apprit que l'aspirant qui commandait K; canot tombé au pouvoir de l'ennemi était Gabriel. Il remaudit de plus belle les Anglais qui , par leurs brusques attaques, avaient causé cet insolite appareillage du port, par suite duquel il s'était vu séparé de celui ^ou celle, nous ne savons vraiment lequel dire)» qui jusqu'alors n'avait pas encore pris la mer sans qu'il fît prudemment partie du même équipage. Dans son besoin de sacrer, de jurer, de maudire, le brave contre-maître s'en fut faire une longue course sur la plage, et là, stir do n'être entendu de personne, et ne courant d'autre risque que d'être pris pour un fou par les sentinelles de la falaise, il se mit à blasphémer tout à son aise, en montrant le poing à la croisière anglaise qui louvoyait au
large, et qu'on voyait distinctement par les intervalles de la ligne d'em bossage :
— Ah! maudits poils de carotte! Sacs à bière et à gin ! English vomis par Tenfer pour empester la nature! est-ce que je ne pourrai pas un jour voir votre île couler comme une baille à brai, ou sauter à mille millions de brasses en Tair et ne plus retomber ! Et dire qu'on ne peut pas inventer quelque bonne mécanique pour exterminer d'un seul coup cette race de roastbeef et de fromages indigestes ! A quoi donc que pensait le Père éternel quand il a créé les Anglais?... Sans doute qu'il manquait de tabac et qu'il se trouvait de mauvaise humeur!... Ah! si je débarque jamais dans ton île, sur ton radeau maudit, tas d'ivrognes, mangeurs de patates et de charbon de terre, je veux mettre ta turne à feu et à sang ! Je veux qu'il n'y reste ni une pierre ni un homme debout, tas de racailles, de canailles, de soulards et de pochards !
Et en lâchant cette bordée, Roch, comme si le petit espace qu'il foulait eût été cette Angleterre qu'il anathématisait, frappait des pieds, battait le sable humide, montrait le poing à des ennemis chimériques et leur jetait des pierres... s'imaginant sans doute que c'étaient des boulets. Sa bonne figure picarde s'était enflammée du rose ocreux au coquelicot, et «es yeux d'un bleu un peu pâte ressemblaient alors à ces diamants noirs dont les réfractions sont des étincelles : en ce moment Roch eût regardé un baril de poudre, que l'ardente projection de ce regard l'eût fait sauter I
Cette première exploxion de fureur lancée, notre contre-maître enfonça son chapeau ciré sur ses yeux comme un traître de mélodrame; il plongea vigoureusement ses poings fermés dans les vastes poches de son hulot, puis se mit à marcher à grands pas sur la plage , dans la direction du large, comme s'il allait résolument à la conquête de l'Angleterre, 11 reprit :
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— Hum! comment Ta va-t-il? ca va mal. Tout seul ici, à présent 1... me voilà comme une vieille barque à la dérive. Ça ne pourra pas durer comme ra... il faudra que j'amure d'un bord ou de Tautre... Ah ! chiens d'Englishmen ! Mais les coincer tous les deux, c'est trop d'un pour le quart d'heure 1 La pauvre enfanL.. qu'est-ce qu'elle va devenir au milieu de ces chiens damnés, de ces boil-sans-soif ! Le diable ne leur fera donc pas un triple tour de sa queue autour du cou?.... je me charge. de chouquer le nœud, moi !... Tous les deux... les voilà loas les deux en Angleterre! Gabriel prisonnier! Ma Gabrielle jetée sur les pontons... jelle... celte chère enfant, cette fille de ma pauvre Jeanne, Gabrielle au milieu des matelots, des corsaires , des soldats anglais. . Oh! non, ça ne se peut pas! J'irai plutôt, moi... V aller? hum! c'est bon à dire... Comment faire pour y aller? Si j'étais pincé sur quelque- canonnière, passe! mais le moyen autrement? Déserter... ah ! je suis fou de penser à ça ! moi le contre-maître Roch, qui a reçu une hache d'honneur de la part du premier consul , moi passer de bonne volonté en Angleterre... en Angle... diable, dois-je dire! ça n'est pas dans les choses possibles... Que j'avale ma gaffe comme un paria, si je fais seulement mine d'y penser encore !
Mais si, par exemple, j'étais fait prisonnier comme eux... alors, oh ! alors, ce serait une autre qualité do bitord ! Gabrielle a le portrait de son père et la petite croix que le gueux avait donné à la pauvre Jeanne pour Tenjôler... mais moi, j'ai Ja lettre ! j'ai là, pendu au cou dans un petit morceau de toile cirée, le fameux écrit que le sir Meurice a eu la lâcheté d'envoyer à la mère pour la tuer.. • le gredin n'a pas manqué son coup! Avec ce papier-là, moi je peux faire naviguer un mylord par des chemins furieusement embêtants ! Ca doit être riche, ce dénaturé-là ! ça a une famille d'aristocrates, ça a des rr.énagemenls à prendre... Ah! je t'en ficherai,
\U LES PONTONS AKCLÂIS
moi, des ménagements^ sacripani suborneur de filies, père sans entrailles^ mylord sans or ! Ça s^appeiie miUe or, parce qiie c'est riche... et ça laissait son sang dans l'abandon» si un pauvre matelot ne s'était pas trouvé là pour faire élever Tenfant, le nourrir, lui donner de réducation... et une bonne!... Faire des épissures et un tas de noeuds, serrer un foc, prendre la hauteur du soleil avec l'octant, etc., etc.. Est-ce toi, dis, Englîsh , . triste sir, qui a appris ou fait apprendre tout ça à ta fille?... Mais patience! qui va pitmo va lontano, comme dit rottoman.., on te retrouvera, mon insulaire I Mais quand? mais quand, mon Dieu! s'écria Roch avec une re<a*udescence de désespoir, et ne s'apercevant pas qu'il commençait à piétiner dans les lames qui gagnaient la plage éloignée. Ai-je bien fait de ne pas confier jusqu^à présenta ma pauvre nièce ie secret de sa naissance? J'ai sans doute fait mat, car aujourd'hui peut-être que ça .la servirait, que ça la sauverait! Et si ces outres à genièvre allaient la fouiller! lui prendre ce portrait et cette croix, que sur ma recommandation, depuis ie retour de la guerre, elle porte pendus au cou... cachlés dans son sein... oh t alorsl tout serait fini, perdu, désespéré ! Va-t-en trouver un sir Meurice, si toutefois même c'était son nom, le gueusardi Va-t-en chercher un père au milieu d'un pays qui eqmmence aux Orcades et qui ne unit dans l'Inde !'et si tu crois avoir mis le doigt dessus, va-t-en lui dire : Ohé î je suis vot' fille ! Vous? qu'il dira, l'insulaire. Quel est le numéro de votre sac? connais pasl et il faudra embarquer ç>a, avaler ça sans pouvoir rien répondre, car comment lui prouver qu'il est un gredin , à cet insulaire? Plus de portrait k lui flanquer sous le nez... en lui disant: Est-ce votre frimousse, ça?... Plus de croix en... en... n'importe! plus de petite jcroix, enfin, à lui reproduire en disant : Voilà ce que vous avez donné à ma mère pour la séduire... voilà le prix de sa vertu, voilà la cause
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de ma naissance peuMtre.^ Reeon naissez- voos tout ra,
Qa'est-ce qtte je ferai mw , a^ec mon chifToii de pafûer tout seul, si même on mettait ira jour )e cap sur le sire? — La preuve que c'est Tenfant^ mon chérubin t me dira-t-ik Plus de portrait ni de crois... plus de [veuTel L'Anglais nous rira au nez, nous chantera !a Mère Godichon^ et nous serons obligés de brasser à eu* 1er, vexés comme rats morts.
Un coup de canon parti du fort du Musoir interrompit ce singulier monologue de notre ami Roch, qui^ s'apercevant enfin qu'il barbottait dans la marée montante, dut rebrousser chemin et revenir au port. A dîner i! apprit de Jean Cornu, fort consterné de la capture do celle sur laquelle le cambusier avait les vues qu'on sait, quelques détails qu'il ignorait sur ce fâcheux événement. Jean Cornu termina en s'écriant :
— Quelle bêle d'idée aussi pour une fille... et une belle fine (soupir), d'aller faire le marin ! d'aller risquer de se ballre, au lieu de rester ici bien tranquille à tricoter do bons gros bas pour un petit mari, qu'on lui aurait trouvé... que nous lui au çions cherché. r. pour un bon petit mari qui...
—Silence dans la batterie ! interrompit le contre-maître ^Q brandissant la cuillère à soupe sur la tête du soupirant toujours déçu. Si tu as le malheur, mauvais riz-pain-sel, de faire encore la moindre petite allusion au sexe de l'aspirant Gabriel , je te trempe une telle soupe que tes boyaux ne seront pKts bons qu'à faire de la ficelle... fit si lu oses critiquer encore son état, je te hache menu comme chair à saucisse... Ça te remettra l'estomac, après t» soupe... Tu m'as compris? c'est bien! Veille au grain et ouvre l'œil ! méchant nabot I
Jean Cornu se le tint pour dit, m sonna plus mot et se mit, par contre, à dévorer pour deux, Roch ne mangeant pas. Celui-ci passa sa nuit à rêver éveillé mille ex-
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Iravagances. Le jour venu, n'y tenant plus, il alla trouver le commandant Berliol et lui débagoula tous ses chagrins. Le capitaine de frégate, qui^ comme on le sait, avait déjà une partie des secrets de notre héros, accueillit bien le digne marin.
— Ainsi lu voudrais donc être prisonnier des Anglais? dit-il, après avoir entendu les plaintes, les doléances et les désespoirs du contre-maître.
— Si c'était un effet de votre bouté, mon commandant!
— Je parie bien que tu es le seul marin ou soldat de France qui ait pareille fantaisie!
— Je serai aussi le seul qui se trouve coincé dans les mêmes raisons, mon commandant !
— Tu n'as pas peur des pontons?
— J'en ai peur pour eux... mon commandant !
— Tu veux donc que je te fasse mettre dans quelque poste périlleux ?
— Si c'est un effet de votre part, mon commandant!
— Et si aiî lieu d'être pris... tu es tué?
. — J'aime mieux être tué que de vivre comme je vis depuis hier... mon commandant ! ,
— Et bien, mon brave, puisque tu le veux absolument... je vais voir dans les ordres du jour de l'amiral ce qui te conviendra. Si on fait sortir quelque bateai\ plat pour l'approvisionnement de la ligne d'embossage... je te mets dessus.
— Très-bien... mon commandant!
— Si on fait appareiller quelque cannonière pour protéger l'arrivée d'un convoi... tu en seras !
— Excellent... mon commandant!
— Si l'amiral envoie éclairer le détroit pour la jonction des flottilles, tu y auras ton sac l
— Délicieux! parfait î fameux..* mon commandant!
— Tu es content comme ça !
— Plus content et recontent que si vous me faisiez
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nommer grand chat de Perse.... ministre de la marine... ou maître d'équipage entretenu.... mon commandant!
— Eh bien, tu^n*as qu'à attendre ton ordre d'embarquement... Jate promets de veiller pour toi la meilleure occasion qui s'offrira de te faire tuer ou de te faire prendre !
— Je ne respire qu'après ça... mon commandahtl Roch quitta le capitaine de frégate, un peu calmé. Au
moins, si bizarre que fût une telle consolation, venait-il derecevoir l'espérance. Pour se distraire et tuerie temps, il donna une raclée le soir à Jean Cornu qui, dans son dépit de savoir au delà du détroit la titulaire de la dot qu'on sait, eut l'imprudence de laisser échapper quelques nouveaux mots sur le métier intempestif et extravagant qu'avait pris la belle Gabrielle. Le lendemain notre héros reçut ordre d'embarquer sur la canonnière numéro 140, qu'appelait un service périlleux dans la ligne d'embossage.
Il y avait trois jours que la canonnière croisait, louvoyait, parcourait la ligne d'un bout à l'autre, le plus souvent à portée de mousquet des rôdeurs de la station anglaise, et nul engagement n'avait eu lieu. Roch eommcDçaità perdre patience, et il trouvait presque l'enseigne de vaisseau qui commandait le brick trop prudent, malgré sa réputation de bravoure qui l'avait fait choisir pour cette mission d'aviso, tout prêt à prendre au besoin le pavillon du contre-amiral Magon. Une nuit Roch se trouvait de quart sur le pont de la canonnière, mouillée en dehors de la ligne. Il était environ dix heures ; il faisait extrôment sombre ; la marée finissait de baisser, la brise venait de terre. Roch, voulant couper un bout de corde, chercha son couteau, et ne le trouva pas dans ses poches. Il se fouille, il se refouille... pas de couteau. Ildescend dans l'entrepont, bouleverse ses affaires, jure un peu... rien n'y fait... pas le moindre couteau. Il faut
savoir combfçn un marin tient à ce meuble, quand il » réussi à le trouve-r soKde et bon, pour corilprendre la mauvaise humeur du contremaître en reconnaissant que son couteau lui a été volé, ou qu'il r§vait décidément perdu. Remonté sur le pont, notre homme repassait se5 doléances dans un monologue de la plus mauvaise humeur, lorsque tout à coup il se donne sur le front un coup de la paume de sa main calleuse:
— Tiens ! que je suis godiche, dit-il. Je parie que je fai laissé dans le canot tantôt, après avoir été avec quatre hommes mettre la grande bouée surTorin (cordage) de Tancre... Justement, j'ai coupé de la limande ( bandes de vieille toile à voile ) pour garnir l'orin, afin qu'il ne se coure pas dans la boucle de fer delà bouée... Je l'aurai oublié là... Cest sûr... comme du vinaigre ?
Plein dVspoir dans la récupération de son instrument favori, Roch appelle un mousse et lui dit :
— Viens ici, gringalet! écoute... tu vas larguer la bosse (cordage qui relient) du canot, et le haler de l'avant... quand il sera là, tu me le diras? file I . . J'aime autant que l'aspirant qui se promène là bas à l'arrière ne me voie pas m'affaler dans le canot... ça n'est pas le poste d'un contre-maître, quand it y a des mousses et des novices... Mais en douceur, Lafleur ! ils pourraient me chiper mon couteau pour se payer du dérangement l
Un moment après, le canot ayant été halé à Pavant de la canonnière, de façon à coque le marin pût y descendre sans être vu de l'aspirant, Roch se laissa glisser par la poulaine, et s'y affala. Mais, comme il faisait fort sombre, il dut chercher à tâtons... Or, dans sa nouvelle position, le canot, cessant d'être à l'abri dn navire, reçut en plein l'impulsion de la marée descendante, si bien que le petit mousse qui tenait la bosse la sentit lui glisser dans les mains, et n'eut pas le temps de Fa marrer que déjà le bout filait dehors !
Rod) accroupi au fond du canot, à tâter partout pour
on LE MORT VIYANT 159-
troarerson ccmleaD,' mit quelque temps à le retrouver. Lorsqu'il le tint, il se reûn^Fa en poussant un petit giofoement de satisfaction, et... levant Fa tète, i) fut fort étODué de ne plus voir le navire. It regarde, regarde... et rien que ta huit noire ! En moins de cinq minutes te courant avait emporté la barque assf z loin de la canonnière pour que Toèil surpris et inquiet du marin grimpé sur les bancs ne distinguât plus la fine mâture du brick estompée^ans fombre.
— Abbien ! ... ousque je vais comme ra ? ditHoch. Le canot est en dérive ? ... Voilè un couteau qui me coûte eber ! vingt-cinq mille tonnerres î Je sois frit si je ne me patine pas en double \ Ouieh ! pas d'aviron dans ce satané canot... C'est moi qui les ai fait retirer tantôt, comme c'est Fosage... Comment ça va-t-il ? ça va mal ! Voilà une belle affaire î Faut-il que je' héle du brick ? Ma foi si.,, ah le gredin de mousse L.. mf^ voilà retranché de ration pendant boit jours... Ohé? oooooobédu brick! !
Et grinjpé sur un banc du canot, balancé par la marée, la face tournée vers la partie qui lui semble celle où doit se trouv^r-soa navire, les deux mains formant porte-voix sur $a bouche, Roch crie de toute la force de ses poumons :
— Oh du brick î ooooooohé I
Puis il écoute... il haïsse sa tête contre Teau perfide Qui remporte... rien ne répond...
Ne Ta-t-on pas entendu ? L'aspirant qui commande le quart de nuit sait-il que le canot est en dérive? Le wousse, en reconnaissant la gravité de sa faute, s'est-il wnpressé d'aller l'avouer pour qu'on essaye ây porter Tenâède... ou bien la peur du châtiment la lui fait-il taire?... Voilà les questions que Roch s'adresse, sanssavoir oh sont les probabilités de la réponse...
H h^le eiKîore... ri voudrait mettre toutes les forces de son ème et de son corps dans on cri qui pût aller retentir jusqu'au bord dont chaque seconde qui s'écoule
réloigae... car en ce moment de crise, Roch né voit que Je dangejr que fait courir à son honneur la façon équivoque dont il quitte sou navire... Il crie encore... Ses regards pleins d'anxiété fouillent l'ombre... son oreille attentive s'ouvre à un dernier espoir... il n'entend rien, mais voit... il croit voir du moins des lumières poindre, briller, s'agiter du côté où il sait qu'est la terre... L'at-on entendu? S'est-on enfin aperçu de la disparilion du canot ? Mais pourquoi ne sonne-t-on pas la cloche?... pourquoi ne tire-t-on pas quelques coups de fusil pour lui faire comprendre qu'on s'occupe de lui, qu'on avise à le sauver... Mais les volées de la cloche, les détonations des fusils ainsi lancées, au milieu de la nuit paisible, ne manqueraient pas de donner l'alarme sur toute la ligne d'embossage... Cela ferait croire à quelque attaque, à quelque surprise de.la part de l'ennemi... Chacun répondrait, pour faire comprendre qu'il veille... L'inquiétude gagnerait la terre, les forts tireraieot le canon d'alerte... Les ofûciers supérieurs, Tamiral lui-môme seraient sur pied ! et tout cela pour un canot en dérive avec un homme ! Toute cette alarme, ce branle-bas, tous ces navires sur le qui-vive et tous ces gens sur pied, parce que le contre-maître Roch avait perdu son couteau ! ...
Et le temps passe, et la marée inexorable continue, dans son retrait, d'emporter on ne sait où ce fragile canot qu'un mousse étourdi, ou trop faible pour le retenir, a laissé partir, emportant l'honneur, la vie ou la liberté d'un digne marin !
Les lumières dont l'apparition avait un moment rendu l'espérance à notre héros semblaient disparues,. • Tout n'était plus qu'ombre et silence sur cette mer qui berçait toutes ces passions guerrières endormies et confiantes dans les vigies attentives au milieu de l'obscurité prudente où elles se cachent... Roch comprend que tout espoir d'être sauvé atteint, rejoint par les siens, est perdu. D'ailleurs, comment désigner le point où il fuit
ou LE MORT VIVANT iH
si involontairement^ lui-mèone? Il n'a point de fanal à monlrer à ceux qui pourraient le chercher... Il n'a point (le rame pour guider celte course forcée, et essayer de tirer au moins parti de son désastre !
Alors Roch, en homme de cœur et d'honneur, s*aban« donna au désespoir. Assis dans le fond du canot que ballotte la houle, la tête serrée dans ses deux larges mains, il songe que peut-être sa disparition sera mal expliquée, que ses cris, espèce de protestation contre Tévénement i]iiirarrachait à son navire, n'auront pas été entendus... elenQn qu'il est exposé à se noyer à la première rafale, dans ce canot fragile., ou peut-être à y mourir de faim... car, selon son calcul, il ne se sera point écoulé deux heures qu'il sera au large de la ligne anglaise entre les navires distancés de laquelle il passera inaperçu dans robscurité, ou dont les canons le couleront à fond si par hasard il est aperçu...
Et à la pensée de ceux qu'il aime, le contre- maître, ce courage de fer, qui se serait laissé amputer d'un membre sans se plaindre, Roch, attendri, pleure... Ses grosses mains calleuses et goudronnées sont baignées de larmes...
— Nom d'un nom ? s'écrie-t-il, je ne savais pas que j'en avais I
Une heure se passe... il est près de minuit; Roch comprend que la marée va cesser de descendre, et qu'après une heure environ de stagnation le flux commencera à se faire sentir. Si cette marée perflde qui l'a entraîné loin de la ligne française allait ensuite l'y ramener? Mais non! la brise qui vient de terre est trop forte... il fau-' drait, pour voir se réaliser une pareille espérance, qu'elle mollît, et loin de là, elle augmente assez sensiblement el'pousse vers la côte anglaise. Roch doit renoncer à cet espoir un moment conçu, et à la suite duquel la déception est plus vive. Alors il se jette à genoux, et dit avec élan :
— Min Dieu! Sauvez mon honneur avant tout... puis, sauvez aussi ma vie^ si elle peut être utile à ceux que j^aime et que je puis secourir dans leur infortune !
Il dit... et lève involontairement ses yeux vers le ciel où quelques pâles étoiles commencent à dégrader Topaque obscurité... Soudain il pousse un cri de surprise et peut-être aussi d'inquiétude... Une masse noire est là, devant lui, dans la direction vers laquelle la brise, plus que la marée, désormais presque amortie, entraîne son canot. Les deux mâts d'un brick mouillé dressent leurs lignes noires croisées de vergues et encombrées de cordages, sur le fond un peu éclairei du ciel... C'est un des navires de la ligne d'observation que les Anglais tenaient presque continuellement à cinq ou six milles au large de notre file d'em bossage...
— Allons 1 il va falloir la danser! Frit... frit, je suis frit à la sauce anglaise !... si les scélérats ne me tuent pas, Je goûte aussi, moi, du ponton... Comment ça va-til ? ça va mal !... Ce n'est pas le moyen de veiller sur Marius et de sauver Gabrieîle!
Et comme le canot approchait toujours du bâtiment anglais, Roch commença à s'étonner qu'on ne le hêlât point, soit«avec la voix, soit avec quelques coups de pierrier ou d'espingole...
— Non d'un nom I Est-ce que la vigie se serait fermé les yeux pour les tenir chauds? Est-ce à moi de les hêler? pas si bête... Rien ne bouge 1 c'est-y cocasse tout de même! Les English font un drôle de quart... Les sacs à gin seront tous soûls !
Et le canot n'était plus qu'à vingt brasses du brick... et tout continuait d'être silencieux.
C'était étrange !
— Ah çà f ah çà I Est-ce «jue je le croche à l'abordage à moi tout seul, ce goddem? Sarpebleul mon fils Roch! si tu avais ici ta hache d'honneur I... Hum I je n*ai que
ou L£ MOn VtVAKT 143
mon couteao 1... diable de couteau... est-œ pour ça que je te cherchais ei que tu m'as amené kà f
Et rien ne bougeait sur rADglais..«OB eût dit un grand cercueil batlotté avec son cadavre.
— Tiens, tiens, tiens 1 fit le cootre-nialtre, moi qui riais. . est-ce que ça irait pour de bon la plaisanterie?... Commeat ça va-t-il? ça va bîenl... Pj crois à peine! Il y a là, bien sûr, quelque gredin û'English qui me relaque, et qui, au moment où je passe délicatement la jambe par- dessus le bord, me sale la tète d'un coup de pistolet... ou me hache la iVimousse en zig-zag...
Et comme notre marin était encore indécis sur ce quMI pourrait faire^ son canot, porté par le vent et les derniers élans de la marée, est [Mrêt à aborder presque par le travers du brick esdoiunî... ou sournois!
— Ma foi, saint Rocb me j^otége! Vive la France !«•. Si on m'éboudine, ça sera de bonne guerre... En avant, fils de ma mère 1
Et le contre-maitre ouvre son iXMileau... puis attend quelques secondes encore... Le canot touche enfin i^ grand brick sur le flanc duquel on voit, à Téclaircie du ciel, quatre cols de canons, sans doute chaigés, qui s'avancent au deliors comme des gargouilles. Il y a de quoi donner cent fois la mort.. Rocb, pris de cette fièvre française qu'on appelle valeur ^ ne pense plus au dan* ger... il ne voit que la gloire que lui réserve peut-être ia combinaison la plus er^travagante des chances du liasard. Tout dit pourtant qu'il va à la mort... mais au milieu des menacées sanglantes que profèrent les probabilités à l'oreille de la raison, se mêle une voix qui murmure une légère possibilité de suocès... et Roch n'entend que celle-là I il tient son cher couteau entre ses dents, et s'élance vaillamment sur le flanc de l'Anglais, repoussant du pied son canot dont il n'a plus besoin. S'il ntombe... c'est sous le plomb ou le fer... la mer le recevra dans son humide linceul !
li s'est crampoDué à la saillie que présente au sabord le col allongé d'un de ces canons gorgés de mitraille... el si étrangement aveugles et muets. II avance la tête par Tembrasure du sabord, pensant bien qu'un bras armé du dedans peut la lui abattre pour prix de sa témérité... mais rien! rien ne bouge, rien ne bruit! Alors le marin escalade agilement le bord... il touche le lillac, gagne lestement le centre du navire, où une tente de grosse toile pendue d'un rnat à l'autre forme une ombre plus épaisse que le long des pavois où s'étendent les lueurs que la brise, en fraîchissant, laisse tomber des étoiles, en chassant les nuées opaques. Roch, son couteau à la .main, regarde autour de lui... rien ne semble le menacer. Il avance avec précaution vers Tarrière, et ce n'est qu'après quelques instants qu'il finit par apercevoir une ombre noire, appliquée au capot de la chambre... C'est le chef du quart qui dort, qui cuve son ivresse du soir peut-être... Notre héros, après avoir de nouveau soigneiisementexaminé autour de lui,et surtout vers l'avant du brick, où doivent être les marins de quart, se glisse vers le capot de chambre, et, leste et vigoureux, il jette sur la tête de l'officier son hulot qu'il a retiré d'avance, pais étreignantd*un bras cette tête lourdement et solidement encapuchonnée, il plonge par trois fois son couteau, toujours soigneusement affilé, dans la poitrine du dormeur, qui se débat à peine, et dont les plaintes sont étouffées sous le hulol I
L'officier mort , Roch le laisse renversé sur le tillac , ferme lestement le capot de chambre, et y met les verroux extérieurs, puis, cherchant le chemin le plus ombreux, il se glisse vers l'avant d^i navire... Arrivé au pied du mât do misaine, il voit un homme appuyé immobile sur le bossoir... il comprend que c'est la vigie au sommeil de laquelle il a dû d'aborder/ si aisément le brick. Il s'élance d'un bond sur cet homme, le saisit vigoureusement par les jambes, qu'il soulève... Le dor-
ou LE MORT VIVANT 145
meurse trouve un instant balancé la poitrine sur le pavois; Roch n'a plus qu'à pousser... et l'ivrogne s'en va tomber comme une masse inerte dans l'eau, ne se réveillant quelques moments de son imprudent sommeil, que pour passer dans celui dont on ne se réveille pas...
— Est-ce tout? Le marin français regarde partout autour de lui... personne... il se croit seul sur lo pont de cet insouciant navire. Mais d'un moment 5 l'autre quelqu'un peut monler de l'entre-pont où dort l'équipage.,, trente hommes, au moins! Et le panneau qui livre accès à cet entre-pont est tout grand ouvert... A chaque instant Roch s'imagine qu'il va y voir paraître des lêles, puis des bras armés. Mais par bonheur il aperçoit les forles planches de chêne bardées de fer qui servent à clore cette ouverture... il les traîne au panneau, les ajuste, passe dans leurs anneaux les tringles qui servent à assujettir le tout et les cadenasse. -
Celte grave opération terminée, Roch se croit maîlre du pont du brick; mais sa victoire était de celles dont est parfois embarrassé celui que le destin en favorise, le fait est qu'un homme seul engagé dans un navire dont l'entre-pont regorge d'ennemis , et cela au milieu d'une escadre à laquelle le jour va tout apprendre, se trouve dans une situation fort glorieuse, sans doute... mais aussi fort périlleuse! Nous avons dit qu'une large tente de forte toile à voile s'étendait entre les deux mâts du brick, évidemment pour préserver soit du soleil, soit delà pluie, l'ouverture de l'entre-pont que Roch venait de condamner. Cette tente, fort légèrement attachée aux coins par quelques bouts de fil de carré (menue ficelle peu tordue], était supportée dans tout son poids par ce qu'on appelle araignée, c'est-à-dire un système de cordages en éventail , qui converge vers une corde unique qu'une poulie reçoit dans la mâture. Roch, qui avait lieu de se croire seul maître du tillac, s'était assis sur le panneau , écoutant à la fois si l'ennemi du dedans fai-
' î(î KES PONTON? ANGLAIS
idii iiiiiio dii^vouloir agir, et réfléchissant sur le parli qu'il avait à prendre :
— Comment ça va-t-il ? ça va bien l Me voilà patroa du tillac, et peut-être même de Idut le navire,, si j'ai le bonheur que uws goddem soient solidement arrimés làdessous... Mais qu'est-ce que je vais faire de ma victoire ? Dans quelques heures il fera jour, le brick est entouré par d'autres navires... par d'autres buveurs de bière qui comprendront bien vite qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire. ►. et qui enverront ieuT& chaloupes voir de quoi y retourne.., nom d'un nom ! On me la fera payer belle... un officier poignardé avec un couleati , nn matelot noyé, tout un équipage du roi des roast'heefs prisonnier et mystifié du premier numéro I Hum !,.. pas un ne bouge !... ils seront par bonheur tous soûls... On dit que chaque soir ces English ça se gargarise l'estomac avec du grog si fort, qu'il gratte en passant comme si on avalait une brosse... Tout ç^ est bel et bon... mars qu'est-ce que je vais faire, moi, à présf^nl que.,. 0 Roch ! fils de ma mère... fameux! fameux! une idée!... Il est dans les environs de minuit passé... à une heure le flux porte à terre... peu à peu la force de la marée augmente... quand je reconnais que li; courant est plus fort que la brise qui vient de terre» je coupe le câble qui tient le brick à son ancre... la marée me drosse... me porte vers la côte de France... au petit jour je tombe dans la ligne d'em bossage... La gueuse de marée qui m'a emporté dans un canot me r.jmène dans un beau brick de dix canons, la brave liliel... Holà î les amis ! mes officiers! c'est moi ! C'est l«; contre-maître de la canonière 140 qui a pris un marchand de boulets anglais à lui tout seul!... Ohé! ohé! place! que je passe le pavillon anglais à la poulainel... C'est moi qui gouverne, c'est moi qui commande, c'est moi qui tout!... En voilà une de prouesse ! Un brick tout armé, sans avarie, avec son équipage en
ou LE MORT VIVANT «4?
chemise... Comment ra va-l-il? ça va. bien?... Ct» ii'esl pas une hache d'honneur que me donne le premier consul... cette fois, c'est un canon... un canon de trenle-siî d'honneur I Et puis la vente de YEngïùh^ y en aura au moins la moitié pour moi... un fameux brick bien acastilfô...'Je parie avec moi que ma part va à plus de cinquante mille francsl Avec une pareille somme, Gabrielle et Marius...
Comme Roch en était là do srs projets et de ses espérances , il se sent tout d'un coup tomber sur la tète la lourde tente... les plis de la toile l'entourent... l'enveloppent ; il se lève avec peine pour chercher une issue... et presque aussitôt il sent qu'il heurte un corps... un homme, un adversaire inattendu qui, en lâchant brusquement le cordage de l'araignée, l'a pris dans ce piège infernal !
Roch, empêtré dans les vastes plis de la toile, sent l'ennemi qui agit librement au dehors, et qui assène a!j hasard de terribles coups d'une barre de fer qui l'effleure, voltige sur lui, puis le touche assez douloureusement à l'épaule... menaçant, dans son infatigable volée, de l'atteindre à la tête et de le renverser frappé mortellement sous cet étrange linceul...
Notre marin bondit de fureur; il imprime ses dents ol ses ongles dans la toile dont le grossier tissu résiste h ses efforts désespérés... deux fois il a senti de l'autn» côté de cette barrière infernale le corps de sou adversaire... il Ta presque saisi de ses largos mains crispées par la rage... mais le fatal tissu le trahit; l'ennemi, libre de ses mouvements, s'est échappé de cette dangereuse étreinte... et la 1)arre de fer qui frappe lourdement le
pont dans des coups que Tobscurité et la confusion des plis rendentheureusementincertains,continue à menacer son crâne que le hasard seul soustrait à son rude contact... Roch,. en se démenant sous celte lourde toile, gagne enfin un point oîi les plis, moins pressés, lui
laissent quelque liberté d'agir. L'ennemi, qui sans doute a vu la tête de son prisonnier saillir sur cette toile affaissée, y dirige un vigoureux coup de sa massue... la barre de fer rafle et ensanglante le dos de Roch... mais celui-ci, sentant d'où le coup a été dirigé, profile de la fluidité des plis qui recouvrent ce point pour s'élancer dans la direction où l'instinct lui dit que se trouve son adversaire, et avant que celui-ci n'ait eu le temps de faire de nouveau manœuvrer l'arme meurtrière, le Boulonnais saisit l'ennemi à travers la toile, comme on ferait d'un animal fangeux, et, l'enveloppant à son tour de la tente relâchée, il l'empêtre, l'emmaillotte, le terrasse^. change les rôles, en un mol! L'Anglais veut vainement se débattre, se désecchevêlrer de la toile traîtresse, se soustraire à la rude pression de son adversaire furieux... vains efforts ! Roch lui tient le genou sur la poitririne et cherche à l'étouffer... à l'étrangler dans ses mains d'acier... Mais tout à coup il pense à son couteau qu'il avait remis dans sa poche en commençant ses réflexions, assis sur le panneau condamné... Il le prend, l'ouvre, et s'est bientôt percé un passage dans la toile fendue... alors il frappe en pleine poitrine son adversaire déjà presque étouffé ; puis, comme si sa fureur d'abord, et cette seconde victoire ensuite, avaient pour un moment décuplé son courage et ses forces, il roule le corps expirant au milieu de cet amas de toile, coupe les derniers liens qui le retiennent, lance le tout à la mer... et tombe à son tour, épuisé, sur ce tillac témoin de sa seconde et surprenante victoire I
COMPLICATION DE BUSES ET D'iXCIDENTS.
Nous devons, sur l'incident qui précède, deux mois d'explication au lecteur. Comme dans ce véridique récit
ou LE MORT VIVANT 449
tout est naturel, tout doit s'expliquer. Voici donc ce qui était arrivé. Le brick de S. M. Britannique Georges III, ihe Unicorne (la Licorne) se trouvait mouillé vers le centre de la ligne d'observation que Nelson avait laissée au large de notre ligne d'embossage, et se trou- Fait à un mille environ de ses matelots d'arrière et d'àvant (c'est-à-dire des navires placés sur la même ligne). Comme les Anglais, dans ces circonstances, étaient uniquement agresseurs, ils ne veillaient pas avec la môme sollicitude que nos canonnières, qui redoutaient les surprises, et c'est ce qui explique, un peu de grog aidant, comment, sur trois hommes de quart, Roch en avait si audacieusement surpris deux endormis. Nous disons seulement deux, et ce n'est pas à dire pour cela que le troisième ait fait bonne garde... nous avons même tout lieu de croire qu'il dormait aussi, mais que, moins appesanti que les deux autres par les vapeurs de l'ivresse, il avait vu les faits et gestes du marin français sans y rien comprendre d'aboïd... puis sans trop oser se risquer ensuite 'à les entraver. Caché dans l'ombre des bittes de beaupré, il s'était fait petit et avait attendu pour juger ce qu'il pourrait convenir de faire, quitte à se rendre purement et simplement, s'il lui semblait que toute autre partie fût trop rude à jouer avec ce damné partenaire. Mais, voyant enfm l'ennemi, qui se croyait totalement maître du lillac, s'asseoir sur ce panneau où il venait d'emprisonner l'équipage, l'Anglais, qui avait autrefois assisté à un combat dans lequel manœuvraient des filets de casse-tête, eut soudain l'inspiration qu'on a vue... Il s'empara d'une bringuebale de pompe qui se trouva sous sa main pour en faire une massue, et se glissa jusqu'au cartahu (cordage) qui supportait l'araignée de la tente, certain que le poids de la lourde toile romprait sur-le-champ les légères attaches des coins... On sait comment cette ruse qui n'était, certes, dénuée ni d'adresse ni do courage, tourna pleinement contre
son auteur, lancé aux requins de la racle dans son vaslo linceul !
Mais Roch, un moment épuisé par ses efforts herculéens, n'avait pas tardé de se remettre au niveau de sa périlleuse situation. 11 chercha sur le pont s'il trouverait une hache, afin de couper le câble qui retenait le brick immobile sur son ancre. Il songeait alors à donner suite au projet si brusquement interrompu par la chute de la tente, projet qui consistait à mettre le navire en dérive avec le flux, et d'aller le livrer comme sa prise, à lui tout seul, au milieu de la ligne française. Sans aucun doute, c'était là une rare occasion de se couvrir de gloire, d'effacer de la façon la plus brillante ce qu'avait pu avoir d'équivoque ou de mal défini sa disparition, et enfin de s'enrichir au delà de toutes ses espérances les plus ambitieuses... Déjà donc notre digne marin tenait la hache qui allait livrer le brick au courant devenu assez actif pour triompher de la brise... lorsqu'une pensée arrêta son bras déjà levé sur le câble... •
— Et Gabrielle? se dit-il brusquement...
Il y eut alors dans cette tête et dans ce cœur un moment de lulte étrange entre les sentiments, les instincts du marin, du guerrier et ceux de l'ami... de Tonde. Roch vit tout d'un coup sa gloire et sa richesse pâlir, s'effacer à la pensée de ceux qu'il aimait plus que la richesse et la gloire... et qui, sans doute, gémissaient dans un odieux esclavage.
— Mais que puis-je faire pour eux? s'écria -t-il, en laissant retomber l'instrument qui, quelques secondes de plus, avait failli l'emporter vers la célébrité et la fortune.
— Si, renonçant à ces avantages que j'ai conquis seul... <jui sont bien à moi... je... mais comment ftiire, comment faire, comment y réussir? Deux bras, si courageux qu'ils soient, ne sauraient suffire pour pareille besogne. ..
ou LE MORT VIVANT 451
•Et d'ailleurs ». où irais-je^ Ces Anglais comprendront-ils ma générosité? y répondront-jls commo j'oserais Tallendre? ..
Et le pauvre Roch pressait sa tête dans ses mains, comme pour en faire sortir une ressource nouvelle... une résolution qui conciliât tout...
la brise fraîchissait... il y exposa son front brûlant >ous un travail d'idées tel que le digne contre-maître n'en avait jamais subi.
— La gloire... ça doit être beaaï La fortune... ça doit ^.Ire bon !... un coup de hache et tout cela est à moi I La vflerqui va baigner la côte de ma patrie m'emporte... Le jour se lève, le soleil éclaire... et Ton me voit passer triomphant, tenant la barre de ma prise, au milieu de la ligne des canonnières couvertes de curieux stupéfaits... C'est Roch! c'est le contre maître Rochi crie-ton .. D'où vient-il? Comment a-t-il fait? C'est un brave ! weRoch!... OuLc. oui, vive moi... Ah! la gloire... la t^'rance... le premier consuL.. Ah ! ça grise! ça enivre plus que le grog... Et je vois mes prisonniers sortir de l'entre-pont, aux hu.ées, aux moqueries de tout le port... C'est moi-même qui ouvre au commodore... L'amiral lui dit: « Mon goddem, remets ton^épée à ce brave! au contremaître Roch!...» Mais plus de contre-maître! moi aussi j'aurai uneépée... je serai fait officier... ministre... consul... On me porte en l'air en criant: Bourrai En avant là musique et les guinées... Comment ça va-t-il? ça va *)ien... On crie à tour de bras: Vive Roch! vive Roch ! Oui, oui, mes amis : vive moi ! vive le fils de ma vieille mère!
Et sans doute, dans l'enthousiasme qui le transportait, notre héros allait définitivement laisser tomber sur le <îâble du brick le tranchant de la hache qu'il avait reprise, lorsque sa main, qui pressait son sein comme pour y retenir le débordement de joie qu'y faisaient bouillonner ses espérances... lorsque sa main, disons-nou^,
rencontra le petit sachet de toile* cirée qui renfermait, suspendu à son cou, la précieuse lettre de sir Meurice à Jeanne...
— C'est Gabrielle qui m'appelle... dit-il tristement, en abjurant tout à coup son enthousiasme. Adieu fortune et gloire ! mes amis, je reviens à vous!
Et rompant résolument avec les brillantes espérances des instants précédents, Roch jette la hache loin de lui et ne songe plus qu'à mettre à exécution le hardi projet qui doit couronner cette nuit étrange.
Ce projet est le comble de l'audace... une gigantesque tentative... Il puise des forces dans sqn cœur... il l'accomplira !
La brise ronfle, mugit dans les cordages... eHe pousse droit en Angleterre, comme la marée, à cette heure, porte à la côte de France.
Ce que médite Roch est inouï ! Son courage, son génie de mafin vont suppléer à la force qui lui manquerait pour l'accomplir !
C'est en Angleterre désormais que Roch veut aller... Arrivé là... il saura que faire! Couper le câble, c'est livrer le brick à l'action du courant; pour qu'il ressenlc celle du vent, il faudrait déployer des voiles...
Uu homme seul I
Mais une admirable inspiration a passé par la tête de notre héros. Il faudrait vingt hommes pour développer et livrer au vent la surface tendue d'une voile importante... lui seul il la suspendra dans la mâture élevée...
Un hunier offre une grande surface carrée, maintetenant relevée par couches, par plis serrés, sur la lourde et longue barre transversale qui forme une croix avec le mât et qu'on nomme vergue... La première chose à faire, c'est donc de couper les liens qui maintiennent la voile sur cette vergue, et d'attacher solidement les deux coins inférieurs de cette voile aux extrémités d'une autre vergue qui est placée sous la première, comme une croix
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de Lorraine. On conçoitque iaTOite maintenue en bas par ses coins, et attachée à la vergue dominante par tout son côté supérieur, n*a plus qu'une opération à subir... c'est d'être tendue : pour cela, il faut nécessairement que la vergue d'en haut monte et s'élève jusqu'au sommet du mât, en s'écarlant toujours de la seconde, qui reste transversalement fixe...
Mais le poids de cette voile, de sa vergue et d'une multitude de cordages dont elle est accompagnée, est énorme! Il faut une grande puissance pour l'élever à l'aide d'une forte corde qui, passant par le sommet du mât, tient par un de ses bouts à la vergue à laquelle est fixée la voile, tandis que Taulre reçoit le concours de force nécessaire pour amener le résultat...
On comprend donc bien que pareille opération est impraticable pour un seul homme, quelque grande que puissent être sa force et son énergie...
Le moyen est trouvé pourtant ! Les sentiments qui animent Roch l'ont rendu plus ingénieux que ne l'eussent fait toutes les combinaisons d'une froide théorie...
Le câble qui tient le brick immobile sur son ancre, comme la longe retient le coursier au poteau... ce câble que, dans sa fièvre d'enthousiasme, notre héros a failli trancher pour que la marée l'emportât vers la forlune et la gloire... ce câble enfin va aussi lui fournir les moyens de se rendre où l'appelaient les devoirs de son cœur!
Roch prend le bout de la drisse, du cordage qui doit serrir à faire monter à tête de mât la lourde voile, et l'attache, la noue solidement au câble qui tient le brick vacillant à l'ancre immobile au fond des eaux. Puis, tout étant prêt, il tranche de sa hache le nœud qui fixait ce câble au navire...
Aussitôt celui-ci subit les pressions diverses qui tendent à l'écarter du point ou il était stationnaire...Le câble, en filant hors du bord, entraîne avec lui le moyen asccn-
!5i LES PONTONS ANGLAIS
sionel que Roch a fixé... La brise ne tarde pas à agir plus que la marée sur la coque el surtout sur la mâture où la voile s'élève peu à peu. Quand Tingénieux marin reconnaît que l'effort du cable qui fuit lui a transmis la tension nécessaire, lorsqu'il juge que la toile offre une surface suffisante à Faction du vent, il coupe le cordage qui ne doit plus être entraîné, Tamarre au bord, el saute au gouvernail pour diriger la marche du brick vers le large !
On comprend que le courant, la marée montante, qui eût suffi pour entraînera la côte de Boulogne une coque dont la mâture vide n'offrait nulle prise au vent, est devenue impuissante, dès qu'une voile aussi vaste qu'un hunier est déployée à l'action de celui-ci, et que Roch, qui avait à sa disposition le choix des deux sortes do puissances, s'est confié à la plus active. Aussitôt qu'il lui fut possible, il laissa tomber la misaine sous le hunier, opération qui ne consistait qu'à larguer les petits cordages (rabans) qui soutenaient les plis retroussés de la voile sur la vergue ; il en amarra aisément les coins inférieurs sur le pont... et la brise, plus ronflante à mesure qu'il avançait dans le détroit, l'emporta assez lestement pour que, lorsque vint le petit jour, notre héros n'aperçût plus ni ligne d'embossage ni ligne anglaise...
Mais l'équipage enfermé dans l'intérieur du brick? deraandera-t-on. Disons d'abord que, dans les premières heures de leur épais sommeil, ils n'eurent évidemment nulle ccrnnaissance des premiers faits et gestes de l'intrépide Français sur le tillac. Leur panneau solidement fermé et cadenassé, ils purent entendre la lutte de Roch et de son mystérieux adversaire dont la massue de fer retomba maintes fois sur le pont d'une façon retentissante... Mais ils durent croire que le pont était le théâtre d'un combat animé... que le brick avait été pris à l'abordage par des forces supérieures... et leurs tenta-
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]>es pour sortir de Tentre-pont ayant échoué contre les précautions de l'ennemi, lorsque bientôt ils sentirent le bâtimenl s'agiter, marctier, quitter le yfiouillage enfin, ils ne purent, ces pauvres diables de mystifiés, que croire plus fermement à la capture de leur brick par des forces contre la supériorité desquelles il n'y avait plus qu*à se résigner... Qui diable aurait jamais été s'imaginer, parmi ^ux, que c'était un seul homme qui avait accompli pareille œuvre?
Le capitaine du brick, ainsi que son lieutenant, que la fermeture dir capot de la chambre avait surpris dans leur sommeil, ne purent que concevoir les mêmes pensées..* Ayant fait une tentative infructueuse pour sortir, ils sentirent sur les degrés de l'escalier le sang fumant de l'aspirant égorgé contre le capot, et ce sang, qui avait tiltré à travers les joints^es planches, leur avait fait deviner le drame mystérieux qui s'était accompli sur le pont, et dont ils comprirent te dénoûment sans pouvoir s'en imaginer les scènes. Comme l'équipage, supposant le navire surpris et capturé par un ennemi nombreux, ils se jugèrent, en le sentant marcher, pri- ^noiers sans combat. Le capitaine du brick était un homme de cœur, un brave officier. L'humiliation d'une telle capture, le désespoir qu'il ressentit de la honte qu'elle jetterait sur ses épaulettes, lui tournèrent la tête... il prit un de ses pistolets chargés et se brû la la cervelle ! . .. Roeh entendit l'explosion sans rien coniprendre. Le seul prisonnier qui restât dans la chambre, le lieutenant, fort troublé de ce brusque suicide, voulut tenter de se dérober la vue du cadavre de son chef, en faisant tous ses efforts pour apprendre ce qui se passait sur le pont. Ayant déjà échoué dans ses tentatives pour ouvrir le capot condammé par Roch, il saisit un èordage qui pen- ^laitd'en haut à portée d'un sabord- fenêtre de la chambre, et essaya, en s'y cramponnant, un poignard entre Jes dents, de s'élever jusqu'au pavois... mais le cordage
qu*il avait saisi filant sous le poids de son corps... l'officier tomba à la mer... et y resta! tandis que les matelot» de Tenlre-pont, qui du moins n'avaient nulle responsabilité supérieure dans Taffaire, après avoir contraint le cambusier à leur délivrer quelques copieuses rations de gin, s'étaient pesamment rendormis dans leurs hamacs balancés au roulis qui, selon leurs présomptions, les entraînait vers Tesclavagel
Mais à quoi pensait Roch î... qu'espérait-il?*., qu'avaitil projeté, en conduisant aussi hardiment ce navire droit à cette côte, dont l'approche semblait dovoir lui jeter des embarras de nature à annuler tout ce qu'il avait accompli d'aventureux et d'étrange?
Ses actes vont répondre...
Qu'on se souvienne toujours en nous lisant^ et pour ne pas accuser l'imagination du romancier de se substituer au récit du chroniqueur, qu'on se souvienne, disons-nous^ qu'en fait de ruses^ de roueries, de hardiesses singulières et infernales^ un marin français est une sorte d'incarnation* du diable, et que nous aurons souvent affaire au corsaire, qui est à son tour, à ce propos de hardiesses, de roueries et de ruses inimaginables,.le marin porté à sa dernière équation. On doit donc s'attendre à nous voir puiser dans ce Goffrb du vieux matelot des récits qu'il nous eût semblé extravagant d'inventer, en toute autre circonstance où notre plume eût été livrée à ses propres créations; tant il est vrai que le réel l'emporte toujours sur le fictif en fait de bizare, d'inattendu et de dramatique... Les romanciers et les poètes ont beau inventer! il est un historien qui ira toujours beaucoup plus loin qu'eux dans les voies de l'horrible ou du sublime, de la peinture des vices ou des vertus, du comique ou du tr<!!gique, du merveilleux ou du trivial, du beau, du laid, du sombre, du lumineux... et cet historien, c'est la nature !
Revenons, à notre héros qui s'en va gaillardement
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droit à Ja côte anglaise dont les eaux sont toutes sillonnées de bâtiments ennemis, gouvernant effrontément le brick de S. 3f . Britannique la Licorne, avec un équipage prisonnier sous le pont
Un des premiers soins de Roch, dès que le jour était Tenu, avait été de dépouiller le cadavre de l'aspirant de sa capote d'uniforme, et, sans en laver les taches de sang, de se la mettre sur le dos. Aussi coiffé d'un chapeau galonné qu'il avait trouvé sur un banc de quart, et affublé de tout ce q^ui avait semblé bon à prendre ( dans ic but qu'il se proposait ] sur le cadavre ensuite jeté à la mer, notre contre*maître avait assez l'air d'un officier en tenue de bord. Loin de faire disparaître les taches de sang qui })aignaient le pont près du capot et à l'endroit où avait eu lieu le singulier duel entre les adversaires séparés par la lento tombée, Roch avait étendu et multiplié ces taches partout où il avait pu, de façon à ce que le tillac eût l'air d'avoir été l'arène d'un furieux combat... Il parvint à prendre ces diverses dispositions en abandonnant de temps en temps le gouvernail auquel il recourait dès que le brick déviait par trop de la ligne qu'il désirait lui voir suivre, et qui ne tendait à rien moins qu'à le jeter au bc^u milieu des bâtiments anglais qui sillonnaient en grand nombre les eaux de la côte.
Nous avons omis de dire que,*dans la dépouille de Taspirant, Roch avait trouvé, non sans quelque plaisir, une belle et bonne ceinture de cuir doublée de taffetas ciré, contenant une centaine de guinées et plusieurs paquets de bank-notes s'élevant à un total trois ou quatre fois plus considérable... précaution dont une famille 4)révoyanto avait, sans doute, muni celui que les éventualités de la guerre pouvaient rendre prisonnier sur la lerro ennemie... Revenons à ia Licorne,
Lorsque le grand jour eut permis à son aventureux timonier de pouvoir distinguer les différentes sortes do bulimenls qui naviguaient le long delà côte, celui-ci,
qui connaissait suffisamment le pays pour calculer ^u'il se trouvait dans les parages de Lydd,.Ghoisit parmi les voiles ennemies celle qui lui sembla la plus appropriée à ses hardis projets, et ayant de son mieux brassé bâbord ses vergues, et largué la voile d'artimon, il mit le cap vers Douvres, de façon à couper le chemin de TAnglais. Or celui auquel en voulait Roch était un gros trois-mâts que son encolure, son acaslillage, la coupe de ses voiles, tout enfin révélait pour un navire marchand, filant de son mieux près de terre pour éviter certaines rencontres malsaines... Roch, on le verra, avajt ses raisons pour choisir celte espèce de navigateur. Il avait d'ailleurs eu soin de mettre en heme le pavillon anglais trouvé amené à l'arrière du brick. Le pavillon en berne est un pavillon plissé dans sa longueur, de manière à ce que ses plis, retenus de distance en distance par des liens, ne peuvent, lorsque le pavillon est arboré, se développer au souffle de la brise. C'est un signal de grande détresse convenu et compris entre tous les peuples maritimes : c'est l'expression du besoin d'un secours pressant. Avec cette idée, on ne peut expliquer la forme presque invisible donuée à un signal qui, plus qu'aucun autre, s'arbore pour être promptement {aperçu, cdr|un pavillon en berne ne ressemble plus à un pavilloQ. Il n'offre au regard éloigné qu'un chiffon informe, sans surface, alourdi, presque sans couleur et flottant à peine. Pourtant l'œil exercé du marin sait le distinguer bien vite pendu à cet endroit où chaque navire affirme sa nationalité... et il n'est pas sitôt aperçu que le cri de : Pavillon en berne I est soudain répété par tout l'équipage. A la vue du sinistre signal, un sentiment de commisération fait battre tous les cœurs, on s'empresse d'y répondre par des signaux, des démonstrations propres h ramener l'espoir sur le navire en souffrance. On arrive au plus vite lui apporter secours, sans souvent connaître la nationalité des marins implorants... C'est que
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sur mer, rinfortuné est bien plus qu*ailleurs un frère^ un drai... et là les hommes se croient moralement engagés à se secourir, car chacun d'eux peut, le lendemain, tomber à son tour victime des caprices du sort. Mais tous ies plus beaux sentiments entraînent après eux l'exploitation et l'abus. En temps de guerre, il est souvent arrivé que le pavillon en berne fut arboré avec perfidie par de rnsés corvsaires (le moyen semblerait manquer de dignité aux officiers de l'État) qui trouvaient ainsi moyen d'attirer sous la bouche de leurs canons ou à portée des grappins d abordage de confiants ennemis qu'ils jugeaient ne pouvoir pas atteindre. A cet appel irrésistible, un capitaine, entraîné par un sentiment d'humanité, s'empressait d'approcher... et, se fiant aux dispositions annoncées par le signal de détresse, il se livrait à la mitraille du traître qui, substituant tout à coup le pavillon de guerre au pavillon en berne, obtenait bon marché de sa victime !
Il faut croire que la singulière installation de voilure de la Licorne ne surprit pas moins le trois-mftts que la vue du pavillon en berne ne l'intéressa; car, soupçonnant sans doute quelque événement extraordinaire, il modifia de lui-même sa route, pour se rapprocher du brick nécessiteux...
— Quel malheur, se dit Roch, qu'au lieu de me trouver ici tout seul, nous ne nous trouvions pas seulement une douzaine de gaillards qui aient du poil aux bras! le beau coup que nous ferions-là!... Surprendre la nuit un brick de guerre, et s'en servir le jour pour happer un trois-mâts marchand... il y aurait de quoi se faire nommer ministre de la marine i — Le fait est que la capture du marchand débonnaire n'eût pas été fort difficile, car il eût été bien loin de songer à mai d'un brick de guerre de sa nation, naviguant le pavillon en borne et la voilure en désordre, au milieu des voiles anglaises qui sillonnaient en tous sens les eaux de la
côte. L'lns(inct guerrier du contre-maître se réveilla un moment avec vivacité, pour lui faire regretter la nécessité où il se trouvait de laisser échapper une telle proie; puis, s'étant soulagé par quelques jurements de circonstance, il revint tout aux idées qui motivaient ia résolution qu'il avait prise, et l'adoption du parti à tirer de la situation.
Ah! si Roch avait su que dans cet entre-pont... parmi ces Anglais... Mais ce n'est pas encore le moment de parler de cela !
On sait qu'ayant fait, dans sa première jeunesse, une assez longue navigation avec des Anglais, Boche parlait aisément leur langue, offrant du reste cela de commun avec tous les marins boulonnais de ces temps-là et d'aujourd'hui. C'est sur quoi il avait compté pour la mise en œuvre du projet qui l'avait amené vent arrière à la côte anglaise, au lieu de se laisser dériver vers celle de France, avec la marée. Affublé de la défroque de l'offlcier poignardé, la tête à demi enveloppée d'un linge ensanglanté, Roch gouvernait le brick qui ne tarda pas à se trouver fort près du trois-mâts, faisant une route d'entente. On voyait tout l'équipage du marchand appuyé sur les pavois, grimpé dans les haubans, curieux de savoir quelle catastrophe était arrivée à ce bâtiment du roi, dont la voilure était si bizarre. Bientôt les deux navires se trouvèrent presque bord à bord... Alors Boch, sans quitter le gouvernail, salua de son chapeau bordé le capitaine marchand, monté sur le bastingage, et lui dit ces paroles que nous traduisons :
— Brick de S. M. la Licorne l,„ Equipage révolté... Le lieutenant tué à mes côtés... Moi, commandant du bord, blessé à la tête... Cinq des révoltés tués et jetés à la mer... Le reste des insurgés enfermé dans la cale... Besoin de secours pour conduire le brick à Londres... pour livrer l'équipage à la justice...
Le capitaine marchand acheva sans doute, à l'aide do
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son imagination» ce qui manquait à la communication laconique de Roch... Il vit un officier de la marine royale britannique qui lui demandait aide et secours... et comme à la rigueur cet officier pouvait, vu le temps de guerre, lui donner des ordres, il s'empressa de répondre :
— Mon équipage est faible en matelots anglais, commandant... mais j'ai une vingtaine de Lascars, d'Indiens passagers... ils font le quart et connaissent la manœuvre... Je vous en offre le nombre qu'il vous plaira, avec un de mes officiers, si cela vous est agréable'.
Roch, enchanté de la tournure que prenait Taffairo, s'empressa de répondre :
— Eh bien!... envoyez-moi une douzaine de vos Lascars... et armez-les comme vous pourrez... L'officier m'est inutile... Dans quelques heures je prendrai un pilote devant Douvres... Aussitôt mon arrivée à Londres, je m'empresserai de faire part de votre assistance à l'amirauté... Allez-vous aussi à Londres?
— Non, commandant!... je me rends sur la côte de Norwich... mais les Lascars sont dirigés sur Londres par la Compagnie des Indes... Vous me feriez plaisir de les prendre tous les vingt l
— Et bien, envoyez-les! répondit le contre-maître français, commandant le brick anglais la Licorne, Mais armez-les de votre mieux! reprit Roch, par le cerveau duquel l'instinct guerrier laissait pas.ser une pensée folle ! ,
Peu de moments après, les deux navires ayant ralenti leur marche en prenant le vent d'une certaine façon, une chaloupe se détacha du trois-mâts sous la conduite de six rameurs anglais et du lieutenant marchand, portant les vingt nègres aux cheveux luisants et plats. Elle aborda le brick de guerre ; Roche se fit remplacer au gouvernail par un des premiers Indiens grimpés à bord, et montrant à l'officier du trois-mâts le pan-
«eau solidemont condamné et les plaques de sang qui se voyaient çà et là sur le lillac, ainsi que ses propres vêtements souillés.
— Voilà qui vous en dit plus que toutes les explications que la douleur que n\e cause ma blessure m'empêche de vous donner!... dit le rusé marin., en portant la main à sa tête enveloppée du bandage ensanglanté. Vous voyez que n'ayant rien sur le pont, je ne pourrais nourrir ces gens, si vous n'envoyez leurs vivres..,
— Quelques sacs de riz... des Lascars, ça ne rêve que ^a I Ce sera bientôt fait^ commandant î
— Parlent-ils anglais? reprit Roch qui, nous Tavons dit, avait son idée...
— Pas un mot!... mais ils comprennent la manoeuvre...
— Diable!... fit le Français, auquel cette circonstance enlevait toute chance d'accomplir Tinfernal projet de bonne guerre qui lui était venu...
Un quart d'heure après, la chaloupe du confiant vaisseau de la Compagnie apportait au brick une douzaine de sacs de riz de Chandernagor, deux barriques d'eau et ■quelques provisions de chambre pour le commandant des révoltés j auquel un des Lascars fut désigné comme bon cuisinier... en anglais. Roch remercia le capitaine marchand avec un petit grain de morgue britannique, pour mieux être dans son rôle, et tout aussitôt il fit l'essai de la compréhension de son bizarre équipage, en ordonnant la manœuvre nécessaire pouç mettre le brick sous toutes voiles; après quoi, il navigua dans les eaux du trois-mâts...
— Comment! pas un de ces mal blanchis-là ne comprend soit français, soit anglais?— se dit notre héros, -en regardant les Indiens qui voltigeaient lestement dans la mâture, après avoir déposé sur le gaillard d'arrière les armes de diverses sortes dont les avait munis le capitaine marchand, en dépouillant son propre navire, dans
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ia pensée que les Lascars pourraient avoir à contenir Us révoités...
— Viens ici, toi ! — dit Roch, en attrapant par^sa ceinture rouge un des Indiens à mine éveillée, qui passait près de lui : — Toi parler anglais?
— Inr-glUkor-ni-shon l
— Vatepromener,raraoneur!... et loi... eh I... psitt? — dit Roch, en faisant signe à un autre de s'approcher:
— Toi parler english?
-^ In-gli^hor^ni-shon! — repartit aussi Tlndien. Noire héros en interrogea cinq ou six autres, et tous lui répondirentinvariablementet du plus grand sérieux :
— In-gli-hor-ni^shon!
— Le diable les élingue , ces sapajous qui se débarbouillent avec de Tencre!... s'écria le marin déçu... An-glais-comichon.,. Je crois que c'est ce qu'ils baragouinent... Parbleu! la belle nouvelle!... Ce n'est pas la peino de venir de Rombay ou de Calcutta pour nous apprendre ça... c'est sûr... Ahl le joli coup que ces faces-de-nuit là me font manquer!... Le beau plan, nom d'un nom, ia cocasse d'histoire! Si parmi mes vingt gaillards il s'en élait seulement trouvé deux ou trois qui eussent compris le parler chrétien , je te vous leur montais la tête à tous... Je te vous leur faisais accroire que le capitaine du trois-mâts les trahissait... allait les vendre en Angleterre... que c'était un ci et un là... qu'il fallait se *^enger contre lui et ses complices... le crocherà l'abordage... l'enlever, ce qui n'eût pas été difficile, puisque, le Colas qu'il est vous a donné toutes les armes... et, une fois maître du marchand de poivre, de gingembre et de girofle, pare à virer, mes négrillons!... Le cap en France! vous y aurez du riz pour le restant de vos jours! Le brick et le trois-mâts bras*dessus bras-dessous entraient à Roulogne... Un brick de guerre chargé de prisonniers, et un trois-mâts chargé de toutes .sortes de fameux ingrédients de l'Inde ou d'Inde... Ah! c'est moi
qui suis la dinde... le dindon, de ne pas pouvoir faire ce beau coup-là. Je m'y vois, nom d'un nom!... Ohé du brick! qui est le lapin qui vous commande?... Comment ça va-t-ilî ça va bien ! C'est le contre-maître Roch !... bravo Roch... Ohé du trois-mâts? qui est le commardant qui t'a pincé?... Toujours le commandant Roch !... Bravissimo Roch! ça Roch donc partout? Ahl le gaillard I à lui tout seul deux pareilles prises! Le premier consul me fait dire : a Mon ami Roch... tu es un fameux I je et donne un obusier d'honneur, et je trouve que ce n'est pas encore assez gros! — Mon premier consul I que je réponds, gardez l'obus et accordez-moi une autre récompense, si ce que j'ai fait vous paraît valoir quelque chose... — Quoi donc, mon vieux? Double ration le reste de tes jours? — Mieux que ça, mon premier consul... » Alors je lui raconte l'histoire du pauvre Marius... Je lui apprends qu'il vit, prisonnier des pontons... et je lui demande, aussitôt qu'il sera empereur, comme on dit qu'il va l'être, de lui faire grâce... et de manigancer son échange ainsi que celui de mon cher Gabriel... et puis... et puis... ma foi! avec ma part du brick et de l'Indien ils seraient riches... Alors toute la vie n'est plus qu'une noce... Comment ça va-t-il? ça va bien! Je passe ma vie nord et sud de Gabriel et de Marius, toujours la cigalle au bec et le baril au tafia sous le coude... Ah ! le beau sort! nom d'un nom! quelle existence sterling!... Et dire que ça sera ces frimousses goudronnées qui me feront manquer ça! Ohé! grand bêta, qui tire si mollassement sur cette itague... viens iciî... Sais-tu parler anglais?... toi save parlé anglais?
— In-gli-hor-ni-shon !
— Connu ! Et loi, mal récuré?
— In^gli-hor-ni-shan !
— Ah ! les sacripants ! les gredinasses! tous la même musique! Si j'attrape une trique, je vous double, mes fiices-dc-minuit, pour vous apprendre un autre air!
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Et le pauvre Roch, désolé et furieux de ne pouvoir mettre ce plan * merveilleux à exécution , arpentait à grands pas le tillac du brick où travaillaient, sous la direction d'un des leurs, les Lascars, encroûtés dans leur i)ardgouinage indou^ el qui faisaient macliinalement leur besogne de matelots," en jetant de temps en temps on éclair de leur œil vif sur les sacs de riz empilés au pied du grand mât. Avec dix mots de leur langue, Roch eût conduit ces gens-là à l'abordage du Irois-mâts, sans autre véhicule que l'espoir de faire main basse sur Tarrak que les marins buvaient journellement à leur barbe, sans leur en livrer autre chose que l*odeur chérie...
Ah) si Roch avait su qu'à défaut de ces noirs, il y avait sous ce pont où il avait enfermé l'équipage si audacieuseraent surpris par lui... il y avait, disons-nous... mais plutôt ne le disons pas... car le moment n'est pas venu qu'on le sache, puisque dans cette sorte de procèsverbal historique de faits dont nous'ne sommes guère que le grefûer, il ne saurait nous être permis d'escompter, pour ainsi dire, au lecteur les révélations.Si nous écrivions un roman, sans aucun doute nous eussions avisé à faire tourner les choses dans le goût des projets de Roch, eu faisant intervenir à point... mais nous sommes, dans notre modeste sphère, un historien dont la voie est impérieusement tracée.- Nous sommes (pardon de ces grandes évocations!) le Plutarque d'un homme, le Tacite de certains faits... il nous faut donc consciencieusement fournir notre tâche, sans écart d'imagination, sans surcharges ou altérations de fantaisie ; au surplus, le fictif eût-il valu le réel ? Trêve de digression incidente, et reprenons notre récit, sous la dictée des véridiques matériaux puisés dans le Coffre