‹ Les pontons anglaisChapitre 21 sur 23 · TRAFALGAR · texte numérisé non relu

TRAFALGAR

« Peu de personnes mettent du prix aux détails d'un combat naval, que d'ailleurs la langue particulière à la marine permet difficilement de rendre très-intelligible, »

ou LE MORT VIVANT Sf

dit un historien militaire. Convaincu de la vérité de cotto remarque, nous ne songeons point à entreprendre ici un récit qni, cent fois fait, reste peut-être encore à faire, et on suppose bien que nous n'avons pas la prétention de croire que ce soit là notre lot à nous plus qu'à tout autre.

A défaut de quelqu'un des braves qui, ayant tenu là fépée ouïe porte-voix du commandement, n'ait pas depuis pris la plume pour. nous tracer un récit sincère et loyalement véridique de cette journée fameuse, nous avons eu des narrations de tout ordre, depuis celle de Bigon et de l'auteur de la récente Histoire du Consulat et de l'Empire, iusqn'diux pages du sergent Guillemard, qui, de la hune du Redoutable^ prétend ou croit avoir tué Nelson.

Ce que nous allons puiser dans cette^ bataille, où la France gagna en gloire ce qu'elle perdit en puissance, ce ne sont donc point des développements stratégiques, des considérations maritines et spéciales, mais tout simplement ce qui peut plaire aux lecteurs qui, cherchant dans ces pages un certain genre d'intérêt dramatique ou romanesque, savent fort bien où ils devront s'adresser, s'il leur prend Tenvie de se livrer à des lectures plus substantielles.

Laissons donc pour (Quelques instants Boulogne, la Manche et l'Angleterre, parages où nous ramènera bientôt le dénoûment de cette longue histoire, et suivons^ pour la transcrire, les destinées nouvelles de ceux de nos personnages qui puisèrent dans les circonstances de cette journée célèbre la fin de tant de vicissitudes auxquelles nous avons essayé d'attacher la sympathie de celui qui a persisté jusqu'à cette page à suivre ce récit, plus véridique peut-être que vraisemblable ! ^

On se rappelle sans doute quelle fut la colère de Napo-

léoQ en apprenant à Boulogne, au moment d'effectuer cette fameuse descente en Angleterre dont il venait de faire exécuter sous ses yeux la répétition générale, par quelle faute inexplicable Fan^iral Villeneuve venait de compromettre, de renverser peut-être tous ses plans I

£n effets à la suite d'une rencontre peu brillante avec Tamiral Calder, Villeneuve, au mépris des ordres reçus, était d'abord entré au Ferrol; puis, au lieu de s'aller réunir à Gantheaume, et de se porter dans la Manche d'où les flottes anglaises avaient été habilement écartées^ il était allé, contre toute attente, se faire bloquer dans le port de Cadir...

Dans sa première et bien juste irritation, Napoléon voulut le livrer à un conseil de guerre, et déjà il avait chargé Decrès de lui proposer un autre amiral pour succéder h Villeneuve dans le commandement de l'escadre combinée franco<-espagnole.

L'amiral Rosily, choisi par l'empereur, partit pour Cadix ; mais à son passage à Madrid, il apprit que l'escadre venait d'y prendre la mer !

Il paraît que, sur l'avis secret ou peut-être seulemeot sur le soupçon de son remplacement, Villeneuve, se voyant déshonoré, avait cru pouvoir échapper à cet affront et reconquérir même l'estime de l'empereur, soit eu conduisant avec succès la flotte entière dans la rade de Toulon, ce qui eût assuré à la France l'empire de la Méditerranée, soit enfin en battant rescadre anglaise <foi croisait dans ces parages, et dont il ne soupçonnait point les forces imposantes.

Le fait est que Nelson avait agi de ruse en ne montrant jamais qu'un petit nombre de voiles à la fois, ce qui fit croire à l'amiral français qn'il était de beaucoup supérieur en forces à son ennemi*

Dans l'hypothèse d'une rencontre, et raisonnant sur une idée fausse, Villeneuve s'était formé le plan d'opposer à chaque vaisseau^anglais un vaisseau français, pensant qu'il lui resterait encore environ le tiers de ses forces pour se porter ensuite sur les points le plus vivement engagés, et y décider la victoire.

Mais ce plan, qui^ du reste, n'était pas condamnable en lui-même, reposait sur une grave erreur, car Nelson avait vingt-sept vaisseaux, c'est-à-dire six de moins seulement que l'escadre de Villeneuve, différence numérique qui disparaissait totalement si l'on comparait le total des bouches à feu, puisque les Anglais avaient bon nombre de vaisseaux de cent dix et de cent vingt canons, tandis que les plus forts vaisseaux français étaient de quatre-vingts seulement, ce qui fait qu'en résumé les Anglais se trouvaient plus forts que nous.

On ne s'arrêtera point à expliquer l'extrême désavantage qui résultait aussi pour nous de combattre avec une flotte de deux nations contre celle qui avait pour elle l'homogénéité des éléments, l'unité de la discipline, la ' similitude des hommes et des choses : commandement, manœuvres, signaux, etc.

Et quelle gloire cette mémorable bataille ne doit-elle pas léguer à bon nombre de ceux qui y ont pris part, lorsqu'on songe que par suite des défections, de l'inaction des vaisseaux à jamais déshonorés, il n'y eut rigoureusement que dix-huit alliés qui soutinrent le combat contre les vingt-sept formidables vaisseaux ennemis !

Quelques jours avant le combat bien prévu, Nelson avait transmis aux commandants sous ses ordres des instructions très-étendues, où il réglait les dispositions à suivre dans tous les cas et selon toutes les chances que l'affaire pourrait amener.

Ces instructions sont avec raison considérées par tous les hommes spéciaux comme un chef-d'œuvre de tacti-

que navale. On y remarquait ces mots qu'il ne nous coûte nullement de reproduire, car le patriotisme n'étouffe point chez nous la justice :

« Dans le cas où les signaux ne seraient pas aperçus, un capitaine ne fera pas de faute s'il place son vaisseau par le travers d'un vaisseau ennemi. »

Mais,de son côté, Villeneuve adressait à la flotte francoespagnole un ordre du jour qu'il terminait par^ ces phrases, dont la pensée, sinon l'expression, était identique à la prescription de l'amiral anglais :

« Il est possible que, pendant le combat,^la fumée empêche de distinguer mes signaux. Dans ce cas, les capitaines de l'escadre ne doivent point oublier qu'ils doivent se porter où il y aura le plus de danger à courir. »

Par «malheur, si clairs qu'ils fussent, ces mots ne semblèrent point avoir été compris par tout le monde I...

Mais revenons plus particulièrement à nos personnages.

Les marins envoyés à Brest par le contre-amiral Lacrosse avaient été immédiatement dirigés de là vers l'Espagne ; la présence de Nelson, à la tète d'une nonabreuse escadre, dans les eaux du détroit,^faisait prévoir que quelque grave événement était imminent dans ces parages.

Un des équipages français qu'il avait été Je plus opportun de compléter en raison de précédents combats qui ravalent aflfaibli, se trouvait celui du vaisseau de 74 le Redoutable y commandé par le capitaine de vaisseau Lucas , un nom auquel la journée de Trafalgar allait donner l'illustration !

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Alors Villeneuve cherchait aussi à renforcer ses équipages par rembarquement de toutes les troupes qu'il fut possible de trouver en disponibilité, et il en arriva jusque de Port-Vendre^^

Son armement à peu près recomplété, l'amiral attendait la première occasion favorable pour prendre la mer, lorsqu'il apprit que Nelson venait de détacher cinq vaisseaux de la flotte avec laquelle il bloquait 'Cadix.

Dupe de ce stratagème, qu'il considéra trop légèrement comme un affaiblissement des forces ennemies, notre amiral se décida à présenter le combat, et ordonna Tappareillage.

Villeneuve avait sous ses ordres, en officiers généraux : Gravina, Alava, Escano et Gisneros, Espagnols, et les contre-amiraux français Magon, qui ce jour-là devait mourir, et... Dumanoir, c'est-à-dire un brave et... Mais revenons à notre récit.

Le 21 octobre, date funèbre ! le soleil qui devait éclairer la plus sanglante des. batailles navales fit resplendir sur les eaux bleues de ce détroit fameux qui sépare l'Europe et l'Afrique, la civilisation de la barbarie, les deux lignes immenses des voiles qui allaient combattre. Soixante-dix effroyables machines do guerre hérissées de canons gorgés de mitraille et montées par plus de trente mille hommes pleins d'ardeur, se rangent en bataille, non loin de ce cap Trafalgar qui s'élance de la côte de TAndalousie vers ce Maroc où, quarante ans plus tard , la France devait faire retentir son canon victorieux, en présence de l'Anglais inactif, envieux... et calomniateur.

Ce fut alors que Villeneuve put reconnaître qu'au lieu de n'avoir à combattre que vingt et un vaisseaux anglais, Nelson lui en opposait trenie-troisj dont sept à trois ponts, déploiement inattendu de forces qui donnait

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à l'ennemi l'airantage de plusieurs centaines de bouches à feu. Villeneare, en reconnaissant son erreur, et peutêtre peut-on dire sa faute... change brusquement ses combinaisons stratégiques.

11 ordonne à ses lieutenants de développer en croissant la ligne de bataille, de façon à étreindre, à cerner dans Tare de deux bras immenses cette puissante escadre ennemie sur laquelle flottent les innombrables yachts à fond rouge.

Une heure après, Nelson, qui monte le Victory, formidable trois-ponts de cent vingt canons, se trouve par le travers du Bucentaure, petit vaisseau aussi mauvais manœuvrier que la coque d'apparat des doges de VeniseJ et sur lequel le vice-amiral Villeneuve a, on ne sait par quelle préférence, placé son pavillon.

Le feu commence entre les deux chefs : c*est le signal qui embrase toute les batteries des deux flottes anglaise et franco-espagnole.

Mais le nouvel ordre de bataille improvisé par Villeneuve, au moment où il a reconnu l'énorme supériorité d'un ennemi qu'il croyait, au contraire, inférieur en forces, n'a point réussi dans toute la littéralité de la conception amirale.

Des vaisseaux se doublent sans nécessité; d'autres sont sous le vent de leur poste'. Ces irrégularités laissent de grandes solutions de continuité dans notre ligne... '

Le commandant Lucas, du Redoutable , a reconnu dans quel péril l'amiral français se trouve placé sur le Bucentaurcj par suite de l'écartement de son mateloty ou vaisseau d'arrière, auquel il est désormais impossible de prendre son poste. Lucas force de voiles, et accourt mettre entre deux feux le Victory..»

Cette manœuvre, si hardie de conception et merveil-

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leusement exécutée^ dégage Tamiral formidablemeDt me- Dacé dès le début de la bataille.

Nelson, furieux contre celui qui est ainsi venu faire écbouer son plan de duel amiral, accable plus particulièrement le Redoutable des bordées de ses trois immenses batteries!

Mais le Victory^ bientôt écrasé entre les deux feux de Villeneuve et de Lucas» et battu quelque temps en enfilade par le Héros, dont Je premier boulet anglais a tué le -capitaine (le brave Poulain) ; le Vietory, disons-nous, ne tarde pas à se voir désemparé. Ses avaries poussent l'amiral anglais sur le Redoutable, et celui-ci aidant à cette grave manœuvre, les deux vaisseaux se trouvent bord à bord...

Le brave Lucas fait préparer des vergues, des esparres pour servir de pont à l'abordage, tandis que les batteries échangent presque à bout portant le feu de leurs effroyables bordées!

Les Français s'élancent dans les haubans, dans les hunes de leur vaisseau, et font pleuvoir sur le pont du Yictory une grêle de balles, qui causent bientôt de tels ravages dans l'équipage ennemi, que les passavants et les gaillards se couvrent de blessés et de morts...

Sir Hardy, le capitaine de pavillon de l'amiral anglais, effrayé de voir le gaillard d'arrière du Victory servir particulièrement de point de mire aux tirailleurs des hunes ennemies, se hâte de représenter à Nelson que son infirmité (Nelson était manchot), et surtout les ordres brillants, les plaques qui recouvrent sa poitrine, le désignent trop clairement aux balles des gabiers ; mais l'amiral anglais refuse de se couvrir et s'écrie :

et A la garde de Dieu, sir Hardy ! c'est dans les com^ bats que j'ai gagné ces décorations... je dois combattre et mourir- avec elles ! »

Belle réponse ! touchante prophétie ! que nous consignons ici sans effort, car il faut savoir louer son ennemi de ce dont on s'honorerait soi-même.

Mais au moment où se passe cette scène, toutes les lignes sont aux prises; à peu d'exceptions près, chaque vaisseau est un volcan !

Les détonations, les explosions actives, incessantes, lancent par les airs des zones d'arcs-en-ciel flamboyants, des pyramides étincelantes ; partout le canon tonne, éclate, jetant dans cette formidable mêlée d'adversaires des milliers de projectiles qui fracassent, brûlent et tuent... les voiles criblées partent en lambeaux par les airs, comme de grands oiseaux de forme bizarre que le vent entraîne effrayés loin de ce spectacle d'horreur ! les mâts et les vergues croulent ; les sabords élargis laissent les batteries béantes; Tincendie s'allume et se propage... et partout les hommes tombent écrasés sous les débris, frappés par les éclats, renversés par les balles, emportés par les boulets ou noyés dans les eaux ensanglantées...

D'épais tourbillons de fumée cachent parfois Tennemi à son ennemi...

Mais bientôt chaque vaisseau, dégagé de son nuage de poudre, reparaît tonnant et formidable, comme ces belliqueuses déités de la fable homérique qui intervenaient dans les classiques combats.

Pourtant, égaux en courage sinon en force, le Victory et le Redoutable semblent infatigables 'dans leur lutte terrible.

a L'action est trop chaude pour durer longtemps 1 » ' s'est écrié Nelson en voyant sir Hardy frappé d'un éclat de bois. Au même instant, Scott, son secrétaire, tombe mort à ses côtés, et une bordée renverse tout un rang de ses soldats. Puis quelques minutes s'écoulent à peine...

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et ramiral anglais, qui dans sa longue et glorieuse carrière n'avajt jamais vu pareil feu, chancelle... pousse un cri et tombe ! une balle partie de la grand'hune du Re^ doutable l'a frappé en pleine poHrine.

On s'élance pour le relei^er^ pour remporter loin du feu. L'amiral, qui craint que la nouvelle de sa blessure ne démoralise son équipage, ordonne qu'on jette un manteau sur son corps sanglant...

•A peine déposé dans sa dunette, il dit à son chirurgien Beatty, qui est accouru :

« Vos soins sont inutiles... je sens que ma blessure est mortelle ! »

En effet, Nelson expire ! La victoire que le nombre donne à l'ennemi sera sans joie...

La France est délivrée de son ennemi le plus implacable , celui qui disait : « Au seul nom d'un Français, tout mon sang bouillonne dans mes veines... royalistes ou républicains, j'ai tous les Français en horreur ! » Celui qui fut pendant vingt ans comme l'âme des flottes britanniques et le génie incendiaire de ses expéditions contre nos ports, mourait^ emportant dans le tombeau la torture de douter s'il avait arraché la victoire à la lutte désespérée qu'il payait de sa vie.

Le corps de Nelson fut mis dans un tonneau de rhum pour être transporté en Angleterre, il paraît que les matelots anglais percèrent ce tonneau et burent une partie de ce rhum durant la traversée... Nous voulons croire que ce fut par un instinct exagéré de vénération pour l'illustre amiral, et à l'exemple de cette reine de Carie qui avala peu à peu les cendres d'un époux adoré. Nelson avait, dit-on, demandé que son corps fût renfermé dans le mât de son vaisseau et enterrée Westminster, mais ce vœu orgueilleux ne fut point réalisé, et c'est dans l'immense solitude de Saint-Paul que l'illustre homme

de mer repose, Senlement, son effigie en cire fut placée parmi celles ^e quelques rois et reines d'Angleterre, qui sont exposées en grand costume à la curiosité publique dans Westminster. Nelson fut mis là, dans l'attitude du commandement, tout chamarré d*or et de ces décorations qu'il aimait tant et qui lui furent si fatales!

Nelson avait perdu son bras dans une attaque malheureuse contre Ténériffe* La bataille d'Aboukir le fit com^ bler d'honneurs. A Naples, il fut pour beaucoup dans la restauration de Ferdinana IV. Cet amiral a eu la gloire des deux plus importants triomphes maritimes des temps modernes : Aboukir, Trafalgar.

Le coup qui venait de renverser l'amiral anglais avait causé sur le Victory la plus vive agitation, et le désordre qui en fut la première conséquence causa d'abord la presque totale suspension du feu.

Un jeune marin, qui n'avait cessé de se conduire avec la plus grande valeur, ayant été Je premier à juger qu'un grave événement avait dû s'accomplir sur le vaisseau ennemi, s'était empressé d'accourir sur le gaillard d'arrière, prévenir Lucas :

— Commandant, s'écria Marius, le transfuge forcé

du Brûlegueule je crois que Nelson vient d'être

tué l

— A l'abordage l à l'abordage I répond l'intrépide Lucas en bondissant de joie et d'ardeur.

Ce cri, répété par cent bouches frémissantes , court avec une incroyable ardeur d'un bout à l'autre du Redoutable.

— Ah ! mon capitaine, s'écrie avec enthousiasme un jeune matelot couvert de sang, en pressant vigoureusement au passage la main de Marius qui courait détacher du pavois une hache d'abordage, c'est ici qu'on regagne ses épaulettes î

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— Oui, mon brave... ici on se réhabilite ou on meurt!...

Et tandis que Carolin Grimbot s'élance dans les haubans pour atteindre la vergue de misaine qui touche le gréement du Victoryy llfarius, dépouillant le cadavre d'un officier, garnit sa ceinture de pistolets et s'arme d'une forte hache...

Et oe cri formidable , électrique : A l'abordage I à l'abordage! court brûlant de bouche en bouche dans les batteries et sur les ponts...

Lucas donne le signal d'une manœuvre déflnitive... les deux immenses navires se touchent à peine par les deux extrémités de leurs esparres, qu'un essaim de braves, déterminés à mourir ou à- ouvrir à leurs frères le chemin de la victoire, s'élancèrent sur les bastingages de l'ennemi... Mariusà leur tête!

Mais ô malheur I ô inconstante fortune des combats I du sein des épais tourbillons de fumée qui enveloppent l'immense théâtre de cette lutte multiple, apparatt soudain au flanc du Redoutable une masse énorme qui lui vomit mille morts ^ar les gueules tonnantes de ses canons.

Ce secours inespéré qui arrive si à point au Victory, c'est un des plus formidables vaisseaux de la flotte ennemie, le Téméraire,.» un cent dix canons.

C'en est fait, le Victory échappe aux Français , qui abandonnent Tabordage pour s'en défendre eux-mômes... Lucas se désespère : il doit renoncer à faire prisonnier le cadavre de Nelson !

Alors notre vaisseau se trouve serré entre deux adversaires dont le nombre de bouches à feu excède du triple les siennes. "^

Il reprend pourtant, avec une fureur désespérée, cet héroïque combat, dont l'écrasante inégalité s'augmente

encore de la venue d'un troisième vaisseau ennemi, le Tonnant, qui vient le canonner en poupe, et envoie dans sa batterie des bordées d'enfilade qui renversent des rangées entières de combattants.

La mâture des trois vaisseaux anglais est remplie de tirailleurs qui criblent de balles la mâture du Redoutable, tandis que leurs puissantes bordées déchirent ses flancs valeureux.

La lutte sublime de nos m^arins semble survivTC à leurs forces; on croirait, à voir encore tant de combattants sur pied, que la bravoure, Tenthousiasme, galvanisant un moment les morts, ceux-ci se redressent pour porter à Tennemi de derniers coups...

Mais tant d'héroïsme est impuissant contre la formidable supériorité du nombre... Sur six cent vingt-trois hommes qui formaient l'équipage du Redoutable, cent cinquante à peine sont encore en état de combattre...

Lucas désespéré , n'ayant plus un officier auprès de lui, a ordonné à Marius, le capitaine ^u corsaire qu'on a à l'improviste jeté sur son bord avec une partie de ses gens, de prendre un porte-voix et de lui servir de lieutenant... car j'intrépide marin veut se battre encorel

Peut-être son désespoir attend-il une de ceg baHes qui sifflent à ses oreilles, un de ces projectiles, de ces boulets qui ont renversé sanglants les trois quarts des braves que l'empereur lui avait confiés...

Et la lutte continue encore..: mais il y a plus de quatre heures qu'elle dure, et le peu d'hommes qui survivivent sont épuisés: leur bras faiblit, les munitions manquent, les ponts sont couverts de cadavres; les ondes dans lesquelles flotte cet héroïque vaisseau dont le nom s'immortalise, sont teintes du plus généreux sang...

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Lucas interroge, et apprend qu'il ne reste même plus dans la sainte -barbe la poudre nécessaire pour faire sauter son ;i^aisseau ...

— Allons ! la mort ne veut pas de moi I dit-il tristement.

Et au môme instant une volée de mitraille qui crible la mâture jette à la mer le noble drapeau tricolore si vaillamment défendu...

Mais, crevé de toutes parts sous les furieuses bordées de ses trois puissants ennemis, le vaisseau coule...

— Ah ! tant mieux ! s'écrie Lucas, dont la douleur s'illumine un moment sous un éclair de joie, ils ne l'auront pas !

Le noble vaisseau devait emporter son pavillon dans les profonds abîmes à la surface desquels il l'avait si héroïquement défendu !

Lorsque les Anglais recueillirent l'équipage du Redoutable, il en restait cent vingt et un hommes, dont la moitié blessés, y compris l'illustïe Lucas. . cinq cent deux Français étaient morts sur ce seul vaisseau pour le disputer à trois ennemis, dont le plus faible était plus fort que lui de trente canons et de cent hommes. .

N'est-ce pas que cette défaite du Redoutable fut bien plus glorieuse que le triomphe de ses trois vainqueurs, le Victory, le Tonnant et le Téméraire?

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