I>U VIEUX MATELOT
Notre héros, ne pouvant faire mieux, prit doncréso-» lûment son parti de suivre jusqu'au bout le plan qu'il
*f6 LES PONTONS ANGLAIS
avait conçu, en demandant au trois-mâts un équipage. Les choses, tournant à cet égard mieux qu'il ne l'espérait, avaient même apporté plusieurs chances favorables h la réussite de ce plan. Roch fit gouverner de façon à longer la pointe du sud Foreland, forcé qu'il était de renoncer à la capture de Tlndien... Il voulait un pilote de Douvres pour remonter la Tamise— car c'est droit vers Londres que notre aventureux marin se dirigeait.
Au soir, la Licorne et ion double équipage arrivèrent en vue du fort Archcliffe, assis à l'ouest sur un épaulement de la montagne de Foreland qui s'avance dans la mer. Grimpé dans la mâture pour voir venir le piloteboat^ Roch planait sur un spectacle de nature à établir vivement dans sa pensée l'extrême bizarrerie de sa situation. En effet, la mer autour de lui, et à toute vue, était sillonnée de navires, les uns se dirigeant de la Manche dans la Tamise et la Medway, ou allant en sens inverse, ou venant de la mer du Nord, tous longeant ces côtes, soit pour y prendre des pilotes, soit pour éviter la fâcheuse rencontre des corsaires et des croiseurs français. Le resserrement du détroit, le voisinage de Londres, le gisement des côtes les plus commerçantes du continent rendent en temps ordinaire ces parages le point de la plus aiitive circulation maritime du globe, el une flotte immense; sans cesse dispersée et toujours renouvelée, y est continuellement en vue. Au moment cii Roch contempla ce spectacle, il eût pu compter plus de quatre-vingts voiles de toutes sortes et de toutes dimensions, recevant sur tous les points les rayons rougis du soleil couchant. C'était sans doute là un beau, mais aussi un effrayant spectacle, à penser qu'il se trouvait là seul, témérairement aventuré ali milieu de tous ces ennemis, dont la vengeance n'eût pas pas cru inventer de trop cruel martyre pour lui faire expier les ruses infernales, les mystifications de son incroyable audace.. i.
ou LE MORT VIVANT «07
 cotte heure du soir, où Tdir prornJ porfuis pour ui> moment une raréfaction plus grande, Rocb^ du haut du mât, apercevait distinctement les divers accidents de la côte de sa patrie. Les montagnes du comté de Kent et celles du Boulonnais semblent nées du môme soulèvement, avoir été, dans un autre âge, une chaîne continue que quelque grande convulsion de la nature, quelque épouvantable cataclysme aurait interrompue, séparée pour faire place au passage des eaux venues du nord. En effet la nature et la stratification de roches soit du cap Gris-Nez, soit des falaises de Douvres et de Folksloue, sont identiques, et les deox escarpes d'en deçà et d'au delà de la Manche semblent les points extrêmes d'uue rupture qui a séparé TAngleterre du continent. Boch, sans se livrer à ces observations qui eussent été plus naturelles à Marius qu'à lui, n*en* tenait pas moins les yeux ardemment fixés sur les longues falaises grisâtres qui enveloppent, comme Técaille de l'huître enserrent la perle, la fraîche et verdoyante vallée de la Liane. C'est qu'en ce moment sa conscience recevait un nouvel, ub dernier assaut... peut-être le sentiment exagéré du devoir lui jetait-il la tentation de faire virer de bord... et d'aller conduire dans le port de Boulogne la Licorne et son double équipage blanc et noir... C'est à nous de dire que si, résistant plus victorieusement aux appels contradictoires de son coeur l'entraînant au secours de ceux qu'il aimait, notre digne marin eût cédé à la voix qui flattait son désir de gloire, bien des chagrins, bien des traverses, bien des infortunes eussent été épargnés à Gabrielle... et, quant à Marius, n'était ce pas après tout une consolation à sa captivité, que de penser qu'elle apportait le seul remède qui fût à l'équivoque de son existence frauduleuse, c'est-à-dire l'oubli... le passage du temps! Jlais il est dit qu'en ce monde l'homme sera souvent, plus que ses ennemis mêmes, l'instrument soit de son propre malheur, soit do celui des êtres qu'il ché-
ril le plus... d'un hasard infime, d'un incident lillipulion (le grain desabledans la vessie d'Olivier Cromwell,..) dépendent bonheur et avenir : Roch, vaincu par lets appels que semblaient lui lancer à travers les airs les arbres qui balançaient leur tête à la brise sur les collines de sa patrie, descendait déterminé à faire mettre aussitôt le cap au large... Mais, en arrivant sur le pont, il vit ses Lascars qui préparaient une bosse pour la lancer à un pilote-boat... La voile contre laquelle il s'était appuyé en haut lui en avait dérobé l'approche... deux échelons plus haut, et il voyait l'Anglais à temps pour l'éviter...
— Allons! Dieu le veut... sans doute il nous protégera!
— Where are you going? demanda le pilote.
— At London ! répondit Roch.
Tout était dit...
Durant la nuit , la Licorne franchit Deal , Ramsgate, et se trouva de bon malin à la pointe du Nord-Foreland qu'elle doubla pour tourner dans la Tamise. Roch n'avait dit au pilote que quelques mots indispensables sur l'étrange physionomie qu'offrait ce brick de guerre manœuvré par dos nègres, les écoutilles fermées. La blessure dont notre héros feignait de souffrir et la rete- -nue, la morgue ordinaire aux officiers de marine de l'État en Angleterre, suffirent pour que le pilote ne cherchât point à s'en faire expliquer davantage. Durant la nuit, ils prolongèrent la côte de Margate, et atteignirent la pointe de Sheerness où commence, à proprement parler, la Tanrise. Roch savait que la baie qui s'ouvrait à bâbord et au fond de laquelle e>stChalam, cachait plusieurs de ces pontons à renommée fameuse et maudite, où nos marins prenaient un avant-goût du ptîrgatoire. Il pensa que ses amis' gémissaient là... mais le moment n'était pas encore arrivé de s'occuper d'eux. La Licorne passa donc outre et continua son aire vers Gravesend... Il est un fait que nous avons omis à tort, car il en
ou LE MOKT VIVANT «fiÔ
doit résulter quelques conséquences; c'est que lorsque Bœh eut reconnu que pas un des Lascars ne savait Tanglais, et que par conséquent il lui fallait absolument renoncer à leur monter la tète pour la capture du troismâts, se jetant résolument dans l'autre partie il avait voulu savoir à quoi s'en tenir sur l'état-major 'du brick, afin de pouvoir régler ses plans ultérieurs. Bien persuadé donc que les prisoniriers de la chambre ne pouvaient faire entendre aux Indiens aucune explication qui contrariât ses plans, et intrigué par ce coup de pistolet qu'il avait entendu, il appela trois ou quatre de ses gens, et, à l'aido d'une pantomime facile à interpréter, iHeur fît comprendre qu'il fallait le suivre l'arme au poing dans la chambre, et tuer ceux qui s'y trouvaient en cas de résistance. Les Indiens saisirent d'autant plus parfaitement la chose que Roch eut soin Ae leur faire aussi comprendre, par une seconde pantomime non moins claire, que, l'expédition faite, il les gratifierait de l'arrak et du gin qu'on ne manquerait pas de trouver dans la chambre des officiers. Nos Lascars, touchés d'une telle attention, répondirent au contre-maître-commandant par toutes sortes de lazzis tendant à prouver qu'avec le grog en perspective, ils étaient disposés à couper n'importe qui on leur désigneiait en très-petits morceaux. Roch poussa un soupir dans la direction du Irois-mâts déjà loin, et à l'égard duquel il lui avait été impossible d'utiliser de si charmantes propensions... Puis, s'étant entouré de ses quatre collaborateurs, il ouvrit le capot de chambre et descendit Tescalier un sabre d'une main, un pistolet de l'autre.
Mais on sait que pareille précaution était inutile. On se rappelle qu'en essayartt d'échapper par un sabordfenêtre à la honte de cet emprisonnement de surprise, le lieutenant noyé avait laissé dans la chambre le corps ensanglanté du capitaine qui, dans la fièvre dé son désespoir, s'était brûlé la cervelle. Roch et ses gens ne
trouvèrent donc nulle amoree à brûler. Les Indiens craignirent un moment que Tinaction imposée è leurs bras n'entraînât le retrait du gin promis... Mais Boch, après leur avoir fait jeter à la mer le cadavre du capitaine, fouilla la cabane de celuici, et en retira un uniforme âe post-captain, la boîte aux papiers du brick et la cannevette au rhum. Rassurés par la libéralité avec laquelle notre héros leur épancha le contenu de cette dernière, les Lascars exprimèrent, par une mimique expressive, que moyennant pareille prime, ils étaient prêts, au besoin, à prendre l'Angleterre à Tabordage... Boch lança par un sabord un nouveau soupir vers le trois-mâts déjà loin, et congédia ses gens pour épeler les papiers trouvés, et dont Texamen importait à Texécution de ses plans audacieux.
Ce fut quelques heures après qu'il reçut le pilote do Douvres, lequel dirigea le navire dans la Tamise, ainsi que «ous le racontions avant ce retour vers cet incident omis.
Nous franchirons les détails do navigation relatifs aux différentes manœuvres et aux mouillages que la Licorne accomplit pour remonter la rivière. D'ailleurs d'autres récits, attardés par le besoin de faire marcher pour ainsi dire paraliyement Texplication des faits et gestes de nos divers héros, nous attendent. Disons donc, pour clore ce chapitre, que dès que le brick eut, sous la conduite du pilote, abordé à Woolwich, Boch, effrontément vêtu en capitaine de la marine royale anglais^, descendit.à terre et s'en fut droit à un poste d'infanterie de terre, où il communiqua avec Tofficier. Une demi-heure après, un fort peloton de soldats se dirigea sur le brick, en ouvrit Técoutille, et fit sortir de l'cnti o-pont l'équipage de la Licorne^ dont chaque homme fut garrotté de la bonne manière, à mesure qu'il parut sur le tillac. Peindre la surprise, la stupéfaction de ceux de ces hommes auxquels l'ivresse (ils étaient à môme
ou LE MOBT VIVANT 471
de la cambuse...) n'ôtait pas tout jugement, est ta cho^^o impossible! Ils se croyaient entrés dans un port de France^ et, par conséquent, prisonniers des Français... et ils se voyaient chargés de fers sur leur propre. sol ! Ceux qoi voulurent tenter quelques questions^ demander quelques explications, furent reçus à coups de plat de sabre par les soldats (le sotdat hait de fondation le marin...) et traités de rebelles, de révoltés et de gredins à pendre... on les emmena ou les traîna ainsi à la prison la plus voisine...
Mais ce qui nous reste à dire, et ce qui expliquera combien le hasard, la fortune se jouent des hommes et de leurs calculs les plus réfléchis, c*est que les derniers trouvés dans cet entre-pont furent... les si3^ matelots i*rançais faits prisonniers avec leur aspirant, dans le canot qu'un boulet creva au moment oîi il portait dos ordres du contre-amiral Magon dans la ligne d'embossage. Ce canot à demi coulé fut, on Ta dit, drossé par la marée dans les rangs ennemis, et malgré la résistance désespérée de son équipage, dont deux hommes furent môme blesés^ les six matelots et Taspirant qui les commandait n'eurent pas le choix de leur destinée. Or le navire auquel les livrait la fortune, c'était la Licorne...
Au moment donc où Roch essayait d'apporter le plus audacieux dévouement au drame de ruses, d'abnégation et de courage qu'il avait accompli sur ce brick, pour porter aide et secours à (Sabrielle qu'il croyait vouée aux horreurs des pontons, celle-ci, qui avait constamment été entourée des siens durant son séjour dans rentrepont, où elle avait été l'objet d'autant plus d'égards de la part des Anglais, que ceux-ci se croyaient prisonnif^rs conduits en France, Gabrielle, disions-nous, ou plutôt, eu égard aux apparences, l'aspirant Gabriel descendait de la Licorne avec ses compagnons, et aussi surpris que les Anglais eux-mêmes, de se Voir débar-
qués en Angleterre, les marins français, pour lesquels le drame joué sur le pont du brick devenait une inextricable énigme, furent conduits avec les prétendus révoltés dans les prisons de Woolwrch...
On vo't de combien peu il s'en fallut que Roch ne pût rentrer triomphalement à Boulogne, maître, à l'aide des siens, du brick d^ guerre, du trois-mâts nnarchand... et accompagné de celle qu'il s'en allait secourir à travers les plus audacieuses aventures !