TENTATIVES D'ÉVASION
Nousavons laissé Marins au moment où^ sortant vainqueur de son duel avec la Main maudite^ si bien punie par lui, il se voyait, sous prétexte de punition pour ce duel (mais bien en réalité par suite de la vengeance du Commodore Parkett...) il se voyait, disons-nous, privé du transbordement sur un ponton plus humain, accordé aux officiers parmi lesquels il avait pris rang, sous le nom du capitaine Joseph Altazin. On se souviendra qu'à la suite de son entrevue avec l'ofOcier anglais qui commandait le ponton the Kent, il fut accosté par un prisonnier nommé Del pierre^ qui, lui ayant nettement et cordialement exprimé la sympathie que lui inspirait sa personne et ce qu'il avait appris de lui, lui offrit de Tassocieràun plan d'évasion quMl nourrissait sans avoir jusque-là trouvé personne qu'il jugeât digne d'être associé à son secret...
Pour que le lecteur puisse bien apprécier ce que nous aurons à rapporter, il est indispensable que nous examinions un peu ensemble quelle était la situation des prisonniers relativement à cette question des évasions. On
ou LÉ MORT VIVANT ITô
verra combien les personnes qui n'ont jamais connu les tourments d*une longue et pénible captivité s'imagineraient difficilement les efforts étranges, surhumains , titanesques, pourait-on dire, que nos in fortunés compatriotes mirent en usage en ces temps-ià, pour tenter de recouvrer leur liberté. Il est certain que Tbomme qui, dans la vie sociale, emploierait, pour réaliser les vues de son ambition, la moitié seulement des ressources, de i'infatigablo persistance que beaucoup de nos marins puisèrent dans leur génie pour se soustraire à la captivité, ne pourrait manquer de parvenir aux destinées les plus hautes, à la fortune la plus brillante... Et, ce qu*à ce propos nous avons dit ailleurs des amoureux, qui accomplissent souvent.de si surprenants efforls, qui surmontent de si grandes difficultés, pour obtenir Tobjetde leur passion... nous pouvons bien plus encore l'appliquer aux prisonniers... h ceux surtout des affreux 1*0NT0NS d'Angleterre!
Contrairement à ceux de Cadix et aux prisons de Cabrera, où Ton a vu des hommes assez vils, assez in- %nes du nom français pour préférer la captivité adoucie par les fruits de leurs rapines aux hasards glorieux de la liberté, dans cette péninsule que parcouraient nos bataillons alternativement vainqueurs et vaincus... les pontons anglais ne présentaient que des hommes animés par la soif ardente de la liberté, et dont toute la préoccupation, ridée tixc était de se procurer des moyens d'évasion, qu'aiguillonnait encore le voisinage de la Prance.
En effet, les prisonniers de Chalam, par exemple,
n'étaient qu'à quelques lieues de la côte française, et
plus d'un d'entre eux, qui avait audacieusement réussi
i gagner le petit port de Folkstone, en moins de deux
heures de mer, franchies sur un fragile canot de smog-
gleur^ avait foulé le sol de la patrie, oîi l'attendaient la
surprise et lajoie de sa famille.
Mais que de difBcuUés à vaincre et que de daogérs mortels eutouraient de telles entreprises!
Il faut savoir d'ajwrd qu'un ponton^ un prison-êhip, était ceint dans tout son pourtour extérieur d'un treillage en bois formant une sorte de galerie courante à un ou deux pieds à peine au-dessus du point de flottaison. Or, jour et nuit, des sentinelles attentives au moindre bruit anormal se promenaient sur cette galerie, l'arme chargée au bras, la giberne pleine de cartouches, et autorisées à faire feu de leur propre initiative sur quiconque leur semblerait suspecl... Et Dieu sait, si les misérables, souvent à demi ivres, et exaspérés par la nouvelle du succès des armes impériales, usèrent de ce droit pour ainsi dire régalien, en tirant d'une façon révoltante sur les pauvres prisonniers dont le crime était de présenter leur tôle, hors des heures réglées^ aux barreaux qui condamnaient les sabords... le désir de puiser quelques gorgées d'air leur coûtait la viel
Celte surveillance des sentinelles à l'extérieur du vaisseau déshonoré avait lieu concurremment avec celle de l'équipage attaché au ponton, lequel faisait le quart sur le pont supérieur ; le rivage était en outre gardé par uue garnison dont les factionnaires fouillaient de l'œil chaque flot, chaque petite lame qui venait du large expirer sur la plage, comme si elle eût pu apporter dans sa mousse un évadé déguisé en poisson...
Ajoutons encore que l'officier qui commandait le, ponton (un officier, selon nous, aussi dégradé, aussi tJo.^honoré par cet emploi, que le vaisseau lui-même!), lequel mettait, outre sa passion, l'intérêt de sa responsabilité dans la garde de ses prisonniers, faisait faire des appels réitérés, et comptait les prisonniers jusqu'à dis fois par jour. D'heure en heure, les barreaux de fer qui garnissaient l'ouverture des sabords étaient heurtés, soldés, visités en tous sens.
Pourtant, malgré de tels obstacles, les é^^ions étaient
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assez fréquentes, et Ton en pourrait citer ées exemples où la réatUé des faits accomplis semblent toucher à Tim» possible, au fabuleux.
Les plus fréquentes avaient lieu à Taide de trous pereés dans tes flancs du vaisseau; ces trous avaient généralement lieu dans le court espace qui séparait le treillage, la galerie dont nous avons parlé, et la ligne où le ponton touchait à Teau, c'est à dire sa ligne de flottaison. On comprend qu'alors l'évasion s'effectuait à la nage, et que tous les périls n'étaient pas évités, tant s'en faut ! du moment où Ton avait réussi h quitter le bord.
On ne saurait s^imaginer les soins, la patience, l'adresse qu'il fallait déployer pour parvenir à percer un de ces trous. Il faut pour cela se représenter l'extrême grosseur qu'offre la muraille d'un vaisseau, c'esl-à-dir^ sa membrure pesante et le double bordage épais qui la recouvre au dehors et à l'intérieur ; puis ces grosses feuilles de cuivre qui sont comme la cuirasse extérieure de la coque, et qui remontent au-dessus de la flottaison. ïl fallait percer tout cela avec de mauvais couteaux, de petits canifs, des clous épointés, seuls instruments qui fussent aux mains des prisonniers; et pour le cuivre, il s'agissait moins de section brusque qui eût immanquablement donné réveil, que d'un frottement lent qui usât le métal dans le silence. Puis il fallait se garder de l'espionnage intérieur et de la surveillance du dehors, dérober autant que possible à ses Camarades un secret dont Tobjet eût infailliblement avorté, dès qu'il se fût présenté un trop grand nombre de compétiteurs pour jouir du résaltat, et se préserver surtout de la vigilance des faeti(mnaires sous les pieiis desquels se pratiquait le labeur ténébreux, presque sous-marin. Une grande difficulté était assurément de choisir le point précis où foeuvre hasardeuse devait être tentée... car,lrop près du treillage, l'éveil était sur-le-champ donné; trop bas, on risquait de faire couler Je vaisseau l II fallait calculer de
façon à prendre un juste milieu ^ntre ces extrémités dangereuses, et plus d'un trou déjà avancé a dû être abandonné do ceux qui en avaient fait le texte de toutes leurs rives espérances, parce que la mauvaise fortune avait trahi les malheureux dans le choix de leur emplacement...
Que de mal pourtant, pour en arriver le plus souvent à se faire fusiller dans l'eau, entre un ponton et «n rivage hérissés de factionnaires et de sbires !
Nous avons vu ailleurs comment le duel était organisé sur ces affreux vaisseaux. 11 y avait aussi une sorte de législation conventionnelle qui réglait la matière scabreuse et délicate des évasions. Ainsi, par exemple, un trou en train ou achevé appartenait de droit à ses auteurs; ils avaient. le privilège formel d'y passer les premiers. Ceux-ci évadés, le trou devenait la (propriété de tous les captifs, qui jouaient au sort l'avantage d'y passer^ si par bonheur l'éveil n'était pas donné à l'autorité par la première évasion. On cite une tentative déplorablement avortée, parce que, deux prisonniers étant déjà dehors à la nage, le troisième qui se présenta était un homme corpulent qui^ à demi passé, se trouva trop gros pour l'issue, et ne put bientôt plus, au milieu de ses efforts pour sortir, ni reculer ni avancer... Les autres prisonniers prêts à sortir le tiraillèrent horriblement.. Les cris du malheureux, déchiré dans la pression du bois rugueux et du doublagefen cuivre, donnèrent l'éveil... on aperçut les deux évadés dans l'eau, et on les tua à coups de fusil !...
Les Anglais employaient les plus vils moyens de corruption pour trouver parmi les prisonniers des misérables, des traîtres qui leur révélassent les évasions à Tétat de projet ou en voie d'exécution. Mais disons, à la confusion des geôliers, et à la gloire des prisonniers , que les exemples de pareilles trahisons étaient extrêmement rares. Dans un trop long cours d'années, on ne
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pourrait citer que deux ou trois cas où un trou ait été vendu. Au reste, les prisonniers faisaient prompte et terrible justice des traîtres. Aussitôt le crime connu, le iâche^ rinfâme qui s'en était rendu coupable était saisi, pois sans jugement étouffé^ étranglé, tué par ceux auxquels il avait ravi la liberté... ou seulement l'espérance de la liberté. Cette violence ne saurait être considérée comme une barbarie, un féroce abus des forts contre le faible... car les circonstances constituent particulièrement ici la valeur des faits. La révolte aveugle de tous les sentiments d'humanité semble assez justifiée par Taclion odieuse, exécrable, qui ravissait aux malheureux le bien le plus cher qui leur fût au monde... la liberté, le retour dans la patrie, au sein de familles éplorées!...
Au reste, les moyens d'évasion pratiqués par nos marins sur les pontons ou dans les autres prisons d'Angleterre sont des plus variés, et la plupart du temps moulés sur les circonstances. Ces malheureux prouvaient à tout moment qu'ils tenaient plus à la liberté qu'à la vie, car ils risquaient témérairement Tune pour essayer de conquérir l'autre. Il n'y a pas de ruses, d'audaces, de stratagèmes, d'imaginations bizarres qui n'aient été tentés pour s'arracher au supplice dpnt nos ennemis punissaient ceux que la fortune de la guerre avait trahis, et Ton ferait de tels récils des volumes entiers pleins d'émotion et de surprises...
Le Boulonnais Delpierre était l'un des prisonniers du Kent chez lesquels le désir de la liberté agissait avec le plus de constance et d'empire. De nouveau ramené sur les pontons, il avait dû, une première fois, sa liberté à un stratagème ingénieux que nous expliquerons en quelques Ifgnes. Dans les premiers temps des hostilités, les Anglais, moins aigris qu'ils le furent plus tard par les éclatants succès de nos armes dans toute l'Europe^ récompensaient assez souvent les beaux traits d'humanité des prisonniers envers leurs nationaux, à eux, en
donnant la liberté pour prix d'un danger couru, d'une vie sauvée* Delpierre s'avisa d'exploiter celle disposition de l'ennemi. Il parvint, à l'aide d'une lonnc somme qu'il possédait, h décider un soldat anglais à se laisser tomber à la mer, pendant son service, afin de lui offrir l'occasion de le sauver. La chose entendue, l'Anglais se laisse choir comme par maladresse, Delpierre se précipite à l'eau... nage sur lui... attrape celui qui ne se noyait pas, et qui so laisse com plaisamment manier, sauver, ramener à bord... Huit jours après ce bel acte, l'humain corsaire était en France, salué à son départ d'Angleterre par les éloges que firent sur sa conduite les journaux anglais. Mais le gouvernement britannique finit par s'apercevoir que depuis cette époque il tombait infiniment de factionnaires à l'eau... on ne se montra plus si généreux envers leurs sauveurs.-.etdès lors, quand un soldat tomba sérieusement à la mer, on ne le sauva plusl
Repris par les Anglais deux ans après, sur un chassemarée armé «n corsaire, Delpierre, nature originale et féconde en ressources, s'était sans cesse ingénié à trouver quelque moyen d'échapper une seconde fois à l'esclavage ; mais soit que la prudence des Anglais eût augmenté, soit qu'il fût particulièrement l'objet d'une surveillance attentive, toujours est-il que rien encore ne lui avait réussi. Peu de temps avant l'arrivée de l'équipage du Cachalot sur le ponton, notre ingénieux corsaire avait, pour la troisième fois, échoué dans ses espérances, bien qu'il eût, en divers cas, réussi à se faire transporter à l'hôpital, lieu où la surveillance était moins active que sur le Kent, La première fois il s'était donné une forte fièvre à l'aide de gousses d'ail... la seconde, il s'était fait une plaie avec un couteau... la troisième enfin, un ami lui avait soufflé de l'alun en poudre dans les yeux, ce qui lui avait donné une ophtalmie apparente... mais chacun de ces maux, en partie artificiels, u vail été guéri avant que noire rusé marin trouvât moyen
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d'échapper aux médecins et aux inlirmiers, et il lui avait fallu se laisser réintégrer sur le fatal ponton...
Enfin, Delpierre, qui ne se décourageait pas, avait conçu un nouveau plan... mais pour l'exécution de colui-ci, il lui fallait un complice, un collat)orateur dé* cidé, brave et de sang-froid. Il était dans l'embarras de qui choisir pour se confier, lorsque Marins arriva sur le ponton. Ce qu'il en entendit raconter, ce qu'il vit de sa conduite dans l'étrange duol avec là Main maudite^ tout lui ùi penser que c'était là sou homme; il lui confia donc son projet, lui offrant de s'y associer, ce que Marins accepta d'autant plus volontiers qu'il venait d'«voir la preuve que la vengeance du commodore Parkett, qui lui avait déjà fait perdre les béu^ces du passage sur un ponton d'officiers, lui réservait sans doute encore d'autres rigueurs.
Pouf ce qui était de faire un trou au ponton pour s'enÇuir à la nage, leurs bardes attachées en paquet sur la tête, les prisonniers du A^nr n'y devaient plus penser, depuis une tentative d'évasion en grand qui avait eu lieu six mois auparavant. C'était le soir, un trou avait été pratiqué avec bonheur, et une vingtaine de Français étaient déjà passés... davantage encore, profitant de l'obscurité, s'apprêtaient à les suivre, lorsque la fantaisie prit au commandant du prison-ship de faire compter ses prisonniers. On le^ fait donc monter par la grande ôcoulille et passer devant les gardiens qui les entassent î^ur l'avant du ponton. Mais ceux-ci savent la tentative •lui est en train de s'accomplir dans la cale, et que va ruiner l'intempestive mesure du défiant officier... Âiissi, <lans l'espoir de sauver leurs camarades, bon nombre de marins, qui ont déjà été comptés, parviennent-ils à 5e glisser de nouveau dans la l:>atterie, par un petit écoulillon de Favant, et ressortant une seconde fois par l'arrière, ils passent de nouveau devant les gardions compteurs.
laO LES PONTONS ANGLAIS
Le stratagème était bon... mais par malheur les prisonniers calculèrent mal leur dévouement, ou voulurent trop faire. Il s'en représenta dix ou douze de plus que le total cherché, de sorœ que les Anglais, stupéfaits de cet accroissement insolite de leurs hôtes, s'imaginèrent sur-le-champ quelque machination. L'éveil fut aussitôt donné, les sentinelles extérieures parcoururent le treillage avec inquiétude, et ne tardèrent pas entendre, sur un point peu surveillé, la nage des fuyards dont les têtes, paraissant sur Teau à la lumière des fanaux subitement allumés, servirent de point de mire aux ballo.s des soldats, tandis que dans la cale du ponton les gar-' di^ns surprirent flagrante delicto les derniers prisonniers qui s'apprêtaient à franchir le trou...
Huit Français furent noyés ou frappés par les balles des sentinelles; les autres mis aux fers pour un mois nuit et jour sur le pont. Dès ce moment on doubla les factionnaires sur la galerie extérieure, et la surveillance générale redoubla de rigueur. Il fallut désormais renoncer aux tentatives d'évasion par trou...
Aussi fut-ce un tout autre projet que Del pierre communiqua à Marins, etque^quelques semaines plus tard, ils tentèrent de mettre à exécution.
Tous les mois un bugalet plein de charbon de terre venait de Chalam distribuer aux sept ou huit pontons de la baie leur provision pour les cuisines. Ce bateau était ordinairement monté par trois ou quatre homme?, noirs comme leur chargement, et qui emplissaient Içs grands paniers qu'à l'aide de poulies les Anglais des pontons hissaient à bord. Il était rare que le bugalot pût opérer en un seul jour son transbordement^ aussi, apr^s s'être successivement déchargé aux vaisseaux placés par rang à l'ouvert de la baie, venait-il à l'un de ceux du fond s'amarrer le soir, pour y passer la nuit, afin de finir sa corvée le lendemain matin. Or, the Kent se trouvant l'avaùt-dernier ponton, il arriva qu'un soir
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on vit Je sale bateau, venir au déploiement de sa voile Doire, et demander une amarre au ponton pour passer la nuit...
Delpierre et Marius échangèrent un regard d'intelligence : c'était Toccasion attendue.
La nuit vient... le jour, on a lavé le vaisseau... les prisonniers sont renfermés plus lard que de coutume. Pourtant Tordre est donné de les faire descendre, et le mster se tient ao panifeau, sa liste d'appel à la main. Chacun répond à son nom... et passe; aux noms de Delpierre et de Joseph Altazin, deux hommes ont dit : Présent! et se sont glissés dans la batterie. Tous les prisonniers sont affalés, et pourtant deux encore manquent à rappel... c'est Carolin Grimbol et le nommé Huret, autre corsaire du Cachalot, Pourtant les prisonniers qui suspendent leurs hamacs' ou qui se disputent un peud'espace sur les planches encore humides du lavage savent que Grimbot et Huret sont au milieu d'eux...
Un des prisonniers, qui se trouve auprès du panneau, croit bien faire en criant au master que sans doute il s'est trompé, car les deux hommes qu'il réclame sont là... Alors le commandant du ponton ordonne que tous les prisonniers remontent, en commençant par Huret et Grimbot... Le défilé a lieu... mais en fin de compte deux prisonniers manquent encore; ce sont cette fois Jean Potel et Michel Salo... Alors le commandant s'emporte, et Michel Salo et Jean Potel se montrent, et soutiennent qu'ils ont répondu à leurs noms. 11 n'en manque pas moins toujours deux prisonniers!.,.
L'officier anglais ordonne au master de les faire redescendre pour une troisième vérification, double cette fois, car tandis qu'on fera l'appel en haut, un employé comptera les prisonniers au pied de l'échelle de la batterie. La nouvelle épreuve a lieu... et il manque encore et toujours deux prisonniers; les noms muets sont cette
foisBartez et Baudel...
!P2 LES PONTDNS AISCUIS
Et pourtant dans la batterie, las prisonniers voient^ à la lueur eu fanaî que tient le eommis compteur au bas de réchelle, que les deux marins susnommés, que efeerchent les gardiens, et qui teur éctiappent si singuiièrement, ne sont pas ceux qui manquent) réellement au total... Le commandant du pontow écume de ftH'ear!
Dans la crainte que cet incident bizarre, inexplic»bfe> ne soit un coup monté pour faciliter quelque coup de main à Taide de la nuit, TAnglais ordonne que les prisonniers soient enfermés tête quête, quitte à les passer en revue un à un le lendemain au graird jour.
Toutefois, comme il paraissait que quels qu'îfe fassent, il manquait deux prisonniers, il d^nna l'alainfii^, et fit tirer les deux fusées et les deux coups die^ canon qui avaient pour objet de sigisaieir la nuit k toute lia baie, et particulièrement aux gardiens^ de* l& plage-, Pévasion d<^ deux prisonniers. Mais au foadv ce- n*était là qu'une mesure de prudence , car le master dsmï persuadé ah commanxlant qoe^ nul prisonnier ne manquait^ et que si deux d'entre euoi s'étaéeii't teier à I%>u4r obstinés à ne pas répondre, c^était atin d» provoquer une- agitation nocturne ^ Faide laquelle oii devait safis doute tenter qu^ que entreprise b^rdie que la brusque détisnninat^ion: de passer outre à l'incident, ea renfermant lés prisonniers> avait sans doute dû faire avorter. Le* mmter était persuadé que d«ux marins étaient continuellement restés dan» la batterie, poisir manquer à raf)pel, e1^ dtéteranner ce treuèiïe, cette confusion.
Pourtant les sentinelles extérieures veillèrent, et deux ies gardiens descendirent dans le bateau à charboa, pour le visiter. Us trouvèrent deux matelots noirs comme des nègres, et affublés de vieilles loques saupoudlrées-> de* charbon, qui dormaient sur* la "vieille voile, noa moins noire... La cale ne coutenait absolument qu'un reste de charbon de terre que le ponton devait emban|uer au malin.
m UL Mai» VIVANT «Cô
Use ées seutiaelies vit hii^n, ou du moins crut ¥Otr, à qNMique distasce du bord, deux ou trois points noirs flottant sur Feavi... Le ODmmanda&t fit tirer des^..* les inconnus disparurent sous, ies baltes... ce fut tout...
Le lend«fn«iiiy ao petit joor, le master, aérant d'ouvrir Pécoatitte' 3«x prisonniers, fît dét)arquer ie cbarboD. Il roslait éioigner ie bugalet aranl de procéder à la vérification nécessitée par Pincident du soir.
Les quinze ou vingl paniers de ebarbcm remplis un à un par les deux sales mariniers montèrent à bord... La chose faite , on envoya le reçu dans le dernier panier, puis les charboowwrs bissèrent leur voile, et s'en furent au éerni^' ponton livrer ce qui restait dans leur cale.
Une besre après te comnaandanl du Imt^ opérant celte ïçm su grand jour, est la certitude qu'il lui manquait formeltement deux prisonniers, et que c'étaient dégoiti vendent Altazin et Delpierre... Tous les autres qui avaient successivement figuré <5omme absents s'étaient retrouvés... Ceux-lè seuls ne se présentèrent ni de »om, ni dévisage!
Le commandant du ponton et son master étaient dé-
ûâément jofpé»!
Déjà le leeteur a compris qu'avant d'accomplir leur <^up hardi, no^ deux fuyards s'étaient entendues avec Grimbot, Kuret, Potel, Salo, Bartez et BaudeU tous imannes ^rsy pour que, deux pat deux,, ils ne répondissent pas aux appels successifs, tout en se présentant aussitôt après, afin de jeter dans Topératkai une confusion qui répandît' le doute et l'errfur, dans Fe^t des gardiens. On voit que l'expédient avait complètement ïéiissi.
Désormais bien c^ain qu'il lui manquait deux prisonniers, l'officier anglais donna de nouveau l'alarme h terre et dans la bïiie.Sa rage était surtout excitée depuis qu'il avait reconnu que les deux fuyards étaient d'abord Wpierre, ce prisonnier suspect sur lequel lui é^it en-
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joint de veiller spécialement, plus le duelliste, rofticier que* la haine de sir Parkett avait chaudement recommandé à toute sa sévérité... L'Anglais eût préféré en lâcher dix autres et tenir ceux-là !
A la vérité, Thumain commandant espérait que ces points de mire indéterminés, ces objets inconnus aperçus la nuit à la surface de l'eau, et qui avaient soudain disparu lorsqu'il avait ordonné qu'on fît feu sur eux, étaient ses fuyards, et que leur vie avait payé leur crime... mais il n'avait encore nulle preuve du fait, et les canots qu'il envoya parcourir la baie, dans l'espoir qu'ils relr.ouveraient les corps, ne purent rien découvrir.
Or, tandis que le commandant du Kent se désolait, et songeait au déplaisir que cette évasion allait causer à sir Parkett, le bugalet, qui avait fini de transporter son charbon sur le dernier ponton de la baie, profitait de la brise traversière pour regagner Chatam sous sa grande voile noire...
Au lieu d'aborder aU point d'où il était parti, le bateau alla térir sur un point de la plage qu'encombraient des forges et des scieries à vapeur. ,
Les deux hommesqui le montaient amarrèrent le bugalet à un poteau, et s'apprêtaient à se diriger vers la route de Douvres, toute voisine, lorsque les agents de la douane qui les veillaient sans doute sortirent de leur hutte concurremment avec quelques soldats d'infanterie, et arrêtèrent les deux charbonniers dès leurs premiers pas sur la plage.
— Where you go ? demanda le principal douanier.
— L'un d'eux expliqua qu'ils venaient de porter aux pontons de la baie leur provision mensuelle de charbon, et qu'ils allaient faire un repas à terre, avant de retourner au port.
La chose était naturelle, et la mine des mariniers n'eût éveillé aucun soupçon, sans les signaux du Kent annonçant deux évasions. Les douaniers exprimèrent l'io-
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lenlion de visiter le bateau... N'y ayant rien trouvé, le chef interpella de nouveau les ctiarbonniers. Il exigea qu'ils prononçassent tous deux ces deux mots: ghighbs-
TER CHUBCH...
Ces syllabes, comnae autrefois le mot ciceri qui trahit les Français au massacre des vêpres siciliennes, perdirent Delpierre et Marins I...
Ni l'un ni l'autre, bien que, comme tous les marins de CCS lemps-là, ils sussent passablement l'anglais, ne put prononcer ces syllabes difficiles de façon à tromper des oreilles anglaises : le tchi, ce grand écueil des étrangers, leur fut fatal, comme il eût pu l'être môme è des hommes qui eussent possédé mieux qu'eux les singuliers mystères de la prononciation anglaise...
— Ce sont les évadés! s'écrièrent les douaniers étales soldats. .
On les entoura, on les garrotta, on chercha un canot pour les reconduire au ponton. Les deux fuyards se résignèrent; ils n'avaient nul autre parti à prendre.
On Comprend qu'après avoir préparé, comme on Ta vu, les incidents qui devaient jeter la confusion dans l'esprit des Anglais, au sujet de la vérification des prison- ' niers, Marins et son compagnon avaient profilé de l'obscurité pour se barbouiller le visage et les mains de poussière de charbon de terre à l'avance mise en réserve, etqu'après avoir aussi souillé leurs vêtements, ils s'étaient audacieusement confiés au cordage qui tenait • le bugalet à l'arrière du ponton, point où la distribution intérieure de la cale ne pouvant offrir aux prisonniers la possibilité de faire de trous, il n'y avait point de sentinelle.
^ S'étant lestement promoyés le long de ce cordage, ces ombres, noires comme la nuit, étaient sautées avec précaution dans le bateau, et, surprenant dans leur premier sommeil les trois charbonniers, appesantis par l'ivresse <ios libations sérales, ils les avaient adroitement entor-
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tillés dans des lambeaux d<^ voiles au milieu desquels ils dormaieQt sur le tillac^ et ils les auraient jeÉés à la mer... Ce furent ces corps que les seoitineHes aperçurent plas tard ballottés par la marée, etqu^ils firenloouler en les criblant de balles, croyant atteindre les fugitifs...
On s'imagine quelle fut Ja joie du ecMumandant du ponton, lorsque le canot des douaniers kti ramena les deux évadés trahis par Tinfernale prononciation anglaise. Ceux-ci remontèrent sur le vaisseau au milieu de la consternation sincère de la presque totalité des prisonniers. Nous disons presque totalité , parce que, on Ta vu, le Nicolas Thibaud,à l'époque de son duel avec Mari us, avait ameuté de son parti tous les mauvais drôles du ponton, et à peine de retour de Thôpital où il était aller faire soigner sa main mavdite^ si heureusement punie par notre héros, ce sacripant, objet de dégoût pour tous les honnêtes prisonniers, ne put contenir sa joie en voyant échouer la. tentative que son adversaire avait faite pour conquérir sa liberté. Sa joie redoubla surtout, en même temps que s'accrut le chagrin de Carotin Grimbot et des autres corsaires, lorsque le nuister mit aux fer*, sur le gaillard d'avant, les deux fugitifs trahis par le plus futile obstacle au milieu d'une évasion accomplie avec autant décourage et d'audace.
Le commandant anglais fit aussitôt à la baie de Chatam le signal du retour des évadés, et commença renquôte nécessaire pour dresser le procès -verbal sur l'examen duquel l'autorité supérieure serait appdée à prononcer, relativement au sort des prisonniers... !
LES PARKETT.
A la fin du dernier siècle, et au commencement de celui-ci," florissait à Londres un lie» intitulé €Hi^ des
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fM(iia6s.^Gette société était foroftée d'hommes qui, ayant fait leinr fortune dans Tlnde» cuilivaieat par tous les moyens imaginables la religion de leurs souvenirs, en les centralisant aujofiilieu de Londres dans leur club. L'hôtel était, dumieux que possible, distribué comme h s babilalions à Calcutta ou à Bombay ; les salles ne représentaient que des vues de Tlnde; l'ameublement avait toute la magnificence orientale, et le service du club éialt fait par des nègres seulement. Les membres étaient, pour la plupart, de vieux épicuriens^ brûlés liaas les Iodes, dont le goût était difficile en proportion que leur palais était usé, et qui, n'ayant désormai^ d'autre afi'aire importante que de manger, semblaient, comme dit la Broyère , ne vivre que par la digestion.
Les dîners du club des nababs étaient entièrement préparés à rindienne, c'est-à-dire que les soupes de tortue, le malmatawney, le calipash, les ragoûts au curry et tous les condiments les plus violents y régnaient sans partage. Ces repas coûtaient cinq guinées par tête, vu l'extrême difficulté d'en composer les menus dont Tapprovisionnement était confié aux vaisseaux de la Corn pagaie.
Oo y mangeait en silence comme les vrais gourmets ; afH^ès le repas, on dormait une heure ou deux pour calmer l'effet de copieuses libations ; puis, les nègres distribuaient les houkars, les chitlums, le punch à i'arrdk,et la société transatlantiqne, le club oriental se changeait en tabagie allemande , parfois égayée par i'ia^eduction de quelques bayadères dans le goût de la Vénos hotlentote, ou d'un jongleur arrivé par le dernier vaisseau de Madras ou de Seringapatam échappé aux /corsaires français.
^armî les f»Bmbres 4e cettte soôiété, dont tous les statuts provoquaient à boire, manger, fumer et dormir à grand prix, se trouvait, vers l'année 1780, un vieillard
fort considéré par la façon suprêmement orientale dont il s'acquittait de ces diverses attributions des clubistes, et de la dernière surtout.
C'était un petit homme rond comme Falstaff, dont la large face, ardemment colorée par Fabus d'un régime inflammatoire, ressemblait de loin à ces lanternes à verres rouges qu'illumine le gaz à la porte des tavernes. Ses petits bras engoncés, sies jambes grosses et courtes outre mesure, et son vaste abdomen englobant la poitrine, lui donnaient, dans son ensemble, la mine d*une tortue plantée debout sur sa carapace. Ce nabab avait fait une grande fortune dans Tlndoustan, par le commerce des huiles, dont la consommation est prodigieuse dans toute la presqu'île occidentale de l'Inde, puisqu'elle règne à la fois dans l'éclairage , à la cuisine, pour la toilette et aux cérémonies religieuses. ^
Ce digne vieillard qui se reposait si indolemment, dans ses digestions et ses petits sommes du club, des fatigues de sa vie brûlante de l'Inde, s'appelait John Parkelt. Il était veuf d'une Danoise de Tranquebar qui n'avait pas laissé que de répandre quelques soucis dans ses insomnies maritales. De cette femme sir John Parkett s'était vu
naître deux fils, dont l'un, le dernier, ressemblait d'une façot) qui donnait à réfléchir à un mauvais sujet de colonel anglais qui avait fait une longue garnison sur la côte de Coromandel, et n'avait quitté cette partie de l'Inde qu'à- la mort de la belle Danoise.
Lorsque, vers l'année 1778, le nabab quitta définitivement les affaires de l'Indostan pour rejoindre la mère patrie, ses fils Lionel et Richard avaient, l'un trente, 'et le second vingt ans. Sir Lionel fît, presque aussitôt son arrivée en Angleterre, un mariage d'amour avec l'une de ses cousines dont il eut une fille. Quant à-Richard, il se jeta dans la dissipation, et bien que son père lui eût, dans rinde, fait commencer son apprentissage de marin, le destinant au service du roi,- il profita des facilités que
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lui offrait la réputalion de fortune du nabab, pour se laucer dans une vie de désordres, de jeu, de galanteries et de prodigalités qui lassa le vieillard au point qu'au bout de quelques années, ayant déjà payé pour vingt ou ; trente raille guinées de dettes, il fit à Richard une pension jugée suffisante, et lui déclara qu'il n'aurait plus un sou de lui.
Le nabab, qui retrouvai t.dans ce fila tous les vices du colonel qui avait empoisonné les dernières années de sa félicité conjugate, n-eut aucun remords è arranger ses affaires de façon à laisser à son fils aîné, sir Lionel^ tous les avantages que lui attribuait la loi. Puis, las des désordres de Richard, il parvint à l'arracher aux dangereuses sociétés qui l'avait compromis,, en lui procurant un embarquement d'officier subalterne sur un vaisseau deguerrequi partait pour leMalabar,lechargeant de quelques intérêts laissés là, et dont il faisait intérieurement bien volontiers le sacrifice, pour éloigner de Lon-' dres un jeune homme qui menaçait de faire rejaillir le scandale sur le nom de sa famille, et peut être même de la déshonorer un jour...
En 1792, John Parkett mourut d'une indigestion de nids d'hirondelles, dans une salle même du club des nababs, d'où Ton n'eut pas le temps de le transporter chez lui. Il laissait toute sa fortune à son fils aîné, sir Liouell^arkeit, expliquant par testament que les sommes considérables payées pour éteindre les dettes de Richard, de même que les créances à lui confiées sur l'Inde, suffisaient pour constituer à celui-ci une part qui excédait ce que la loi obligeait de léguer au cadet.
Dès qu'il apprit la mort de son père, Richard quitta
les stations de l'Inde, où il avait forcément acquis un ou
deux grades, et revint en Angleterre, ayant dissipé pai;,
de là les mers les sommes qu'il avait recouvrées pour
1e nabab. Ruiné par les dispositions testamentaires de
son père, il essaya démettre sa cause entre les mains
190 LES PONTONS AIIGLAIS
de gens de lois, pour attaquer son frère, et n'ayant nulle autre ressource que son épée, il continua provisoireînent son service sur les bâtiments de guerre qui combattaient les nôtres , dans les divisions internationales de la République, du Directoire et du Consulat.
Pour en finir roomentaiiémeht avec sir Richard, nous dirons que , comme on Ta déjà deviné sans doute , c'était à lui que Marins avait joué le tour relatif à la fièvre jaum, lorsqu'il s* empara si audacieusement du dernier navire de ce convoi que protégeait la corvette conamandée par l'officier mystifié.
Poursuivi durant la nuit, et saisi sur le Cachalot, lorsque déjà le trois-mâts sénégalais eûtralt à Dieppe, Marius , objet du profond ressentiment du commodore Parkett, honteux de la soustraction faite en plein jour au convoi placé sous sa responsabilité (soustraction qui lui avait valu à Londres maint quolibet), Marius, disonsnous , avait, comme on sait, été recommandé par le vindicatif officier à toute la sévérité du régime des pontons , et Fon sait comment le commandant-geôlier avait <le bon cœur obéi à Tin jonction. Nous avons laissé notre héros au momc^nt où, son évasion ayant échoué, il allait être livré de nouveau à des haines où devait se faire sentir l'active influence d(î sir Parkett... Revenons au sujet spécial de ce chapitre.
Sir Lionel était, à Tépoque où nous sommes arrivés, un homme d'environ cinquante- cinq ans. (Le commodore Richard en avait quarante-cinq. ) Sa grande fortune, la noblesse de son caractère, sa position de membre de la chambre haute, et son titre dans le conseil de Tamn-auté, tout env faisait un homme considérable. Il vivait cependant autant qu'il le pouvait de sa vie intime qui lui était chère, et dont l'arrachaient trop souvent à son gré les aspirations mondaines de miss Ârabella , sa fille unique , dont il était l'esclave depuis la mort de lady Parkett, qu'il avait perdue defwiis environ dix ans.
t>U LE MORT VIVANT i91
li «vait visité la Fraoce et une partie de rÂUemagne, durant la réoeiite paix d*AmicDs; il avait même conduit miss Arabella voir Naples^ Rome, Florence et Venise. De ces voyages sir Lionel avait rapporté le goût des beaux-arts^ et il s'était livré à la manie la plus dispendieasedes Anglais opulents, celle des tableaux. Il s'élait déclaré ie protecteur actif des expositions de Pall-Mall, de Spring-Garâens et de Sommer set-Hause, et se posait en Mécène près des jeunes artistes. La gloire que s*était attirée le marquis de Strafford par sa collectioode toiles plus ou moins authentiques ou célèbres lui avait causé de la jalousie, et il s*était mis à disputer, guinécs en mains, à MM. Hope, Angerstein et autres riches amateurs du temps, les œuvres de Wert, de Fuseli, de Lawrence, d*Owen, de Wilkie, de Reinagle et divers artistes renommés alors en Angleterre. Puis, portant bientôt ses vues plus haut^ il n*eut pas de repos qu'il n*eût, comme les belles collections des amateurs du continent, un Bul^eus, un Raphaël et un Murillo. Cette pensée, cette ambition se mêlaient à sa vie publique, et plus d'une fois, lorsque les discussions de la chambre amenaient le récit des progrès des armes françaises en Hollande, en Italie, en Espagne, Taimable lord ne vit dans la question politique que la facilité où se trouvaient les amateurs étrangers de se procurer quelque œuvre d'un des grands peJDtres qui faisaient l'objet de ses plus vives aspirations.
Son voyage transalpestre à la paix d*Amiens, qui eut pour prétexte de montrer Tllalie à sa fille, n'eut d'autre otijjet sérieux peut-être que de mettre à profit la fermeture de quelque couvent, ou la rançon de quelque ville par les Français, pour se procurer, en le couvrant d*or, l'un des objets de sa dévorante convoitise.
Si sir Lion-el Parkelt eût été aussi bon connaisseur qu'il était acheteur généreux, tout eût été fort bien... mais l'espiègle Arabella, devinant le faible de la manie
aristocralique de son père , avait trouvé un ingénieux et burlesque moyen de l'exploiter au profil de ses trop nombreuses et très-dispendieuses fantaisies de jeune fille élégante et à la mode.
- On sait de quelle liberté les jeunes personnes jouissaient (et jouissent encore de nos jours, bien qu'à un moindre degré) en Angleterre. Les demoiselles les mieux nées aussi bien que les filles du peuple sortent, s'absentent, payent leurs visites {to pay a visit), vont enfin à de longues promenades seules, avec tme femme de chambre, avec une amie, à pied, en voiture particulière ou publique, ou enfin à cheval avec un laquais, sans que de telles fantaisies blessent en rien les convenances et la morale. Dieu sait si miss Arabella jouissait de cette liberté! Or, lorsque dans ses courses elle trouvait d'aventure, accrochée à l'étalage d'un fripier, ou pendue derrière le comptoir de quelque fournisseur, une toile quelconque offrant à travers la poussière ou les crevasses quelque paysage bleu, une sainte en extase ou des masses de fruits, de légumes et de nature morte, elle payait la chose quelques schelings... puis se faisait rembourser en belles guinées le chef-d'œuvre somptueusement baptisé par la folle enfant, qui avait retenu bon nombre de noms des catalogues d'Italie.
Sir Lionel n'y regardait pas de fort près, et trouvait parfois que miss Arabella avait la main heureuse. Peut-être espérait-il même, l'excellent homme, qu'un jour ou l'autre la jolie fureteuse lui découvrirait le Murillo, le Rubens ou le Raphaël convoités...
C'est qu'il faut dire que cette Angleterre qui, depuis quelques années, menace d'accaparer sous son ciel de brouillards et de fumée tous les objets d'art que pourront payer l'or de ses nohlemen, ou ravir ses touristes (lord Elgin, le spoliateur du Parthénon), l'Angleterre, disoiisnous, n'avait pas alors dans sa capitale un seul musée, une seule galerie publiqueoù l'amateur, le dilettante d'art
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pût aller faire son éducation de connaisseur. Ce n'a été i]a*en 1825 que le gouvernement anglais, saisissant une occasion fortuite, commença à former le musée qu'on nomme aujourd'hui National-Galery^ et dont la base fut l'acquisition des trente-huit tableaux qui formaient la collection de M. Angerstein, déjà nommé. (Cette galerie nationale offre aujourd'hui cent quatre-vingts tableaux plus ou moins authentiques.) Revenons plus particulièrement à Arabella, que, depuis leur voyage d'Italie, sir Lionel appelait, dans ses jours d'orgueil paternel, Arahellissima...
Veuf, doué d'un cœur pour lequel les affections étaient un besoin, séparé de son frèçe par les défauts et les exigences de celui-ci, n'ayant d'ambition politique que tout juste ce qu'il fallait pour tenir son rang de chef 'ie famille, et préférant sa vie de cabinet aux réunions 'lu conseil d'amirauté et de la chambre haute, -^sir Parkett avait retiré de bonne heure de la pension de cour où elle faisait son éducation sa fille unique, à laquelle il avait fait faire à dix-sept ans à peine son entrée dans le monde. Jusqu'à cette époque , la jeune Arabella n'avait quitté le pensionnat que pour passer de loin en loin quelques jours de vacances dans VÀlpha' f'-ottager, charmante maisonnette de campagne située outre Paddington et le parc du Régent, où son père avait commencé à donner cours à .ses goûts d'art, après la mort de lady Parkett.
Le fond du caractère d' Arabella était l'amour de l'étrange, du bizarre, du merveilleux, et partant un grand penchant à la curiosité ; elle avait de la bonté et de la sensibilité, mais ces dons étaient en partie voilés par une étourderie et une légèreté qui eussent pu porter à la mal juger ceux qui n^auraient pas été à môme d'apprécier ce qu'elle possédait de bonnes qualités originelles.
Animée du désir de voir, de briller, d'attirer l'altention,
Î$A LSS P0NT0R8 ÀUGULIS
elle passa la première année de son entrée dans ie monde à courir Londres en tous sens, dans la société de deux on trois amies 3e pension plus âgées qu'eHe, ou déjà étatiiies, et abusant un peu de la faiblesse paternelle, elle prit pied dans le monde icomme une véritable écervelée « ovn diable l d disait sir Lionel. Elle voulut avoir des maîtres de toutes sortes, et tels qu'on n'en donne point aux jeunes filles dans les pensionnats, c'est-à-dire d'équitation, d'escrime et môrae-de tir. Elle se mit à liro par fragments, sans suite, dans cent ouvrages traitant de tout, et comme sa mémoire était excellente, elle retint suffisamment d'aporçus de chaque chose pour faire de sa tête une sorte de tour de Babel où il y avait un peu de tout, mais en désordre et confusion. Ce qu'elle possédait ie plus raisonnabl^iEiont, c^était les langues fraiiçaise et italienne, apprises de bonne heure au pensionnat, avant l'âge de ses propres Initiatives.
Elle garda dix- huit mois un maître de physique et de chimie, auquel etie faisait faire devant elle des expériences divertissantes; eMe assista tout un hiver à àes séances de mesmérisme (ainsi que cela s'appeiait alors) , parlait chaque matin chiens et dievaux avec un vétérinaire à la mode qui soignait son épagneul et sa levrette, et dessinait elle-même ses toiletles, sa livrée, perdant chaque jour un temps considérable avec les tailleurs, les couturières, les modistes de Frenck-WaMfm^ car la France, d*oîi venaient de si jolis chapeaux, de si riches étoffes, tant de riens délicieux à éparpiller dans un boudoir, était sa nation de prédilection. Nous dirosis plas? eHe admpirait Bonaparte, et lisait, déclamait louAes ses procHamations, au grand scandale des hôtes tories de «ou pwe...
Un regard dans rappartement de miss Arabella, a répoquo où nos héros se trouvent dans des situations assez critiques, tous réiuiis en Angleterre, achèvera de
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nous la peindre telle qu'elle était, alors qu'elle allait prendre sa part d'action dans nos récils.
Ceci est Tantichambre ; cinq personnes y attendent r un marchand de chevaux, un mouleur en plâtre, un bijoutier, un maître de langue et une marchande d'étoffe de contrebande française. Jouissant du privilège que ûous avons de ne pas faire antichaml^re, nous fran chissoDs un petit salon où travaillaient deux femmes cJ'Arabella, et nous pénétrons dans l'espèce de boudoiratelier-capharnaiim où elle ce trouve : il est midi.
La jeune miss est debout près d'une fenêtre en grande partie voilée par un store qui, de même que le reste d'ameublement oriental de cette pièce, rappelle l'hérilage du nabab. Elle tient un crâne de chien, qu'elle examine en comparant les numéros tracés sur la surface polie, avec un papier qui offre des observations dues à cette science phrénologique alors à ses prodromes. Arabella porte une sorte de robe de chambre en velours cramoisi, fourrée de petit-gris, d'une forme décrite par l'auteur de Caroline de Lichtfield. Vous avez vu le portrait d'Arabella Parkett dans les keepsakes, dont il est une des vignettes les plus répétées, à cause de son succès. Lawrence la peignit à vingt ans, le tableau fut gravé depuis, et cet acier, l'un des meilleurs, des plus chatoyants de Portbury, a formé le frontispice des premiers Landcapes des books of beauty que la mode a répandus dans les boudoirs depuis une quinzaine d^années. Cherchez-la sous son nom d'Arabella avec son costume d'Hélène de la Dame du Lac, et vous trouverez dans son fier regard, dans son sourire espiègle, dans sa folle coiffure et son sévère costume, cette bizarre et séduisante fusion de tons disparates qui en faisaient une créature charmante et indomptable, tendre et écervelée, sensible et étourdie, une fille où se confondaient à la fois la Cas' sandre et la Gordelia, la Porcia et l'Ymogène de Shakespeare, un être à la fois adorat>le et redoutable, aimable
et damnable , par-dessus tout inanalysable et iîiexpUcable, fait pour dérouler au physique Lavater, et au moral la Bruyère lui-même!
Une grande table occupsiit le milieu de cette pièce. On y voyait une vaste mappemonde, un tas de livres italiens et français, d'où sortaient des bouts de laine de couleur et des enveloppes de lettres formant signets ; à côté un buste en terre cuite représentant le premier consuL coiffé d'un abat-jour de lampe en soie verte; une petite mandoline de Ségovie, un singe empaillé, des bouts de rubans, une bouteille de Leyde, des médailles, un portrait de cheval en plâtre, des caries de visite éparpillées, une main de momie, une cravache, des rouleaux de musique, des pistolets, un cabaret à thé, une pièce de dentelle, des fioles d'essence , une tête de mort, des gim blettes pour les chiens, un flacon d'élher, un pupitre supportant une Description de la Perse, des couleurs d'aquarelle, des compas, un creuset, une broderie commencée et cent autres choses de toutes sortes encombrant cette vaste table, dans un désordre singulier et pittoresque qui était comme la carte d'échantillon .des goûts, des talents et des travers de la jeune miss. Séparé d'elle par cet étalage bizarre, se tenait debout un homme qui venait d'appuyer avec précaution contre le piano un objet plat enveloppé d'une toile verte.
— Salam ! SalamJ mon cher monsieur Cheating ! vous m'apportez quelque Raphaëll un John Belini... Si seda, signor!,.. je suis à vous dans un moment !
Le moment dure une demi-heure, car la jeune étourdie va d'une chose à l'autre, après quoi elle sonne; une de ses femmes de chambre paraît :
— Miniki! lui dit-elle en déposant sur le plateau à thé . la tête de chien, qu'elle avait reprise, est-ce qu'il y a dû monde de l'autre côté?... Est-ce que fVfnd est sellé?... At-on porto mon invitation à lady Moterly ?... Le bijou-
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tier et le marchand de soieries sont-ils prévenus?... Mon amazone est-il rétréci?...
— II y a le bijoutier et la marchande d'étoflfes... J'ai aussi vu traverser la cour ce vieux marquis français que mademoiselle ne fait jamais attendre.f.
— A proposito! je sais maintenant, Miniki, pourquoi ma chienne Love m'a mordu si souvent ; je viens de voir sur son crâne qu'elle manquait totalement de l'organe de Vaffectionabilité.,. Voyez, c'est le n® 17... Donc, qu'avez- vous là, mon cher monsieur Cheating? Vous dites Andrew del SartOy jg suppose?
— Pardonnez-moi, Votre Honneur, c'est un original du fameux Dier..,
— Dier ? Qu'est-ce que ça? non cognosco/
— Un grand maître italien. Voire Honneur I Dier? en français teinturier,,, en italien tintoretto.,,
— C'est sans doute Tintoret que vous voulez dire? Jacopo Rohusti, dit le Tintoret... pittore délia scuola teneta.
— Tintoret... tintorelto..» en anglais Di^îr; Votre Honneur est bonne Anglaise I
— Mais répondez-moi donc, Miniki? vous êtes vraiment timbrée, my dear; si cela dure trop, il faudra que je songe à vous faire guérir par le magnétisme et l'électricité... Vous subirez l'épreuve de la pile de Volta, cela rétablira l'équilibre de vos organes immediately! Mais f y pense ! n'a-t-pn pas vu le marquis de la Romance ce matin?'... Ah ! j'oubliais ce tableau! Mon cher monsieur CheaBng, votre tableau est trop cher! et je doute qu'il soit 6on teint... èuna cagnaral
— Mais voyez-le. Votre Honneur? dit le marchand en développant sa toile, et la posant sur le bord de la vaste table, en cherchant à la tourner à un bon jour.
^ Le marquis est là! vint dire Miniki. Il y a aussi...
— Qu'il entre donc! interrompit l'écervelée. Allez!... Ah ! j»oubliais, Miniki!... Sachez donc si mon père est
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chez lui, vous me le direz... J'irai à Kinsiogion avant le dîner, je monterai Wind,- et Tom m'accompagnera.. • Allez !... Que voulais-je vous dire?... Si le mouleur vient pour mon buste, vous iui direz,.. Mon cher monsieur Chealing, votre Teinturier a le nez bleu... Da verb, è una vera cagnara .'... Ah! mon cher marquis, entrez donc !... Vous aurez attendu?... Je suis désolée, inconsolable... Comment va votre genre nerveux, marquis? Point d'affections hypocondriaques, j*espère? Point de dyspepsie ? Les viscères sont en bon état, ainsi que Téconomie des muscles? Et le moral? Mens sauta in carpore sano.,, oîi ai-}e lu cela? Est-ce la romance que vous avez composée pour moi que vous m'apportez? Je la chanterai ce soir chez lady Moterly...
Le vieil émigré prit un siège que lui présentait Miniki, et ne fit pas semblant de voir l'espiègle jeune fille qui lui tournait nez à nez le buste de Bonaparte.
— Toujours charmante, miss Arabella ! dit le marquis, en baisant la main de l'Anglaise de l'air fringant d'un voltigeur de Louis XV. Et votre digne père? A-t-il pénétré quelque chose de la mystérieuse affaire de ce prisonnier français de Woolwich? Sait-on comment il se trouvait aussi sur là Licorne?
— Rien encore, my dear marquis... On soupçonne que ce pourrait bien être un espion... Mon père se tient sur ses gardes... lAais a proposito i marquis, retournez- vous, et donnez-moi votre avis sur ce tableau qu'on m'apporte pour mon père... C'est de l'école africaine... n'est-ce pas, monsieur Cheating?
Le marchand, visiblement contrarié que sa marchandise fût examinée par le vieil émigré, réputé connaisseur, mit la toile dans l'ombre^. Toutefois, l'œil exercé du marquis lui permit d'en voir assez pour dire d'un ton malin à la jeune fille, ijpsÀ lorguait un saint Jérôme appuyé sur son livre comme sur une béquille :
ou LB MOBt VIVANT • 1»»
— C'est, ma toute belle, une chose digne de la galerie de myiord.
Pour se débarrasser du marchand, Arabella souleva le crâne de la tête de mort, prit quelques guinées dans celle singulière caisse, les jeta au brocanteur, qui les prit sans réclamation, salua humblement et sortit.
— Ce sera toujours assez bon, marquis, pour me faire , payer par mon père cette petite voiture russe que j'ai
vue hier chez Taltersali, dans Long- Acre î . . . .
Nous laisserons momentanément la fantasque fille unique de sir Lionel dans son intérieur, pour reprendre notre récit au point où le besoin de faire connaître les Parkett nous a forcé de l'interrompre.