TOUS LES PERSONNAGES AUX PRISES
Avant de suivre nos amis de France sur la terre ennemie où les attendent les phases nouvelles de ce récit, il convient de consacrer quelques lignes à sir Richard Parkett, afin de nous mettre aussi à jour avec lui, de façon à ce que chaque caractère et chaque situation soient bien connus au moment où tous les personnages de cette histoire vont, chacun avec ses intérêts et ses passions, stî trouver aux prises.
On a dit qu'en apprenant la mort de son père, sir Richard avait quitté les stations de Tlnde pour rentrer en Angleterre attaquer le testament qui l'excluait d'héritage. Il n'avait pas manqué d'hommes de loi à lui monter la tête contre son frère, de qui l'avaient, du reste, toujours éloigné les préférences marquées du nabab, et on l'avait persuadé que dans l'état même de la législation, sa cause
était plus que soutenable, attendu que les soromes payées par le vieux lord, pour éteindre des dettes de jeunesse» de même que les créances sur Tlnde, n'avaient point été légalement comptées et spécifiées comme avances d'hoirie.
Il faut dire ici, qu'ayant accompli durant son premier séjour dans l'Inde avec son père les six années de service exigées d'un midshipman, sir Richard avait obtenu . sa commission de lieutenant, et avait été embarqué en qualité de junior lieutenant sur une frégate qui passa peu de temps après sou^ les ordres de l'amiral Saint- Yincent, lequel donna à sir lUchard quelques preuves du cas qu'il faisait de sa bravoure, qui était brillante. Plus tard, la protection de Tillustre marin contribua à faire obtenir à l'officier indien le grade de post-capi" taine^ et lorsque le second fils du nabab revint pour la ' deuxième fois de l'Inde, il passa commodore, qualité qui lui avait valu le commandement de la corvette VÀIarm, sur laquelle il avait fait la rencontre du corsaire le Cachalot,
Lorsqu'en 1801, le ministère Addington avait succédé au ministère Pitt, le nouveau chef du cabinet anglais a-vait offert au comte Saint-Vincent la place do prefnr^r lord de l'amirauté^ l'amiral avait d'abord refusé, pour obéira des scrupules religieux (il était catholique romain) ; mais vaincu par les instances de Georges III, et malgré ses opinions exclusives, il avait consenti h entrer dans une coalition de whigs et de tories. Il se trouva dès lors en rapport avec sir Lionel Parkett (sir Lionel Parkelt était, comme on l'a dit, conseiller d'amirauté), et on ayant été fort secondé dans cette fameuse création d'une commission d'enquête tendant à purger l'administration de la marine des immenses abus qui rt^^naicnt dans ce corps, il résolut de tenter un rapprochçment entre le conseiller et le commodore, qu'il estimait tous deux à différents titres, c'est-à-dire le premier pour sa
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loyauté, sod noble caractère^ le ^cond pour son incontestable bravoure.
Il y avait quelques années déjà que durait la désunion des frères Parkett, et pendant ce temps les gens de loi avaient si bien envenimé les choses, que sir Lionel, qui eût été tout disposé, dès l'abord, à une transaction généreuse avec son frère, se vit forcé dans une position telle , qu il n'y pouvait plus songer sans manquer à sa propre dignité, ou sembler céder à la peur. Dans l'état où les choses en étaient ainsi peu à peu arrivées, le noble pair ne voyait plus qu'un moyen de sortir d'une position aussi fausse et aussi désagréable, au point de vue social, que pénible pour son coeur, c'était d'attendre le gain définitif du procès, pour ensuite, la légitimité de ses droits légalement établie, accorder loyalement àson frère telle pension, telle somme que celui-ci pourrait désirer, et rétablir ainsi, en gardant le beau rôle qui lui convenait, une harmonie de famille dont il déplorait d'autant plus la perte, que ces divisions fraternelles ne laissaient pas, {)ar leur objet même , que de causer une sorte de scandale dont son noble caractère souffrait autant que ses sentiments en étaient péniblement atteints...
Ce fut lorsque les choses se trouvaient dans cette situation, que la jeune Arabella fit son entrée dans le monde. Lord Saint-Vincent la vit dans un bal , et dans son désir de voir cesser celte désunion des deux frères, il pensa qu^ cette belle jeune fille pouvait se placer entre eux le rameau d'olivier à la main. Il ménagea donc à sir Richard l'occasion de voir sa nièce dans une fête, et le Commodore fut aussi émerveillé qu'impressionné de. sa beauté. Le libertin d'autrefois était encore assez jeune pour que ses instincts fussent pour moitié dans les réfleidons et les espérances que la rencontre d' Arabella. lui inspira, et il ne tarda pas à être aussi préoccupé de Téclatanle jeune fille, qu'il l'avait souvent été des belles danseuses et des cantatrices, ces sirènes si puissantes.
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sur les imaginations d*ouire-Manche ! Et tandis que la tête inflammable de sir Richard travaillait, et qu'en partant pour ses croisières , il recommandait aux gens de loi, trop ardents à instrumenter contre le légataire du nabab, d'apporter désormais quelque douceur dans leurs actes, le bon Saint-Vincent entreprenait sir Lionel , et l'amenait à avancer qu'un mariage entre ToDCle et ta nièce serait le plus honorable moyen qui fût de mettre fin à des divisions dont la dot considérable d'Arabelta éteindrait les motifs* L'amiral, premier lord de l'amirauté, promettait d'agrafer sur l'uniforme du marié les épaulettes de contre-amiral. x
Les deux frères ainsi préparés, il ne restait plus qu'une négociation à entamer, c'était de faire accepter à miss Arabeita un mari de quarante-cinq ans, un peu bronzé par l'é^^uateur, et qui ne lui était connu que pa^ de mauvais procédés envers sa» excellent père. Quaiid cefui-ci [ui en parla, la fantasque enfant répondit cju'etle se souciavt peu d'être un objet de transaction, qu'il faHaît laisser le coqfimodore perdre son déshcmorant procès... et que d'ailleurs, elle n'avait pour le moment nulle envie de se marier. Lorsque sir Lionel revint à la charge^ Ara« bella interrompit son père pour s'informer d'uD cheval de course et pour lui demamler cent guinées. Elle rencontra souvent son oncle dans le monde, mais ne sembla nullement sensible à la flamme ardente qc^'elle li;i inspirait.
Lord Saint-Yincent cra^naît, pour sa part, de compromettre, dans cette négociation périlleuse, une dignité de caractère qui ne devait point éprouver de refus, et les choses traînèrent ainsi pendant deux ans. Dans 1 intervalle, tord Parkett ayant fait la connais- ' sance du marquis de Brachet, vieil émigré français que la confiscation de ses biens réduisait à la nécessité de donner des leçons de musigue, il le donna pour maître à sa fille, avec mission de travailler peu k peu à lacoo*
vertir auTî idées qui deiraient mettre une lutii€»«bic (m è de trop déplorable» difisicoâ de famille.
AiQsi donc te commedore éperdument amoureux de sa ricbe nièce, et sau» qsarUer envers Tennemi quMl allait souvent combattre dans la Manche^ en raiaoQ de ^ sa constante mauvaise humeur pour les rigueurs d'Àrabella ; le père de celui-ci désirant de voir cesser d'une façon digne pour tous des divisions fâeftiooaes pour ta mémoire du nabab; ArabeilaenfiB voulant jouir, jusqu'à ce que son cœur parlât, de sa liberté déjeune fille gâtée et fantasque: telle était la situation de nos nouveaux personnages, lorsque ta Lieome aborda à Woolwict^.. Revenons à ceux que le brick amenait d*une si aventureuse iaçon dans la capHale ennemie...
Les Angtais faits prisonniers sur leur propre navire par Faudacieux abordage de Rpcli avaient, comme on Ta dit, était condoits d'abord dans la prison de Woolrwicfa, port situé .^ur la ri\e tr.^ridicuale iiv la TamiMs À t«Dvs ou quatre Menés de Londres. Sans doute qun l'aventureux contrermii^re n'avait pas jugé nécessaire d'aller déposer kud-mêoie les vmgt Lascars au pont d(^ SoQthwark, et de réclamer en personne la pumtion de» prétendus révoltés! Il avait pris son chemin d'une façon plus prudente, ainsi que nous le verrous bientôt, sans soupçonner que la cale de la Licorne contenait, outre les Anglais mystifiés, six marins français, et au milieu d'eux.., Gabrielle !
Heureusement pour eelle-ci que ses compagnons nationaux voyant toujours en elle, outre leur officier, un excellent jeune homme plein d'indulgence et d'aménité pour les matelots» lui portaient une vive affection dont les effets devinrent aussi précieux k la jeune fille ewrprisonoée qu'ils lui avaient déjà été utiles dans t'entrepont du brick. Cette affection, le respect dont on Tentoura, devinrent sa sauveggarde durant les premiers jours passés dans la prison de Woolwich. Quant aux
marins anglais, ils avaient d'abord cru qu'en les empri* sonnait pour les punir de s'être laissés jouer dans une capture au résultat de laquelle ils ne comprenaient rien .. Mais quand ils surent que l'accusation qui pesait sur eux était celle de rébellion envers leurs chefs, ils demandèrent à s'expliquer, se justifièrent aisément, et obtinrent leur liberté si étrangement ravie dans l'en tre-pont de la Licorne. Pour ce qui était des prisonniers français, comme ils avaient été pris en rade de Boulogne, avant la mystérieuse et énigmatique aventure dont l'interprétation restait aussi inconnue que les motifs de la disparition de rétat-major du brick, on parla de les diriger sur les pontons de Ghatam>
A la nouvelle de cette inquétante translation, Gabrielle, qui ne possédait nul indice sur le lieu où Marius était détenu, s'alarma pour son secret et les terribles conséquences que pouvait entraîner sa plus que probable découverte. Elle se vit, jeune fille au milieu 'de quelques centaines de marins grossiers, de farouches corsaires, en butte aux insultes, aux sarcasmes, exposée à tout ce qu'il y a de pire, sans parler des souffrances inhérentes à ce genre de captivité qui avait acquis en France une. horrible et retentissante renommée. Sans doute, si elle avait pu croire que là oùelle irait, elle trouverait Marius,. elle eût senti une courageuse joie combler son cœur, au lieu du bien naturel effroi qui le glaçait..; Près de celui qu'elle aimait, elle eût pu concevoir Tespérance de voir le secret de son sexe gardé, ou enfin, en cas de surprise^ respecté, défendu par les appels aux prisonniers honnêtes et généreux. Mais seule» livrée aux hasards, aux difficultés, aux familiarités de cette vie de malheureux agglomérés! elle ne voyait devant elle que des sujets de terreur.
Dans ses alarmes, Gabrielle pensa à ce secret important que Roch avait toujou^^ remis de lui confier à un temps plus opportun, et qui devait jouer un si grand rôl»
dans son passé inconnu. Le portrait; la croix d'onyx qa'eile portait toujours au cou, sur la recommandation du contre-maître, possédaient à ses yeux une grande part dans un mystère qui avait trop souvent porté Toncle Roch à maudire TAngleterre, pour que quelque habitant de ce pays ne fût paS recouvert du mot de ce secret. Mais quel était cet Anglais? Elle n'avait nulle trace pour le découvrir que ce portrait qu'elle portait sur son sein, sans savoir même quelle part celui que la miniature représentait avait dans le mystère qu'elle savait planer dans son histoire. Comment invoquer du secours de ce protecteur inconnu dont elle ignorait même le titre auprès d'elle ? Dans d'aussi menaçantes conjonctures, elle crut n'avoir rien de mieux à faire que de demander on entretien particulier au ministre protestant de la prison, afin d'essayer de l'fntéresser à sa situation, et de s'aider de ses lumières, de ses conseils.
Le ministre était un vieillard respectable qui accueillit avec bienveillance ce que Gabrielle lui exposa de sa position, en croyant toutefois devoir lui cacher son sexe. L'aumônier vit le portrait, le bijou qui y était joint, et, ayant affaire à Londres, promit de montrer l'image à quelques personnes qui pourraient peut-être désigner celui qu'elle représentait. En effet, dès le lendemain, le ministre ayant consulté un artiste pour essayer de découvrir l'auteur de la miniature, on lui désigna le peintre Silvener. Silvener était mort depuis quelques mois... mais sa veuve, ayant bien examiné la miniature, crut pouvoir assurer qu'elle représentait un des fils du nabab Parkett, sans pouvoir désigner lequel, attendu que dans leur jeunesse ils se ressemblaient tous deux. Pour nous qui savons les chagrins que les assiduités de certain colonel auprès de lady Parkett avaient causés au mari de celleci, nous ne pouvons expliquer cette ressemblance entre sir Lionel et sir Richard, ressemblance qui, du reste, avait résisté à l'âge, qu'en remarquant qu'ils avaient tous
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«ieux les traits de leur mère. Une dernière personne consultée enfin déclara que ie purlrait était celui de lord Parkeity membre de la chamlnre haute etdu conseil d'amirauté.
L^aumôoier, enchanté de son importante découverte, revint h Wooiwich la communiquer au (nrisonnier. De leur conférence, il résulta que le bon prêtre retournera en ville le lendemain et se présentera chez lord Parketr. Le noble personnage examina le portrait et la croix d'onyx avec les témoignages d'une très-vive surprise mêlée d*émotion... Il recueillit avec une sortÏB d'avidité tous les renseignements que le ministre put lui donner sur la perscmne à laquelle ces objets appartenaient, puis s'écria : *
-— Mon révérend.,, dites à ce jeune homme que demain il sfita installé ici, chez moi, prisonnier sur parole!
En effet, le soir même , s*étant offert comme caution auprès du priiom'offUse^ il eut la faculté d'arracher au transport sur les pontons de Ghatam le mystérieux prisonnier, qui devait y accompagner ses camarades le lendemain,.. Et au moment où tes pauvres dial:^es trouvés dans t'entre-pont de la Licorne étaient embarqués sur un cutter qui descendait la Tamise, un carrosse aux armes de lord Parketl venait chercher Taspirant Gabriel pour ramener è Londres.
Disons en passant que, sans l'incident du portrait, il est plus que (probable que Gabrtelte eût rejoint Marius sur le Kent, car des six matelots français, trois furent déposés sur ce ponton, et trois sur the CuUoden,
Retournons à Londres. #
A midi, et presque à l'extrémité orientale de la rue d'Oxford, est une place nommée Soka-Sgnare. On sait aujourd'hui, par quelques imitations parisiennes, qu'un square est un carré, une place hors de circulation, qui forme la cour communed'un certain nombred'habilaUoDS
paisibles qui la bordent ; au milieu se trouve ordioairement un jardinet, une oorbeiite, un massif d*arl>ustes qui récrée la yue.Soho-Square était alors une des habitations les plus aristocratiques de Loudres. Divers souvenirs historiques s'y rattachent : son nom d'abord, SohOj ayant été le mot d'ordre de la -funeste bataille de Sedgemore» où l'infortuné duc de Montmoulh, décapité par Charles 11^ fut vaincu^ L'ambassadeur de France habitait ce square du temps de la reine Anne, et à l'entour résidèrent tous les protestants français qui, à l'époque de la Révocation de redit de gantes , se trouvèrent dans la nécessité d'abandonner leur patrie.
L'un des plus beaux hôtels de Soho- Square avait une célébrité particulière. Il fut, durant la première moitié du dix-huitième siècle, le rendez- tous favori des plusillustres fashionables de Londres, un temple aristocratique et somptueux où la célèbre Cormelys réunit long- Ismps tout ce que l'Europe envoyait à Londres de voyageurs éminents et riches... ce qui n'empêcha point sa propriétaire d'expier sa renommée brillante par une fin ^^ plus malheureuses sous les verrwix de Fleet-Street, ^ 1797. Sir Lionel Parkett avait acheté cet hôtel vers la même époque, et Tavait fiit restaurer et décorer somptueusement. On sait l'uniformité architecturale qui jette 'aut de monotonie sur la physionomie; des habilations <ie Londres, lesquelles consistent presque généralement ^D trois ou quatre étages percés de petites fenêtres sur une devanture lisse, avec un fossé au bas, ouvert sur ^^s cuisines souterraines, et défendu par une grille en f^ï*. Sir Parkett avait rapporté de ses voyages sur le ^^tinent quelques idées révolutionnaires qui lui firent «demander à son architecte des plans d'un aspect moins^ '^^otone, et le dessin adopté pour la façade ( telle qu'on *a voit du reste encore de nos jours, que cet hôtel ei»t P^ssé aux mains de 4a vieJile lady K** B***) fut imité d'une composition de Yignole. Ce fut donc sous un
charmant portique grec, dont Tentablement portail un balcon de marbre de Vérone, que le carrosse déposa Gabriel. Un valet de pied l'attendait pour le conduire au^ valet de chambre qui l'introduisit surtde-champ dans le cabinet de mylord.
— Asseyez-vous, monsieur, dit sir Lionel en très-bon français, et en montrant à Taspirant un siège confortable, que les importations indiennes du nabab avaient mis de trente ans ep avance sur les divans et les fauteuils de toutes sortes dont on garnit aujourd'hui toute maison aisée.
Gabriel vit un homme de cinquante à soixante ans, dont l'encolure menaçait d'atteindre, avec le temps, les vastes proportions paternelles. Une suprême distinction, une affabilité réelle, et non pas telle que la jouent le plus souvent les grands seigneurs dans leurs rapports avec des inférieurs, régnaient sur sa physionomie noble et douce. Ses cheveux grisonnaient. Sir Lionel portait à sa boutonnière un ruban gros rouge liseré de bleu, qui témoignait qu'il était un des trente-six membres de cet ordre du Bain, qui, institué dès i399, devait, en 1815 , recevoir une organisation nouvelle, dans le besoin de récompenses à distribuer à l'armée. Lorsque Gabriel fut assis, le noble lord congédia un secrétaire qui écrivait dans un coin du cabinet, et s'adressant aussitôt à son visiteur :
— Monsieur, j'avais la plus vive impatience de vous voir... Vous êtes, je crois, midshipman, aspirant, comme on dit chez vous, dans la marine consulaire ?
— Oui, mylord , répondit Gabrielle, dont le cœur battait extrêmement en présence de ce noble personnage, qu'elle avait d'autant plus lieu de supposer être pour beaucoup dans le secret de Roch, qu'elle lui trouvait une ressemblance notable avec le mystérieux portrait... bien que celui-ci représentât un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, poudré et vêtu de velours, comme c'était
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la mode du grand monde vers la fin du siècle dernier.
— C'est bien... reprit sif Lionel. Mais veuillez me dire au plus vite comment cette croix... celte croix d*onyx garnie d'or, et aussi ce' portrait qui ine vaut sans doute Tattention avec laquelle vous me regardez, se trouve entre vos mains ?
— Mylord... je n'ai par malheur que' bien peu de chose h vous répondre... Ces deux objets m'ont été remis, dès que j'ai élé en âge de raison, par un digne marin, mon oncle... qui a pris soin de moi depuis ma plus tendre enfance... puisqu'il paraît que c'est alors que j'ai eu le malheur de perdre mon père et ma mère...
— Vous n'avez donc jamais connu ni l'un ni l'autre?
— Non, mylord... je ne me suis jamais connu d'autres parents que l'oncle dont je vous parle, et une vieille tante qui habite Boulogne.
— Boulogne?... Et cet oncle; en vous remettant ces objets précieux, ne vous a rien raconté sur l'intérêt que leur conservation pouvait vous offrir?
— Il m'a parlé d'une confidence importante qu'il me ferait, lorsque notre pays serait en paix avec l'Angleterre.
— Et où est à présent cet oncle, monsieur le midshipman ?
— Lorsque j'ai été fait prisonnier, je l'ai laissé à Boulogne... Il sert dans la flottille.
— Strange! strangel se dit sir Lionel, en interrompant un moment son interrogatoire pour se livrer sans doute aux réflexions que les réponses de l'aspirant lui faisaient naître. Il reprit bientôt :
— Mais dites-moi... Comment avez-vous eu l'idée de me faire présenter ces objets et de vous en appuyer pour réclamer ma protection ?
Gabriel raconta succinctement à sir Lionel sa capture sur la Licorne, le singulier débarquement à Woolwich
2it) Ll» PONTONS AN€LAtS
au milieu de Féquipage anglais^ devenu prisonnier sur son propre bord et sur le sol de la patrie; puis sa terreur en apprenant qu'on allait envoyer les Français sur les pontons de €hMaon; la pensée qui lui était venue 4e se mettre sous la protection des objets mystérieux qu'il portait cachés sur sa poitrine^, son appel à l'aumônier de la prison et les recherches heureuses de celui-ci. Il termina enfin, en lui avouant que l'annonce de la surprise de mylord à l'examen des objets mis sous ses yeux^ lui avait inspiré l'espoir qu'il touchait au moment d'apprendre d'une autre bouche le secret concernant ce portrait et ce bijou...
— Et au lieu de répondre à vos interrogations, c'est moi qui vous ai prié de satisfaire aux miennes! dit sir Lionel. Je comprends toute votre déception... Par malheur il m'est hautement interdit de <îhercher les moyens de la faire cesser... Le temps seul peut améliorer celte question... Tout ce que je puis avouer, c'est que la vue, rèxamen de cette croix m'a causé une émotion fort vive.... Quant à ce portrait... plus tard... pour le moment je ne saurais... croyez qu'il m'est impossible... Pour tout abréger, il nous faudrait ici votre oncle..- Mais, dites-moi, qui est-il?
— Le contre-maître Roch, mvlord.
— Le contre-amiral, voulez- vous dire?...
— Gontre-maître, Votre Grâce..-
— Un simple contre-maître... Hum! Je verrai lord Saint-Vincent... peut-être y aurait-il moyen. ►. Mais une question encore, monsieur le midshipman, n'avez-vous pas de sœur? n'en avezrvous jamais eu?...
Gabrielle, qui comprit instinctivement que wlle question touchait à cet autre secret que Roch lui avait toujours si chaudement recommandé de celer avec grand soin, tant qu'il ne serait pas livré par la force de Tévidence^se sentit assez embarrassé pour qjue sa. réponse témoignât de quelqjne émotion...
015 L« MORT VIVANT SU
~ iamiMs je ne m'en suis connu... dit-il.
Cette hésitation, cette énoiton n*édiêppèrent point à sir Liooe). L'aspirant put bieutôt remarquer qu*à dater (1c ce momeot le ton dit nobki personnage ao()uit quelque froideur.
Il reprit pourtant, mais d'un ton od perçait le douie que sa demande agréât :
— Vous ferait-il plaisir que j*utilisasse ma portion à Pamirautc pour faire en Norte d'obtenir en Franoe^.. de ce... de ce conlre-maftre, des éclaircisseoientfi sur cette affaire? Voudriez-vous que je ie tisse amener ici, dans le cas où il viendrait à être fait prisonnier, comm« rien n'est plus facile, au milieu des luttes quotidiennes de nos escadrilles?
— Ce serait, myiord, mon vmAi le plus cher... répondit Gabrielle avec Taccent de ia franchise. Si mon oncle est toujours à Boulogne, outre les explications qu'il peut donner, les révélations qu'il peut faire, je sais qu'il possède et porte toujours sur lui, comme je le faisais de ces objets^ un papier qui doit être fort précieux... et qu'il pourrait même au besoin envoyer ici pour suppléera sa présence... car malgré l'égoïsme que pourrait m'ifi&pirer Téquivoque de ma position du moment, je ne saurais cependant désirer de le voir à son tour exposé aux pontons, qui renferment déjà quelqu'un qui m'est cher...
— Ce n'est pas un parent, cependant ? vous m'aver dit que...
*- Ncm, mylord, ce n'est pas un parent... mais c'est UQ ami que j'aime comme le plus tendre frère ..
— Et cet ami... sait-il quelque chose concernant le mystère dont vous «ntoure la possession de ce portrait et de cette croix?
•— Je ne pourrais rien afônner... mais pourlaiii, j'en^ dôttte, mylord...
-p Son nom... son grade?
— Marias la Morinie... enseigne... c'est-à-dire officier pris sur le corsaire le Cachalot,,, reprit vivement Gabrielle.
— En quel temps a-t-il été pris ?
— Il y a env4ron quatre mois...
— Vous ignorez où il a été déposé?
— Je l'ignore...
— Pris dans le détroit, il doit être à Chatam... poursuivit lord Parkelt, en écrivant quelques notes sur son bureau. Je ferai prendre des informations... Mais vous mQ parliez d'un papier précieux que garde votre oncle... Ne savez-vous rien de ce papier... de son contenu?
— Absolument rien, mylord... Seulement j'ai lieu de croire qu'il pourrait équivaloir à la confidence que mon oncle m'avait annoncé devoir me faire un jour...
^ Sir Lionel se mit de nouveau h réfléchir profondément, murmurant de moment en moment son exclamation : Strange! strange! Puis il finit par reprendre :
— Je ne veux pas douter d'une seule des paroles <iue vous venez de me dire, monsieur... Et, en attendant que les informations que je vais prendre, et que les démarches que je ferai moi-même puissent apporter quelque éclaircissement dans cette affaire, à laquelle je m'intéresse... infiniment, vous êtes libre dans Londres sous ma caution ; on va vous donner une chambre dans mon hôtel... on pourvoira à tous vos4)esoins... J'espère que vous ne refuserez pas mon hospitalité, puisque vous paraissez tant redouter les pontons qui , je le sais et je le déplore, sont de tristes séjours... Ajevoir, monsieur le midshipman!... ajouta sir Lionel en se levant de son. fauteuil pour congédier l'aspirant, et en tirant le cordon de sa sonnette. Je pense que j'ai votre parole de ne pas quitter Londres...
— Vous l'avez assurément, mylord.
— C'est bien I Je vous demande également, dans le cas où vous feriez de longues absences de l'hôtel, de
ou LE MORT VIVANT 21 S
vouloir bien en prévenir^ afin que je sache quand vous trouver, dans le cas où j'aurais quelque chose à vous communiquer... Du reste vous j&tes libre et rien ne vous manquera- Un valet de chambre était entré, sir Lionel Tattira clans une embrasure de fenêtre pour lui donner quelques ordres.
Une heure après, Gabrielle était installée dans une jolie chambre du troisième étage de l'hôtel, dont les fenêtres donnaient sur un petit jardin intérieur et planaient sur une terrasse dépendant de l'appartement de miss Arabella. Un tailleur vint lui essayer des vêtements propres à remplacer son uniforme français, avec lequel il eût été impossible de se hasarder dans Londres sans s'exposer à se faire lapider par l'ignoble populace qu'animait la haine la plus furieuse contre notre pays. Gabriel choisit ces vêtements d'une coupe propre à protéger le secret de son sexe, et y comprit une sorte de plaid écossais dont il était alors de mode de s'envelop* per. Elle trouva une bourse de cent guinées 'dans un liroir; un domestique se mit à ses ordres; ses repas lui étaient servis chez elle, et on lui enseigna la partie de l'hôtel où était la bibliothèque.
Gabriel (nous en parlerons indifféremment à l'un ou à l'autre des deux.genres, suivant que cela se présentera, eu égard au rôle qu'il ou qu'elle joue...) Gabriel, disonsnous, passa plusieurs jours sans sortir, réfléchissant profondément aux bizarreries de sa situation et aux espérances qui en pouvaient naître. Sir Lionel ne lui faisait rien dire; sachant trop peu d'anglais pour prendre plaisir à lire, il finit par céder aux invitations de son domestique qui lui offrait de l'accompagner par la ville. Il passa ainsi une semaine h visiter quelques monuments, à se familiariser avec les principales rues, remarquant toutefois que son guide évitait de le conduire au port ou dans le voisinage de la Tamise. Une ou deux
t 1 LES PONTONS ANGLAIS
fais, étanlsoTti seul, l'aspirant s*ap<Mçul qu'il était suivi..'. Aussi bientôt cessa-t-il de. se |:^omener. D'ailleurs, sa première curiosité à peu près satisfaite, œtte ville enoemie lui déplut. Ce luxe écrasant de certains quartiers «t de certains personnages, cette profonde, cette n>enaçante misère qui en formait le révoltant contraste dans d'autres parties <Ie. la capitale, indignaient et attristaient son âme honnête. De plus, le bruit, la confusion, le tourbillon de certaines rues l'étourdissaient. Les toilettes extravagantes des personnes du beau monde, courant les magasins à la mode et les promenades publiques, l'amusaient moins qu'elles ne l'agaçaient eu égard sans doute à la disposition d'esprit où le plaçait sa situation étrange. -
Pourtant, un jour,|out le sérieux de son caractère et de sa position ne put tenir à la r^icontre qu'il fit en Fentrant à Soho-Square d'une femme qui seHit>ldit résumer en elle seule tous les ridicules des modes d'alors et d€ la nation si mal partagée par les grâces, aux plus rares exceptions près. C'était une très-petite femme, d'un embonpoint si excessif qu'elle ressemblait à une tonne de bière mue sur des roulettes. Sa grosse fece, enluminée par les efforts pénibles de la locofno^ion^ était enfouie dans un chapeau comparable à la couverture d'un chariot, et sur l'un des côtés duquel pendait trèsbas une si énorme touffe de houx eti fleur que ce branchage eût certainement suffi pour faire l'enseigne d'un cabaret à bière et à grog. Du tour de son cou s'élançait une collerette si ample et si inexorablement empesée qu'elle s'étendait dans un immense diamètre circulaire^ terminé par des chutes de denteHes et de broderies qui faisaient l'effet de la frange bordant'one ombreille retournée par le vent. La projection de son corsage semblait un ouvrage avancé destiné à protéger la place, et qui ne permettait pas d'en approcher à plus de deux pieds.. Un immense voile de tulle couvrait ses épaules «t, tombant
on LE M(»IT VIVÂOT til
dtttour d'elle, lui dooiiaii assez Tair d'un poisson d'e»* pèce ineonncie, pris dans an QïeU Au-dessous des braa [nous n'osons diiede la taiUe.^>GomineDçaii une série de isItSy d« garaiiurest de froncis, qui se soecédaient les uns aux aulxes comme les cercles qui relient un tonneau. la robe.^ fort courle, laissaii voir ses pieds chaussés si à l'étroit que 1« masse roulait et tanguait en marchant, comme vme balle jetée à la Tamise, tandis que les rubans de soie qui retenaient les pieds dans les soutiers plaintifs, se croisant sur ses' jambes, s'enfouissaient dans la €b«r rebelle, qui semblait vouloir cacher cas liens par les gros bourrelets que la graisse faisait au* tour.
Cette machine, cet être extravagant, cette caricature, enfin, entra dans le square, et s'arrêta avec indécision ; puis, ayant aperçu le domestique qui accompagnait GabrieU elle lui fit un signe : celui-ci s'élant approché, elle lui demanda où était l'hdtel de sir Lionel ParketL Le valet montra raspirant qui j entrait. .« L'énc^milé fit un petit geste de remerdment protecteur, et mit pénible-' ment le cap vers le portique sous lequel Gabriel la vit lentement disparaître, en gagnant Kescalieff des étagcH supérieurs qui conduisaient chez lui..«
Gabriel ne pensa bientôt plus à cette eurietise rencontre^ et las d'errer dans cette ville, laia de laquelle remportaient si soiuvent ses pensées, il se décida à n» plus sortir de sa chambre, d'y passer son temps à l'aide de quelques ouvrages fran^is que son domestique lui avaii trouvés dans la bibliothèque, et d'attendre patirmment que sir Lionel eût quelque chose à lui apprendre sur les intérêts mystérieux qui les avaient mis e^ rapport.
Tout entière, devons-nous dire, à ses pensées au milieu desquelles brillaient tant d'espérances relatives à celui qu'elle aimait, elle rentra peu à peu dans la solitude de son âme, un moment troublée par les récents
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événements, el sentit renaître ses chagrins, en songeant aux souffrances auxquelles devait être en proie le bienaimé de son cœur, sur ces affreux pontons, dont sir Lionel lui-môme, tout Anglais qu'il fût, avait paru déplorer et condamner Texistence. Parfois elle regrettait de n'avoir pu Ty rejoindre, pour partager avec son Marins la pénible vie de captivité que son dévouement et un pieux mensonge avaient substiluée^pourle jeune homme, à ce trépas qu'elle avait affronté et failli recevoir pour lui, dans la poignante nuit du château fort de Boulogne. Puis elle pensait au bon Roch, auquel elle était loin de supposer la part qu'il avait eue dans sa translation en Angleterre, et elle se demandait si, dans l'intérêt d'une cause inconnue, mais de laquelle devait dépendre le bonheur des seuls êtres qu'elle aimât encore au monde, il ne serait pas à désirer que les chances des combats conspirant contre lui, le d4gne contre-maître fût à son tour amené sur cette terre ennemie, où sa présence devait, pensait-elle, mettre lin à l'équivoque d'une situation irritante, et provoquer, selon toute apparence, des incidents assez puissants pour leur valoir ensuite la liberté à tous... le renvoi par cartel d'échange sur le sol de la patrie...
Gabrielle, en contemplant souvent le mystérieux portrait que lui avait loyalement restitué son noble hôte, s'abîmait souvent dans le dédale des réflexions sans issue que faisait naître la ressemblance de cette miniature avec le lord, ressemblance telle, qu'un jour que ce portrait était resté sur un meuble, le valet qui le vit s'écria que c'était assurément son maître à vingt ans. D'un autre côté, elle se rappelail-la froideur qui, dans son unique entrevue avec sir Lionel, avait peu à peu régne dans le ton de celui qui l'avait reçue, au premier abord, avec une sorte d'effusion. Elle se tourmentait ppur trouver la cause de ce revirement qui, joint a l'espèce d'espionnage dont elle avait été l'objet dans ses sorties, té-
moignait d'une sorte de défiaDce... qui planait sur la conduite du gentilhomme à son égard.
Un mois s'écoula dans ces alternatives où les espérances, les appréhensions poignantes et des crises successives de courage et d*abattement furent les uniques incidents d'une vie à laquelle Gabrielle n'apportait, de son plein gré, d'autre distraction que des lectures dont le sujet était sans cesse traversé par ses propres pensées, ou de longues heures passées à la fenêtre, où la vue s'égayait de quelques arbres du jardin, au milieu desquels miss Arabella faisait mille capricie,uses expériences de botanique dont son esprit impatient n'attendait jamais Tissue.
Dn soir, sir Lionel fit appeler Gabriel, pour la première fois depuis son installation à l'hôtel. Le noble personnage allait se rendre à une fête à la(}uelle sa fîlle avait exigé qu'il la conduisît, et où, cédant aux sollicitations d'une lady, amie des Parkett, Arabella devait se trouver, sans le savoir encore, placée à souper auprès de sir Richard, arrivé à Londres le matin même, et plus amoureux que jamais.
Lorsque Gabriel entra dans le cabinet où sir Lionel se trouvait prêt à partir, Arabella fit une brusque irruption par une autre porte. Elle était dans la plus somptueuse toilette et éblouissante de beauté. Gabriel, toujours absorbé dans ses réflexions, même lorsque le besoin de changer l'horizon de ses regards l'amenait à sa fenêtre, n'avait que vaguement aperçu de temps à autre l'originale jeune personne errant dans le jardin ou sortant à cheval, et n'aurait nécessairement pu prendre à l'observer l'intérêt qu'y eût mis un jeune homme désœuvré et presque prisonnier. Mais l'espiègle et fantastiqne miss, aiguillonnée d'abord par la curiosité et par ce que son père avait cru pouvoir lui dire de l'incident qui avait amené le jeune Français à l'hôte), puis dépitée ensuite de l'indifférence que le sombre étranger semblait pro-
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ftvssi'r à l'égard d'une beauté si bien faite pour être admirée, Arabelia avait fait, eilo, tous ses efforls pour le voir. Elle s'était souvent cachée dans les arbustes du jardin ou derrière les amples rideaux des croisées de sa terrasse, pour lorgner impunément celui qui avait l'éclatant mauvais goût de ne pas prendre garde à elle^ et... il iaut bien tout dire... la tôte sans doute montée par les étranges pénombres morales qui enveloppaient le personnage, elle avait fini par prendre plaisir dans ces secrètes contemplations.
Le besoin de voir, de plus près et d'entendre l'hôte de son père, non moins qu'aussi sans doute le désir de^ montrer en plein à lui, avait amené Arabelia dans le cabinet du lord, sous prétexte de lui reprocher d'être en retard, lorsqu'elle avait su que l'étranger venait de s'y rendre...
— Bonjour, monsieur le midshipmant... dit le pair du royaume, debout, prêt à sortir, en mettant les gants que son valet de chambre lui présentait. Je n'ai pasde bonnes nouvelles à vous donner... mes- démarches ont eu une issue contraire à mes désirs et aux vôtres... D'abord, iJ n'y a et il n'y a jamais eu sur les pontons, ni à Chalam, ni à Plymouth, ici ni ailleurs enfin, de prisonnier du nom de Aiarius de la Morlnie...
— Ah! mylord! exclama involontairement Gabrielie. Je ne saurais prendre ceci pour upe mauvaise nouvelle! ajouta l'amante, heureuse de penser que celui qu'elle aimait ne subissait point une si horrible captivité.
— Soit I fit sir Lionel. A votre point de vue vous pouvez avoir raison... Mais ce qui, par contre, devra vous affliger doublement, c'est d'apprendre que votre oncle Uocb, iecontre-mahre, n'est pas non plus à Boulogne... A i< vérité je dois ajouter que celui-là n'est pas inconDU.dit le lord, qui, par cette observation échappée à sa pensée secrète, témolgnaît des défiances singulières qu'à un titre qui nous est encore incompris, il avait apportées
ou LE MORT VIVANT iU^
dans celte affaire, après la première impression de surprise passée.
— El sait-on que mon oncle soit prisonnier des Anglais, mylord? demanda l'aspirant^ chez lequel en ce moment Teffroi relatif au sort du captif l'emportait sur la, pensée du secours que cette circonstance pouvait apporter à sa situation.
— Je ne puis ce soir rien vous dire de précis. Cette bouyelle a été-apportée ce matin par la corvette VÀlarm, cfue commande sir Richard Parkett^ lequel, en mission $ur la côte française, avait été chargé par un des lords de Tafliirauté de faire prendre des informations; ce finir, si je vois lord Hhonn à cette fête, peut-être en ^urai-je davantage, et, en ce cas je vous ferai prévenir...
Durant les cours instants qu'avait duré cette conver- 3^!rion, Arabella, que Gabriel, fort préoccupé de ce qu*il f^Pl^renàit, n'avait plus regardée après l'avoir saluée à son entrée, Ârabeila, disons-nous, n'avait pas quitlé des j^^f le mystérieux étranger..
^ ., ,— : J'espère que ces nouvelles n'auront point changé les dispositions bienveillantes que mylord a daigné me manifester, reprit Gabriel qui, malgré son peu d'expérience dji monde, avait compris par son cœur que le ton réservé ail noble personnage était la conséquence de quelque (iopire-temps fâcheux à sa cause à elle, et qui conspirait ci'nfre l'aménité naturelle de son protecteur, de cet hotame qu'elle ne pouvait regarder sans que sa ressembfenfeeavec le portrait mystérieux ne lui jetât une émotion nouvelle,..
<r-Non, monsieur... mes dispositions n'ont point chfliigé... car , j'espère, je veux être persuadé que vous êtes de la plus complète bonne foi dans cette affaire... S'il ci^en était pas ainsi... si des calculs que je ne veut pas supposer vouh avaient engagé dans cette intrigue..."^ votre physionomie me tromperait singulièrement...
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— Ah! mylord... la pensée d'un soupçon... balbutia Gabriel, à qui de grosses larmes vinrent aux yeux,
-s- La vostra prudenzia vi rende forse ingiusto, padre tnio! dit Arabella, qui ne voulait pas être comprise de Ta^pirant. — Quel giovine mi pare onestissimo^ è sôno persuasa che fra poco, avrete la prova délia sua buona fede in tullo cio !
— 5acà, figlia mial répondit le lord. lo non saprei dire quanto ne sarei felice,,. , ma in cosi grave cireos- 1anza<t la prudenzia deve far violenza al cuore... Allons, mon artiil reprit sir Lionel en s'adressant de nouveaçi à son hôte, patientez et espérez... Dieu sait que per*sonrie au monde, pas même vous, n'apporte un plus vif désir que moi à la conclusion heureuse de tout ceci*..
— Mon père vous en dit moins qu'il ne voudrai*, monsieur ! ajouta à 'son tour Arabella. Et quant à moi...
— Ma iilie s'unit à mon désir! interrompit sir Lionel. Espérons que, ce soir même, lord Rhonn m'apprendra que l'on a découvert la trace de ce contre-maître, qui tient dans ses mains un secret...
— Duquel dépend une destinée! interrompit à son tour Arabella, dont les grands yeux noirs échangèrent avec l'aspirant, surpris et ému, un long regard où celuici ne pouvait mettre que de la reconnaissance, et où' la jeune Anglaise crut lire un autre genre d'impression qûo sa beauté ne manquait guère de produire sur iotts les hommes.
Sir Lionel, qui craignait que cet entretien, tournant ainsi au sentiment, n'allât plus loin qu'il ne le voulait, xiongédia son hôte, s'apprêtant lui-môme à joindre son équipage pour aller à cette fête. Singulièrement émue par les diverses sortes d'impressions que celte scène avait jetées en elle, Gabrielle saisit la main gantée de celui de qui il lui semblait que dépendait sa destinée, et y dé-
posa un respectueux baiser mouillé de larmes... Puis, emportée par sa reconuaissance envers celle qui avait, par son intervention, modifié la sévère attitude du noble pair, Gabrielle, oubliant pour un moment lerôle qu'elle jouait, fit un pas et un geste vers Arabella, laquelle tendit sur-le-champ à l'aspirant sa main nue qui frémit d'erreur sous les lèvres innocentes de la pauvre jeuno fille. Mais aussitôt celle-ci, toute honteuse de ce qu'elle avait fait dans l'entraînement de son émotion, se sauva dans sa chambre, où elle passa une partie de la nuit h pleurer, et à chercher à s'expliquer les troubles, les sentiments confus qui s'agitaient dans son cœur, et audessus desquels planait la noble et touchante image de Mari us.
II faut dire ici que le commodore Richard Parkett, dont la passion pour Arabella, sa nièce, s'était accrue avec les difficultés, comme cela se passe presque toujours dans les natures énergiques et volontaires, avait réussi à mettre dans ses intérêts lady Motherly, une amie d'Arabella, et que celle-ci, donnant un bal précisément le jour oîi VAlarm arrivait à Londres, elle s'était empressée de faire' prévenir le commodore qu'elle l'attendait^ et le placerait à souper à côté de la belle et rebelle Arabella. Ce n'était, du reste, point la première fois que sir Richard se trouvait dans les mêmes salons que son noble frère, depuis que lord Saint- Vincent s'était flatté de les rapprocher. Le pair du royaume se tenait dans les salles de conversation et de jeu, tandis que l'officier supérieur de marine essayait, dans celles où l'on dansait, de faire sa cour à la beauté qui se trouvait ainsi placée entre les deux frères désunis, comme Inès de Mendoce entre les deux rois maures. Il avait été convenu des deux côtés, avec le comte Saint- Vincent, que le jour où le commodore obtiendrait d'Arabella son consentement à s'unir avec lui, il irait lui-même demander la main de la jeune tille à sir Lionel, que les deux frères s'embrasseraient,
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et que le contrat déjà prêt, el signé le même jour, reconnaîtrait au contre-amiral Parkeit un apport de fortune considérable... Il ne manquait donc à la réalisation de ce pacte de famille que le consentement de Tinfantc^, qui semblait fort peu disposée à s'y prêter, malgré les efforts combinés de lady Motherly,du vieil émigré mélomane, le marquis de Brachet, et de diverses autres personnes que sir Lionel, dans l'impossibilité où sa dignité de père et de frère offensé te mettait de travailler ouvertement à celle négociation, avait autorisées à endoctriner sa fille.
Au reste, avec son nom, sa fortune, sa beauté, miss Arabella n'avait, comme on le pense bien, nullement manqué d'adorateurs. La liste de ceux qui la poursui- ^ valent par le monde de leurs soins, de leurs démarches et de leurs œillades, était longue comme les mémoires de ses modistes. Les plus infatigables rivaux de sir Richard étaient, entre autres, un pair sans fortune; un baronnet qui avait croqué la sienne; un calculateur écossais, membre du parlement; un merveilleux sans le sou, dont le train de vie était merveille; un officier aux gardes, cadet de bonne familhî ; un langoureux membre du haut clergé, et un vieux fat à cors;H, qui avait, entre autres ridicules, celui de s'appeler Milleflowers. On comprend bien qu'aucu^i de ces postulants n'avait pu être pris au sérieux, et que si Arabella fut, durant la fête de son amie lady Motherly, d'une réserve et d'une froideur presque impertinentes envers son oncle sir Richard, ce n'était pas qu'aucun autre de ses adorateurs lui eût, de l'arc tendu de ses sourcils couvrant des regards toujours ardemment dirigés sur elle, lancé une dangereuse flèche dans le cœur... Avant la fin du souper, où sa protectrice lui avait fourni les moyens de faire sa cour, le commodore, désemparé par la maligne petite frégate qu'il canonnait depuis plusieurs mois, et . qu'il avait espéré cette nuit-là prendre à l'abordage, sir
ou LE MOTT VITIMT - 2Î3
Ricbard, disons-nous^ déçu et furieux, avait quitté la place et la fête, et dès le lendemain, it demandait au premier lord de Tamirauté une mission nouvelle pour le détroit, jurant qu'il ferait sauter le port de Boulogne, en attendant une expédition importante que le gouvernement préparait dans le secret, pour ruiner d'un seul €Oup la flotte et les travaux du premier consul,
Le lendemain, Gabriel reçut deux communications. Tune de sir Lionel, l'autre de miss Arabella.
La première avait pour objet l'avis que, des informations fournies par lord Rhonn, il résultait que le contre* maître Roch, lequel n'était plus à Boulogne, ne se trouvait, pas plus que Marius^ parmi les prisonniers des pontons...
La seconde, apportée par Miniki , prévenait l'aspirant français que miss Arabella comptait sur lui pour une course à cheval à Hyde-Park
Le lecteur a compris que la substitution de nom que Véquivôque de sa situation, de son existence pour ainsi dire frauduleuse, avait prudemment décidé notre héros à adopter, à son arrivée sur le RerU, était la seule raison qui avait annulé les recherches ordonnées par sir Lionel, puisque Joseph Altazin, mort dans l'ombre, dvait laissé son nom à Marins, mort avec un éclat légal...
Quant à Bocb, si l'espion anglais chargé de le découvrir à Boulogne ne le trouva point, on sait que ce ^ut la faute du mousse qui avait maladroitement laissé •échapper la bosse du canot, que la marée emporta vers de si étranger aventures.-.
Il nous reste maintenant à expliquer pourquoi le digne contre-maître ne se trouva point non plus en Angle- ^rre, révélation qui plongea Gabrielle dans la plus vive douleur,, car elle dut néiîessairement supposer que son oncle avait péri dans quelque combat...
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Quant à Tinvitation inattendue faite par Arabelta... Mais il nous faut passer au plus pressé, et il y a déjà trop longtemps que nous avons laissé le pseudo-commandant de la Licorne à Woolwich.