HAUTS FAITS DU CONTRE-MAITRE
Old Westminster est un amas informe de bâtiments dont Taspect n'est ni noble ni imposant. Ce lieu, le plus riche en souvenirs historiques qui soit à Londres, est un bizarre mélange de constructions antiques et modernes, amoncelées sans ordre et sans art, comme si chaque siècle s'était plu à déposer là un échantillon du goût ou mieux peut-être du manque de goût de ses architectes. Cette agglomération debâtimenls est située entre la Tamise et Tabbave de Westminster. La chambre de^ lords en occupait une partie; l'autre était affectée à la chambre des communes que les nobles pairs, par opposition à leur chambre haute, appelaient la chambre basse. Ces bâtiments étaient entourés de galeries, d'avenues, de corridors où se trouvaient des tavernes, des cafés fréquentés par les plaideurs, les gens de loi et les laquais des membres des deux chambres.
La plus grande des salles du vieux Westminster était célèbre à différents titres. Au point de vue de l'art d'abord, car elle passait pour la plus vaste qui fût au monde sans piliers ni colonnes; sous le rapport historique ensuite, puisqu'elle a été le théâtre d'une foule d'événements. C'est dans cette enceinte immense que le parlement se formait en cour de justice; c'est là que se tenaient les grandes séances royales ; c'est encore là que le malheureux Charles pr parut devant le parlement
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séditieux de Gromwell. On remarque encore la place qu'occupa le monarque et celle où siégea le farouche Bradshaw. D'autres cours de justice entouraient cette salle : la cour du cban(;elier, celle du banc du roi, king*8 bench (aujourd'hui de la reine), appareil de puissance royale qui, en Angleterre, environne les cours supérieures, au grand regret des radicaux.
Il était quatre heures du soir; la séance du parlement allait ouvrir, pour se prolonger sans doute fort avant daQs la nuit, et peut-être même jusqu'au matin, car on devait soumettre aux membres assemblés un rapport du plus haut intérêt au sujet d'un plan offert par un ingénieur, pour détruire en quelques heures la flottille de Boulogne.
Comme le moment de l'ouverlure des tribunes approchait, il y avait foule de curieux à la porte d'un petit escalier assez obscur qui conduisait à ces galeries réservées au public. Il n'y avait là que des hommes; les femmes n'entraient pas dans la chambre des communes. Chaque individu tenait à la main un billet vert, destiné à lui faire franchir la porte sous la responsabilité d'un membre de la chambre, car la séance était importante et presque mystéHeuse. Pourtant parmi tous ces curieux, il s'en trouvait un, le seul, auquel ce passe-port local manquait, et qui comptait y suppléer par une guinée qu'il tenait cachée dans sa main, toute prête à être glissée dans celle de l'huissier introducteur... Cet homme, c'était Roch.
L'épreuve lui réussit, et ayant franchi le sombre escalier, il parvint dans une large tribune, déjà en partie encombrée de public, et qui, placée en face de l'orateur, au-dessus de la porte principale, valait pour la circonstance une bonne loge d'opéra. La salle de la chambre des communes n'était pas fastueuse, mais elle avait un caractère de sévérité qui ne laissait pas que d'imposer.
C'était autrefois une chapelle, que Henri YIÏI donna
auï communes, et dont i'arehttecture gothique a quelque chose de respectable. Trois immenses fenêtres en ogive, tracées, derrière le fauteuil de Torateur, et donnant sur la Tamise, l'édairent largement- Des banquettes recou- Tertes de coussins verts, des tribunes circulaires pour les différentes classes d^assistants, et soutenue par des piliers de fer bronzé à chapiteaux dorés, voilà toute la décoration du lieu oii s'agitaient alors les plus graves questions concernant la paix et la desUnée du monde.
Au moment où Roch s'installa frauduleusement dans ce dangereux sanctuaire des affaires d'Etat, une trentaine de membres à peine étaient épars dans la salle.' Les unslisaient, d'autres causaient entre eux, allaient, venaient, sortaientet rentraient. Cest que l'orateur en large perruque à la chancelière, *et en vaste robe noire, entonnait la première lecture d'un bill insignifiant proposé par les ministres. Peu à peu pourtant arrivèrent des membres, bottés et éperonnés les uns, et couverts de la poussière fashionable dllyde-Park; les autres le curedents à la bouche,- comme des gens qui avaient bien employé le temps où pérorait Tauteur de cette espèce, qu'en , Angleterre on appelle dinnefshell (cloche du dîner), pour dire qu'on va dîner tandis qu'il parle.
Roch se trouvait placé à côté d'un gros homme auquel les niaiseriesde formes qui ouvraient la séance faisaient souvent hausser les épaules. Bientôt^ las d'attendre la communication intéressante qui l'avait amené, cet homme se retourna vers l'aventureux contre-maître, et lui demanda s'il était radical ou ministériel.
— Heu, heu ! fit Roch.
— Moi, dit le voisin, je déteste ces suppôts d'Addington, ces formistes mitigés qui ne veulent que des améliorations, qui savent que notre constitution vit de vieillesse, et qui n'osent y porter sérieusement la main, dans la crainte peut-être qu'il n'en soit d'elle coR)me de ces vieux
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monuments qui se démolissent dès qu'on veut les répa- Ter... Pensez-vous comme-moi î
— Heu, heu ! ût Roch, qui aurait bien désiré être quelques places plus loin, et faisait semblant d'écouter trèsattentivement Texposé du bill, dont au fond il se moquait comme d'un bout de vieux bitord.
— Âh ! ce qu'il nous faudrait, monsieur, pour mettre les Français à la raison, œ serait une bonne révolution con6ée à la populace des trois royaumes, et qui, après une refonte générale de cette vieille paperasse de charte, nous rendît assez forts è Tintérieur pour imposer haut la main à ces frenchdogsJ... un bon ultimatum ne v€^ Tietur... Leur Bonaparte, simple général dans sa Corse, le désarmement des troupes, les travaux impertinents de leurs ports comblés... Ahl ahl si j'étais seulement vingt-quatre heures sous la couronne de Georges III, ou seulement dans l'écharpe du premier lord de Tamirâuté...
— Vous rayeriez Boulogne de la carte géographique, î'i parie 1 dit l'imprudent contre-mattrequibouillaitdans son surtout à l'anglaise, et qui se sentait la violente dé^ mangeaison de a lancer le radical à la mer, par-dessus la rampe de la tribune,-» oomme il pensait.
-^ Oui-da ! et ce serait bien fait !... reprit le voisin. Hais vous allez entendre tout à l'heure un fameux pro* jet... Avec ce plan, le petit Buonaparte pourra retourner en Egypte mesurer les obélisques...
— Heu, heul reprit Roch, qui se renferma de nouveau dans sa prudence.
Le gros homme avait repris ses déclamations^ lorsque k)at à coup on entendit ces mots s'élever de toutes les parties de la chambre, enfin au grand complet :
— HearJ hearJ
C'était le rapporteur chargé de donner communication "à la chambre de Timportant incident à l'ordre du jour.
— Messieuri, dit-il, des offres on tété faites au ministère
pour la révélation d*un moyen sûr, paraît-il, d'anéantir les audacieux préparatifs que l'ennemi fait de l'autre, côté du détroit, dans le but d'envahir nos plages ! D'aussi folles, d'aussi orgueilleuses espérances ne mériteraient que le mépris, si le peuple avait dans nos moyens do défense la même confiance que le gouvernement... Mais, par respect pour le brave peuple anglais, le cabinet se montre disposé à user des armes qui lui sont offertes, pour conjurer un mal auquel, pour sa part, il ne croit pas...
Ici l'orateur s'arrêla lin moment, comme pour juger quel eifet produisait sur la chambre et sur les tribunes publiques cet exorde, où l'initiative du gouvernement alarmé se masquait d'une apparence de concession à l'opinion du pays, afm de rendre l'importante mesure qu'on voulait prendre populaire...
Que de fois ces roueries, qu'off appelle la diplomatie politique, n'ont-elles pas réussi à faire croire à une nation que. c'était elle qui voulait , qui exigeait ce qu'on lui imposait ainsi impunément, faute aux innombrables unités qui composent ce grand tout de pouvoir se consulter, s'éclairer entre elles !
De nos jours la presse a diminué ces dangers; mais en 1804 toute l'Europe fut souvent la dupe de ces .subterfuges gouvernementaux. La fameuse affaire des catamarans en offre, pour l'Angleterre, une des applications les plus hardies.
L'orateur reprit :
— La prudence, la discrétion nécessaires en pareille matière empêchent que les plans proposés pour atteindre le résultat désiré par la nation vous soient développés à cette tribune. Il suffira pour le moment d'assurer la chambre que rien de plus ingénieux , de plus sûr dans ses effets n'avait germé jusqu'à ce jour dans la tête d'un ami de son pays. Ce projet, si vous en approuvez le but, l'objet, la destination, délivrera à jamais le peuple
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anglais des inquiétudes que le gouvernement respecte sans les partager...
— Si le projet ressemble à celui qui a si mal réussi à lord Nelson Tan dernier, interrompit un membre de ropposition, il pourrait bien tourner encore à la confusion du pays plutôt qu'à son triomphe !
— Est-ce une nouvelle édition du comblement des rades ennemies? ajouta un autre membre, faisant allusion 'h une idée extra vagabte du ministère, qui avait voulu (dans son peu de souci pour les projets de Napoléon) renfermer la flottille dans les ports de Boulogne, Wimereux et Ambleleuse, en coulant des navires chargés de pierres à Tentréo du chenal de chacun de ces ports.
— La prudence m'impose ici trop de réserves sur une matière aussi délicate, reprit Torateur du gouvernement, pour que j'explique aux honorables interrupteurs en quoi le nouveau projet dont il s'agit remporte sur tout ce qu'on a pu concevoir jusqu'à ce jour... Il me suffit d'annoncer que ce plan doit consommer d'une manière infaillible la destruction des moyens d'attaque ennemis dont s'inquiète une partie de la nation. Ceux des membres de la chambre qui désireraient se rendre compte de ce plan n'auront qu'à se présenter à l'amirauté, où les détails seront mis sous leurs yeux par l*ingénieur môme qui les a conçus... et ces jours^ci le gouvernement demandera à la chambre un vote qui sanctionne cette entreprise.
Ceci dit, le laconique orateur quitta le fauteuil, au milieu d'une foule de conversations que cet incident fit naître dans les groupes. Les tribunes, déçues dans leur espoir d'apprendre jusqu'aux détails du projet, partagèrent rinattention de la chambre, quand un député ministériel monta les gradins pour parler sur d'autres questions. Roch, qui vit que^désormais la séance serait
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sans intérêt pour lui, cherchait à se retirer, lorsque son gros voisin l'interpella de nouveau :
— Hum!... encore un projet, monsieur... Lord Melville est un véritable Anglais... il déteste la France et son Buonaparte... C'est un homme d'une haute capacité; il vendrait à lui seul tout le cabinet d'Addington... N'est-ce pas votre avis, monsieur?
— Heu ! heu ! murmura encore Roch en cherchant à enjamber les banquettes.
— Par saint Patrice, monsieur, vous êtes bien prudent ! Est-ce que l'honorable membre qui vous a donné un billet pour entrer ici serait un partisan de Yogre de Cône ?
Roch comprit que dans ces moments de virulentes passions politiques rien n'était si aisé que de se faire une querelle, et, comme il avait cent raisons et plus d'éviter pareille chose, il ne répondit rien au radical qui essayait de le poursuivre de ses fâcheuses interrogations. Il gagna lestement le petit escalier sombre, se faufila comme un adroit marin à travers les lourds johnbuîl qui quittaient la séance, et gagna les cours et bientôt la rue, laissant son intempestif voisin maugréer et jurer contre la froideur du patriotisme britannique du digne marin français!
Il y avait près de deux mois que Roch était à LondreS sans que, grâce à sa prudence, aux précautions dont il s^entourait et à ce qu'il possédait de langue anglaise, il lui fût arrivé rien d'inquiétant. N'ayant pu découvrir le lieu où était détenu Marins, qu'il cherchait naturellement sous son véritable nom, comme avait fait sir LionelJI •avait modifié ses premiers et trop aventureux projets, et à l'aide des guinées et des pounds irourés dans la ceinture de l'officier surpris endormi sur le capot de chambre de la Licorne, il avait quitté le dangereux uniforme à la faveur duquel il était descendu à Woolwkbf 'et, se donnant de son mieux l'apparence d'un Anglais pacifique, il avait pris une chambre dans une rue voi-
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sine de Pîccàdilly, où il allait souvent se distraire à regarder les originaux défiler devant les riches magasins de ce quartier célèbre.
La veille du jour où nous le retrouvons aventuré dans la chambre des communes, notre ami, étant à prendre une moque de bière dans une taverne, avait entendu des voisins de table parler d'un projet soumis par l'ingénieur à Tamirauté, pour anéantir en quelques heures la flottille de Boulogne; il avait, comme on le pense bien, dressé les oreilles. Ayant ensuite appris que la question d'adoption du système serait présentée au parlement le lendemain, il avait longtemps hésité s'il essayerait d'y pénétrer, car, par une délicatesse d'homme de cœur et de marin honorable,'Rochy depuis son séjour à Londres, avait consciencieusement évité toute action, toute démarche qui ressemblait à un vil espionnage... et à œ point, que malgré le vif désir qu'il en avait souvent Tessenti, il s'était privé d'aller visiter le port de Londres, que sa curiosité d'homme du métier lui eût fait trouver tant de plaisir à voir, et que même il s'était abstenu <i'approcheT de la partie de la Tamise qui s'étend à l'est du pont de Southwark.
Si le digne marin avait pu deviner que dans ces rues populeuses où il traînait son désœuvrement inquiet, avait aussi erré, pendant une première semaine de curioâté, celle qui possédait une si vive part dans ses appréhensions, dans ses craintes, et dont la destinée inconnue partageait toutes ses préoccupations avec l'insuccès de ses démanges au sujet de Marius !
— Où sont-ils tous deux? s'écriait-il souvent le soir, après une journée passée à bfttir mille plans divers et sans issue. Marins est un courageux jeune homme... n'importe où il soit, il sera plus fort que la souffrance et le malheur qui Taccablent... Mais elle, ma Gabrielle, qu'en ont-ils fait, ces insulaires maudits?... Aht si je tenais, îttoi, ce portrait que je regrette de lui avoir confié... je
suis sûr que je trouverais ce mylord d*enfer, et qu'on ne tarderait pas à la découvrir aussi, elle... et le pauvre Marins pareillement!... Mais je n*ai plus que ce papier... et avec cela seul, que puis-je faire? Allez-vous-en donc trouver quef est le lord qui écrivait ainsi à vingt ans! Et pourtant^ je parie que si je pouvais voir réunie dans une salle toute la noblesse d'Angleterre, je reconnaîtrais mon séducteur, malgré les longues années qui se sont passées depuis l'époque où a été fait ce portrait que je vois là dans ma mémoire... mais que je ne peux pas aller expliquer à tout le monde, en demandant : Connaissez-vous un mylord comme ci et comme ça?
Quelques jours après la séance du parlementa laquelle il n'avait pu résister à se rendre, dans une conjoncture où il paraissait qu'il s'agît de la destinée de la flottille et du port de Boulogne, Rocb vit des groupes se former devant les tavernes et dans tous les lieux publics... Une certaine agitation régnait dans le peuple, et il entendit dire à des passants que les deux chambres étaient convoquées extraordinairement... Il entra dans uu café, jeta les yeux sur les feuilles publiques, et y lut la traduction d'un sénatus-consulte qui con liait le gouvernement de la ;république française à un empereur, et qui décernait la couronne impériale à Napoléon Bonaparte, premier consu) actuel de la république I '
Roch, sans interroger sa conscience de patriote, pour savoir si ce grand événement était ou non un bien pour sa patrie que les armes républicaines avaient rendue si glorieuse, Roch, disons-nous, ne pensa tout d'abord qu'à une chose : c'était que l'empereur avait le droit de faire grâce à Marins... Puis, la joie qu'il ressentit à cette idée ayant uir peu calmé ses inquiétudes et ses préoccupations, il s'abandonna aux nombreuses pensées que faisait naître cet événement qu'il jugea, en résumé, devoir être un bien pour la France, puisqu'il vil durant plusieurs jours l'Angleterre s'en consterner I
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Mais, peu de temps après, le contre-maître, qui sui* yait attentivement la lecture des feuilles publiques, reçut une nouvelle commotion, en lisant que l'empereur était attendu à Boulogne, et que le 28 thermidor (15 août» jour de sa fôlel...) il ferait, dans un des camps formés auprès de cette ville, une solennelle distribution du nouvel ordre de la Légion d'honneur aux braves de Tannée et de la flotte qui s'étaient le plus particulièrement distingués, et que tous ceux qui, depuis la création des récompenses nationales, avaient reçu des armes d'honneur, seraient admis à échanger leur première récompense contre J'étoile des légionnaires...
A cette nouvelle, Roch éprouva une sorte d'éblouissement... Toutes ces idées de gloire, cet enthousiasme guerrier que^nous avons plusieurs fois vu l'assaillir et lutter avec les instincts de son cœur aimant, revinrent en foule et l'étourdirent un moment. Il oublia Gabrielle el Marins, et ne vit plus que cette céiémonie étourdissante présidée par le glorieux empereur, et dont il avait ^e droit d'être un des héros...
Le vertige dura tout un jour ; puis une nuit sans sommeil lui ayant apporté un autre plan à ajouter à tous ceux que les intérêts qui se partageaient son âme lui avaient déjà fait concevoir, il attendit avec impatience ïe moment d'exécuter ce dessein nouveau, auquel, cette fois, il était dit qu'il ne faillirait pas. Vers midi, il prit dans une cachette de sa chambre les papiers de la Licorne, qu'il avait, on s'en souvient, emportés, et se mit en chemin pour rhètel de l'amirauté
Napoléon était arrivé à Boulogne le 30 messidor an xi (19 juillet 1804); les troupes affluaient de toutes parts, Montreuil, An-as, Saint-Omer, Calais, etc., vidaient leurs camps et leurs réserves sur la côte de Boulogne. La veille <5u jour glorieux, une salve générale de l'artillerie de toulc la flottille porta jusqu*en Angleterre l'annonce d'un
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événement qui redoubla les inquiétudes du cabinet de Saint-Jàmes, déjà si vivement alarmé par la présence de l'empereur, au lâilieu de son armée, à deux heures à peine du rivage anglais, et à la tête d'une flotta assez nombreuse pour la jeter comme un pont sur le détroit !
Le ciel voulut favoriser la fête ; il brillait d*ua soleil radieux.
Ce même soleil^ coïncidence notable, éclairait deux autres nobles fêtes pour lesquelles le jour de saint Napoléon avait aussi été choisi dans nos ports : à Cherbourg» on célébrait solennellement Télévation de Tadmirable digue, enfin parvenue à une hauteur qui lui permettait de braver la violence de la mer; à Anvers, on consacrait l'ouverture de l'arsenal maritime qui, en moins d'une année, sous l'œil fécond de Napoléon, avait produit sept chantiers, trois vaisseaux^ une frégate et deux corvettes <le haut bord 1
Dès le matin du grand jour, toute la flottille, après une nouvelle salve générale, couvrit ses mâts des couleurs vives et tranchantes de ses flammes et de ses pavillons. Partout la générale battit dans les camps où se pressaient cent mille hommes commandés par le maréchal Soult.
A dix heures du matin, toutes les troupes, dans Ipur plus belle tenue, toutes les députations des villes voisines, les autorités, la cour militaire impériale, les nombreux états-majors, tous les spectateurs officiels et l'immense foule des curieux, se mirent en marche vers le lieu admirablement choisi pour la cérémonie.
A la droite du port, entre le Moulin-Hubert et le village de Therlincthum, au-dessous de la Tour de César enfm, la nature, dans ses convulsions, a creusé un vaste amphithéâtre dont le plan s'incline doucement vers la m^. On eût dit que les vagues, souvent rougies du sasg de nos marins, dussent, en se soulevant sous leurs par naches d'écume, assister aussi à la récompense des braves •q u'elles avaient portés dans lemrs victoires]
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Le soleil brillant traînait sar Vazar sombre de cette mer un long sillon d'étincelles, comme un splendide chemin pour conduire à des gloires nourelles les soldats et les marins que la main impériale allait décorer de rétoile au ruban de feu I
Au milieu de cette vallée restée célèbre, s'élevait un tertre dans le goût antique, tel que chez les Romains on en dressait aux Césars, quand ils haranguaient Tannée.
Au centre de ce tertre se trouvait un fauteuil ayant servi à Dagobert, et qu'on voit aujourd'hui dans la salle des antiques, à la bibliothèque impériale.
Derrière ce vénérable siège s'élevaient des trophées, des panoplies formées de tous les drapeaux conquis sur l'ennemi dans les batailles de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, de Montenotie, de Castiglione, du Mont-Thabor, do Mârengo, etc. Toutes ces bannières trouées par lamitrailh^ étaient comme une éloquente mémoire des hauts faits do bon nombre de ceux qu'on allait décorer.
Une immense couronne de lauriers sur laquelle s'agitaient les queues de pourpre des pachas d'Egypte et les guidons des mamelucks d'Aboukir et dos Pyramides, s'avançait, comme le dais le plus digne, sur le sicge légué au héros par la première race de nos rois.
Aux côtés du trône de fer, des trépieds antiques portaient les casques authentiques de Duguesclin et de Bayard , dans lesquels on avait poétiquement déposé les insignes des nouveaux légionnaires
Les versants de l'immense amphithéâtre avaient été en partie recouverts de nombreuses estrades avec tentures formées des pavillons de la marine, et dont le bariolage ressortait sur la verdure sévère du terrain. Ces <^trad6s étaient occupées par les dames de Boulogne et les ' nombreux spectateurs conviés à la cérémonie et accourus des départements voisins. La foule du peuple curieux couronnait les collines jusqu'à une grande dislance dans
la campagne > le fond dû cirque étant destiné à l'armée de terre et de mer.
Cent mille hommes revêtus" de la plus splendide tenue de leurs uniformes variés : cavalerie, marine, infanterie, vinrent occuper la pente qui semblait découler du trône impérial jusqu'à cette mer, où un geste du chef devait les précipiter tous dans la flotte prête à tourner le cap vers une conquête nouvelle.
L'armée avait reçu une disposition d'un admirable effet : ses bataillons formaient comme autant de rayons dirigés vers un centre commun : le trône. Et c'étaient bien de véritables rayons, car le soleil qui pétillait sur les armes polies éblouissait les yeux.
A la tête de chaque colonne, étaient les braves qui devaient recevoir l'étoile ; derrière eux les drapeaux et les généraux de chaque division. Aux côtés du trône se groupaient les dignitaires chamarrés d'or et de rubans, les ofQciers généraux, les préfets, les évêques, les brillants états-majors des deux armées. Derrière, la garde impériale était en bataille ; tous les corps de musique et plus de deux mille tambours s'apprêtaient à donner le signal
La vue éloignée des deux* camps, celle de l'entrée du port, l'aspect d'une partie de la rade et du havre de Wimereux, la mer dont la brise fouette l'écume, le soleil d'août dans un ciel saris nuages, au loin la ligne d'embossage qui veille à la sûreté des côtes... plus loin encore, le profil grisâtrq de cette Angleterre contre laquelle on s'arme, tel est le majestueux spectacle qui s'offre du sommet de l'estrade formant le centre de cet immense colysée!
Au loin les campagnes prêtent tous les accidents de leur terrain, toutes leurs constructions élevées aux innombrables curieux qui sont accourus des environs, et jusque de Paris même.
La ville de Boulogne qui, le malin, était obstruée par
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le passage des troupes, et retentissait du roulement des tambours. étourdissants et des fanfares guerrières, est tout à coup devenue silencieuse et déserte comme une autre Pompéia... Pas un être n'apparatt dans les rues; toute la population esta la vallée de Therlincthum, pour jouir du magniûque spectacle que la France armée donne en face de l'Angleterre !
A midi, l'empereur était parti à cheval de sa baraque de la Tour d'Ordre^ accompagné do ses ministres, des maréchaux et d'un nombreux état-major. Une salve d'artillerie annonça son départ, une seconde signala son arrivée au milieu de l'armée...
Suivi de son état-major, formé de généraux vainqueurs de toute l'Europe, il arriva au grand galop de son cheval blanc, jusqu'au pied de Tesù'ade du trône, gaidant d'une main avec une surprenante adresse son coursier à travers les masses acclamantes, et saluant de l'autre avec son éternel petit chapeau.
L'empereur était en uniforme de colonel des grenadiers de sa garde : habit bleu à revers blancs, culotte blanche, bottes molles à l'écuyère , fit, eu égard à la circonstance, le grand cordon moiré de la Légion d'honneur par-dessus l'habit..
Il gravit Testrade, salua de nouveau les deux cent mille spectateurs. Son frère Joseph , le futur roi de Naples et d'Espagne , était debout à sa droite ; derrière eux se groupèrent les grands officiers de la couronne.
Les ministres, les maréchaux récemment créés, les amiraux, les sénateurs, les colonels généraux, les membres de l'Institut, les conseillers d'État, les évoques et les fonctionnaires civils étaient éparpillés sur les marches de Testfade.
Les pages et les aides de camp se tenaient plus bas, prêts a s'avancer au moindre signe pour aller porter les ordres de l'empereur.
A un regard de Napoléon , Lacépède, grand chance-
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lier de Tordre, s'avança sur les premières inarches de l'escalier et récita un petit discours que personne sans doute n'entendit; après quoi l'empereur se leva, pro nonça à tiàute voix la formule du serment que chaque récipiendaire avait à faire; ce serment finissait par ces paroles :
— Je jure de défendre, au péril de ma vie, rhonneur duiiom français, la patrie, l'empereur....
A peine ces mots eurent-ils été articulés, qu'un cri immense s*éleva du sein decesmilliersd'hommes... c'était l'armée entière qui s'unissait au serment demandé aux seuls légionnaires... l'armée qui, apprenant de {»roche en proche ces derniers mots de la formule, voulut s'y associer par un mouvement spontané et solennel...
Ce fut un instant sublime ! L'empereur en fut ému et se retourna vers les groupes d'officiers, parmi lesquels était plus d'un Judas de l'avenir.../
-;- Messieurs... messieurs! dit le héros, qui sentait que l'émotion le gagnait, et qui n'aimait point à laisser percer ses faiblesses, commençons, je vous prie!
Alors, plusieurs grands-aigles de l'ordre' s'approchè-renl; à un signal convenu, les légionnaires s'avancèrent au pied de l'estrade, et les musiques, dirigées par le célèbre Méhul, entonnèrent le Chant du Départ.
Un aide de camp appelait le militaire décoré, celui-ci se détachait du groupe, montait, enivré, Tescalier du trône, était reçu par le grand chancelier, qui lui remettait son brevet, puis il se dirigeait vers l'empereur, debout devant son fauteuil dô fer ; alors un page prenait la croix enrubannée de pourpre dans un des casques héroïques placés sur les antiques trépieds, et la présentait sur un petit coussin de velours à l'empereur qui l'attachait lui-mênie smr la poitrine du brave...
Napoléon reconnaissait presquetouscessoldâtsetces marins! il les accueillait paternellement, leur parlait un moment, comme à de fidèles compagnons de sa gloire
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passée et de ses travaux futurs... puis i<'s tambours Laitajent un bao, et le décoré, ayant salué, s'en allait, objet des regards et de Fenvie de toute rarmée.
Plus d'un de ces hommes de fer, au courage indomptable, qui avaient dix fois insouciamment affronté la mort, gravirent ces marches, au haut desquelles les attendaient une glorieuse récompense et des paroles hnpériales que Toreille retient comme si elles se burinaient dans Tairain; bon nombre de ces braves, disons*nous, montèrent là les Carabes tremblantes, la télé éperdue, comme un criminel qui gravit Téc^afaud !...
11 y eut même, on s'en sou vient,' plus d'une erreur singulière, plus d'un épisode touchant ou burlesque, produit par rémotion qui causait aux récipiendaires, simples matelots ou soldats, une sortp d'ivresse, un délire... Mais chaque personnage entourant l'empereur venait au secours du brave ébloui, éperdu; l'erreur était réparée avec bienveillance, l'homme rerais dans le bon chemin, et les fanfares retentissantes annonçaient un élu déplus I
La liste des légionnaires touchait à sa fin; il ne restait plus que six récipiendaires au bas du trône, et le casque de Bayard contenait encore sept croix...
En ce moment, une certaine agitation eut lieu dans l'élat-major de la flottille qui se trouvait en tête des colonnes des marins. Un homme, dont les vêtements Tuisselaient d'eau, cherchait à se faire jour au milieu des uniformes qui reculaient à son fâcheux contact, criant de toutes ses forces :
— Commandant Bertiol! commandant Bertioll... je suislà !... me voici présent à l'appel ! commentça va-t-il ? ça va bien!... j'arrive encore à temps, j'espère, pour recevoir ma croix... Excusez, mes officiers, si je suis un peu humide... c'est que je viens du détroit... j'ai eu peur de ne pas arriver à temps... j'ai planté là le navire et j'ai fait un bateau de mon derrière pour venir me pré-
senler à mon empereur.,. Pardon de ma tenue, mes commandants ! Où est-ce qu'est ma crdix ?
Le lecteur a reconnu Roch ! comment se trouve-t-il là? c'est ce que bientôt il expliquera lui-même.
— Retirez- vous, Tamil s'écria un chirurgien-major de marine, sur le parement de velours cramoisi duquel le contre-maître, en se débattant, avait éclaboussé un peu d'eau; retirez- vous donc, vous dis-je, ce n'est pas ici voire place î
— Gomment, que je me retire? ah. beni ah ben! on me retire donc ma croix? N'ai-je pas ma hache d'hoDneur à échanger, moi aussi, avec mon empereur et roi? Commandant Bertiol I je suis ici, mon commandant!,., est-ce que vous n'y êtes pas? Comment ça va-t-il? ça va bien! me voilà exact à l'appel comme pour une double ration de schnick !
— D'où diable viens-tu donc, mon brave, dans cette tenue-là? De la patrie des requins, sans doute? demanda un officier.
— Je viens de la patrie des poils de carottes, mon lieutenant... Où est-ce qu'est donc le commandant Bertiol,,si c'est un ofTel de votre part? Il me connaît et il me fera faire place pour ma croix!
Le capitaine de frégate , prévenu du singulier appel qui s'adressait à lui, s'approcha enfin. Roch lui expliqua sommairement' ses prétentions.
— Eh bien, si on t'appelle, tu te présenteras... mais comme te voilà, c'est impossible... D'où diable sort- il ainsi fait? du sein d'Amphitrite sûrement... Allons, je vais remédier à cela !
Et^ ayant appelé un enseigne de vaisseau, le commandant lui donna ordre de faire prêter pour un moment au contre-maître la veste aux parements galonnés de quelque marin de son grade.
Roch avait à peine changé son hulot mouillé contre l'uniforme de son collègue, dont il avait aussi passé les
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bufOeteries de la giberne et du sabre, que son nom fut prononcé par Taide de camp qui appelait les légion* naires... mais aussitôt ce nom articulé^ i*offîcier, se reportant sans doute à la colonne des observations^ comme il l'avait fait déjà pour deux ou trois autres^ ajouta :
— Ce marin, pris dans la ligne d'embossage, se trouve, s'il n'est mort, prisonnier des Anglais!
— Prisonnier, oui ; mort, non ! s'écria Roch^ qui s'avança vers l'estrade, au moment où sa croix et son brevet étaient remis par le comte de Lacépède à un des employés de la Légion d'honneur, gardien provisoire de la noble part des abfients.
L'empereur, qui vit le marin, incertain de sa conduite, protester ainsi contre l'observation qui avait suivi son nom, se retourna vers le grand chancelier, comme pour avoir explication de l'incident ; mais voyant à l'attitude de celui-ci qu'il était aussi surpris que lui-même, il fit signe au marin d'avancer...
Roch, déjà fort bouleverse par ce qui s'était passé, en voyant que l'empereur l'appelait, eut un éblouisscment... il s'appuya un moment sur le bras d'un des grenadiers en faction au pied du trône, puis sa faiblesse d'un moment subissant une réaction vive, au lieu de s'évanouir, comme il eût pu résulter de son émotion, il^ subit Texcès contraire, et se sentit comme transfiguré par une exaltation d'orgueil fiévreux. Il escalada donc les degrés comme s'il fût monté à l'abordage do la gloire !
-^Comment ça va-t-il? ça va bien ! je suis donc arrivé à temps... Présent, mon empereur et roi! s'écria-t-il, s'arrêtant net de son escalade et dans la position du salit militaire à deux pas de Napoléon.
— D'où viens-tu? demanda l'empereur d'une voix dont le timbre sévère contrastait avec le sourire contenu ^ui plissait sa bouche, à la vue de cet homme, les che-
2Î2 LES rONTOKS ANGLAIS
yeux collés à la face par Teau, le paotaloD suintant etie torse étriqué dans une veste trop étroite.
— Je Tiens d'Angleterre exprès pour recevoir ma croix de la grande main de mon empereur et roi !
— Ëtai&-tu donc prisonnier?
— Ça serait trop long à raconter... mais si mon empereur et roi savait ce que j'ai fait depuis te moment où le gredin de mouss^ a làctié la bosse du canot... Son Éminence dirait; Rocb mérite plutôt deux croix qu'une !
Napoléon sourit. Roch était toujours fixé, le reversée la main ad fronts les yeux sur Les t>ottes du héros, dont il eût autant redouté de fixer le visage que le soleil d'août.
L'empereur, fît signe à un aide de camp, qui s'approcha :
— Vous vous ferez expliquer ce qui se passe, major! dit Napoléon à demi- voix. Cet homme est-il bien le titulaire appelé?
— Sire, j'ai vu un capitaine de frégate ordonner qu'on le fît changer d'habit...
— C'est bien! avance ici... reprit l'empereur en faisant signe au page de lui donner la croix, pour l'attaclier sur la poitrine du contre-maître.
Mais Roch ne bougea point. Il semblait collé sur l'estrade par l'eau qui coulait encore de ses vêtements, et qui formait une petite flaque sous ses pieds. Le brûlant soleil faisait fumer le pantalon en le séchant à l'extérieur.
— Avancez donc! dit Joseph Bonaparte, Impossible à Roch de bouger... il ne se fût pas rangé
pour laisser passer un boulet de canon.
— Allons, unissons 1 reprit Napoléon, qui commençait à s'impatienter de cette scèna dont il n'avait pas le mot.
Et s'avançant lui-m6me de quelques pas vers le marin
ou LB MORt VIVANT 245
immobile et pour ainsi dire pétriûédans son salut militaire, ccMafime le Chinois du Chetal de bronze dans son lazzi, le héros iui attacha la décoration, en lui disant d'an ton un peu brusque :
^ Puisque tu ne viens pas la chercher, il faut bien que je te l'apporte !
— Mon empereur et roi... murmura Boch presque safîoqué par une émotion intérieure qui arait enfin pris le dessus d'une exaltation, d'une ivresse passagère^ je me sens coulé à fond par... par la présence de Votre Eautesse,.. et j'ai fait fausse route! Pourtant, j'aurais voulu, si c'eût été un effet de votre part... j'aurais désiré... d'échanger ma croix Contre une grâce...
— Assez... assez comme cela pour aujourd'hui... tu raconteras ton affaire à ton amiral... passons à un autre, dit l'empereur en faisant un signe que suivirent immédiatement le roulement des tambours et les fanfares <)ui signalaient chaque remise de croix.
— Pare à virer! se dit Roch abasourdi.
Puis il de.scendit au hasard les marches du trône, et ^lla se fourvoyer dans un groupe de membres de l'Instilut et de conseillers d'État. Une personne charitable le i^oùtdans le droit chemin. Eo rejoignant son corps, il fat accosté par le capitaine de frégate Bertiol.
— Allons, es-tu ivre, gros marsouin ? flle dans les f^ngs... plus tard, nous aurons à régler ensemble !
*--Ah! mon commandant ! mon commandant! balbutia le contre-maître, les larmes aux yeux, et ne pouvant dire autre chose.
•* Cest bon! dans deux heures, tu viendras me parler... nous compterons... tile !
Le chancelier, comte de Lacépède, épuisa bientôt la des légionnaires. La distribution finie [elle avait <luré plus de cinq heures), une troisième i^lve d'artillerie partit de tous les forts et de la ligne d'embossage. Alors on vit, une certaine agitation se produire dans le
groupe des offlciers généraux et supérieurs de la marine : un officier d'ordonnance venait d'arrivet au grand galop, et s'était arrêté auprès du ministre de la marine. Peu d'instants après, Decrès s'approcha de l'empereur, et lui ayant parlé quelques moments, lui offrit une longue-vue, à l'aide de laquelle Napoléon regarda d'uc mouvement vif à l'horizon. C'est que par la plus heureuse conjoncture , à ce moment mtoe, et pour couronner dignement cette belle cérémonie, une escadrille de cinquante voiles, sous les ordres du capitaine de vaisseau Daugier, arrivait du Havre, passant fièrement au milieu de la croisière anglaise, pour entrer dans le port de Boulogne renforcer la flottille déjà prête à jeter notre armée sur la côte anglaise...
Revenons au contre-maître Roeh.
La première chose que fil notre héros (quo le brillant .soleil de cette splendide journée avait fini de sécher), en rentrant en ville, fut d'aller se mettre aux ordres du commandant Bertiol. Il attendit le bon capitaine de frégate plus d'une heure, celui-ci ayant été retenu dans le cortège impérial. Il arriva enfin, et s'étant enfermé dans un cabinet avec le contre-maître :
— Maître Roch, lui dit-il d'un ton assez sévère, qu'estce que signifient toutes ces extravagances?
— Extravagances, commandant?... extravagances?... ma croix est-elle aussi une extravagance?
— Il ne s'agit pas de votre croix... mais bien de ce que vous avez fait depuis plus de trois mois, que vous êtes venu me trouver, afin de vous faciliter les moyens d'approcher de près l'ennemi, pour, dans le cas oîi vous seriez pris, pouvoir porter secours à ce jeune homme...
— Eh bien, commandant, j'ai été pris...
— Roch ! fit le capitaine de frégate d'un ton plus sévère, répondez-moi, la main sur votre cœur... cette éloile de l'honneur que vous portez, le grand homme ne l'a-t-il pas attachée sur la poitrine d'un déserteur?
ou LE MORT VIVANT ^45
— Ail! commandant, quel mot! quel soupçon!... est-ce que si ça était, j'aurais osé venir me présenter commença devant mon empereur et roi?... Ahl commandant Berliol, quef mal vous, me faites-là... là par où j'étais si fier, aujourd'hui!,., ajouta le marin>en se frappant la poitrine.
Et le loyal marin raconta au digne officier la série de mésaventures et d'exploits à travers laquelle il était débarqué sur les bords de la Taniise.
Souvent interrompu par les questions du commandant Derliol , Roch continua le récit de ses aventures, en expliquant son séjour à Londres , à la recherche des indices propres à le mettre sur la trace de ses amis prisonniers des Anglais, et aussi sur la voie du personnage sans doute important impliqué dans le secret relatif à , Gabrielle.
Puis, et ici l'attention et les questions de l'officier supérieur redoublèrent, il raconta son audacieuse entrée à la chambre des communes, et co qu'il avait pu apprendre d'un nouveau projet, plus important que tous les outres, par suite duquel le ministère anglais voulait tenter une fois encore de détruire la flottille...
Accablé de questions sur cette grave révélation , Roch expliqua tout ce qu'il avait pu apprendre de ce projet, durant les derniers temps de son séjour libre à Londivs.
Nous verrons bientôt do quelle honteuse extravagance le ministère anglais allait se rendre coupable, et quelle devait être Fissue de celte bizarre expédition» qui forme assurément une des pages les plus curieuses de l'histoire de ces temps...
Lorsque Roch eut expliqué tout ce qu'il savait des préparatifs de l'affaire des Catamarans, et que le commandant eut pris les notes qui lui parurent nécessaires, le contre-maître parla de l'impression qu'il reçut, en voyant, dans les feuilles publiques, l'élévation du pre-
mier consul au trône impérial, et, peu de temps après. J'annonce du nouveau voyage à Boulogne, et enfin, celle de la distribution des croix de la Légion d'honneur. Arrivé à ce point de son récit, où finissent les incidents que nous connaissions déjà, le contre-maître reprit en ces termes, pour s'expliquer sur son étrange arrivée à travers les flots, au milieu de la cérémonie de la vallée de Therlincthum.
— Vous comprendrez bien, mon commandant, que la pensée que l'empereur et roi allait échanger nos armes d'honneur contre sa croix, que je n'avais encore vue qu'à un petit nombre d'officiers supérieurs, me tourna la tête. Je devais, du reste, d'une façon ou de l'autre, sortir de la situation scabreuse où j'étais à Londres, sans avoir rien pu faire pour mes amis, et risquant chaque jour d'être pris pour espion, et pendu net, sans procès. Un nouveau projet, bon à concilier plus d'un intérêt, m'éclata dans la tête, et je déclarai à mon hôte qu'ayant à parler le plus tôt possible à l'amiral Saint- Vincent, je le priais de m'indiquer comment je devais m'y prendre.
— Rien de plus facile ! me dit le John Bull. Présentezvous à l'amirauté, sachez l'heure des audiences de Sa Grâce , et faites-vous inscrire.. . ça n'est pas plus difficile que ça, car le lord reçoit tout le monde, quand il s'agit d'affaires qui touchent à la marine. Le moment venu, vous serez dans l'antichambre, on vous appellera, el... votre très-humble ! vous débagoulerez votre afl'aire à l'amiral... Vous voulez peut-être un emploi dans la flotte ?
— Oui... que je dis, quelque chose d'approchant.
Je pris donc sous mes vêtements les papiers de la licorne, que j'avais soigneusement conservés, comme je vous ai dit, et je me mis résolument en chemin pour l'amirauté.
Les choses tournèrent comme m'avait dit mon hôte. Deux heures après m'ôlre fait inscrire sous un nom et
ou LE MORT ViVÂ^rr 247
et UD prétexte en l'air, je fus introduit dans le cabinet du lord amiral.
— Mylord 1 lui dis-je, permettea-moi une interrogation... Si un marin conseryait au pays et lui ramenait un brick de l'Etat arec son^équipage, au moment où gens et choses allaient entrer dans un port français... à quoi aurait-il droit ? demandai-je, enhardi par Tair de bonté qu'olirait le visage de l'amiral.
Ix)rd Saint- Vincent me regarda d'un air surpris, puis répondit :
-^ Si ce marin avait les talents nécessaires, je le ferais élever en fzrrade.^
^ Et s'il avait une faveur à demander pour d'autres personnes... mylord t
— Si sa demande ne rencontrait point d'obstacle dans les lois du pays, on pourrait y faire droit.
— Voilà qui va bien... mais... mais si ce marin... balbutiai-jeen patinant mon chapeau... un beau chapeau à poils que je m'étais donné pour mieux me déguiser...
— Eh bien ?... expliquez- vous.
— Si ce marin était un étranger... mon mylord !
— JQn étranger i
— Oui... un Français, par exemple!... qui,., auquel des événements... dont... à qui... un accident singulier...
— Un Français !... je ne puis comprendre...
— Eh bien, mylord... repris-je en pariant ma langue <ine l'amiral, je le savais, connaît parfaitement, ce marin, ce Français, c'est moi! et j'ai des faveurs à vous demander, si le service que j'ai rendu à l'Angleterre continue à valoir quelque chose, dès qu'il ne s'agit plus d'uude vos nationaux...
■^ Vous I un service ? ... Expliquez-vous mieux ! dit l* amiral, de plus en plus surpris, et jetant uncoupd'œil sur son bureau, où se trouvaient deux pistolets à portée ^« sa main.
Encouragé |>ar le ton du personnage, chez lequel ne perçaient guère que la curiosité et l'étonnement, je lui ' racontai ce qui était nécessaire pour la circonstance, ai>rangeant un peu mon histoire, basée pourtant sur la vérité ; me donnant deux ou trois collaborateurs dans le premier abordage, je déchargeai ma responsabilité du meurtre des quelques Anglais qui avaient manqué à l'équipage de la Licorne, à sou arrivée à Woolwich; puis je lui parlai de ces deux êtres que j'aime et au secours desquels mon cœur m'avait entraîné ; et tout en avouant, pour sauver du reste mon honneur de marin français, que c'était à cause d'eux quej'avais ramené la Licorne en Angleterre, je demandai si la restitution d'un beau brick conservé au pavillon anglais,'et trente hommes arrachés à la captivité chez l'ennemi, ne valaient pas, quels que fussent les motifs qui m'avaient fait agir, récompense en faveur...
— Sans doute!... nie répondit lord Saint-Vincent. Mais qui me répond de la véracité de cet étrange récit ?
— Ces papiers, mylord ! dis-je en sortant de ma poitrine le rô4é d'équipage, les expéditions, et jusqu'à la commission du capitaine de la Licorne,
Le lord appela un secrétaire qui écrivait dans un coin du cabinet, et lui dit :
— Allez porter ces papiers au bureau des armements, et dites qu'on en constate sur-le-champ l'authenticité... puis vous m'apporterez le rapport fait par le commandant du port de Woolwich sur l'arrivée du brick la Licorne, et l'état où ce navire a été trouvé... Allez!
Le secrétaire s'inclina et sortit. L'amiral réfléchit un moment, puis me dit :
— Si tes déclarations sont sincères, s'il est vrai que tu aies conservé à l'Angleterre un de ses navires avec son équipage, que domauderas-tu?
— La liberté de trois personnes, mon mylord... la mienne d'abord, puis celle de deux amis pour raffeclion
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desquels jo me suis jeté dans ces dangereuses aventures 1
Lord Saint-Vincent réfléchit encore, puis ajouta:
— C'est bien... cela n'est pas impossible... on pourrait môme y ajouter quelques guinées...mais...au reste, nous allons voir I
Le secrélaire ne tarda pas à rentrer, il parla à demivoix et en anglais naturellement avec Famiral, auquel il remit le rapport demandé. Je compris qu'il disait que les piipiers de la Licorne étaient authentiques, que c'étaient précisément ceux qui ne s'étaient pas trouvés dans la chambre du capitaine, après l'arrivée du brick à Woolwich.
Cela expliqué, Tamiral fit signe au secrétaire de s'éloigner, et se mit à examiner le rapport; c'était le plus important, comme je ne tardai pas à en avoir la preuve. J'étudiais la physionomie du lord pondant cet examen, etje vis se refléter successivement l'approbation, la surprise ot la contrariété. Il reprit.
— Ce rapport est d'accord avec ton récit; seulement il paraît qu'en même temps que l'équipage que tu as li- \Té au poste de soldats, comme des révoltés, se trouvaient dans l'entrepont cinq ou six marins français... Est-ce volontairement que tu as amené ceux-là à nos pontons ?
— Des marins français dans^ Tentre-pont de la Ltcorne! m'écriai-je stupéfait, est-il possible, mylord?
— Ahl tu l'ignorais donc?... J'aime mieux cela, car je suis homme d'honneur avant d'être Anglais, et payer ton espoir de racheter tes deux amis du prix de la captivité de plusieurs malheureux trahis par les armes... c'eût été odieux! dit le noble amiral.
J'eus bien en vie d'interroger lord Saint-Vincent sur ces prisonniers qui s'étaient trouvés, je ne sais comment, surlaLtcarn«..«maisilno m'en laissa point le temps...
— Cinq ou six prisonniers, dis-tu? interrompit le com-
mandant Bertiol , frappé à Tidée d'un rapprochement.
— Oui, commandaiït... du moins, c*est ce que m*apprit l'amiral.
— Quel jour ou quelle nuit plutôt pris-tu le brick anglais à l'abordage ?
— La nuit du... au... cette question...
— Ah ! mon pauvre garçon, ce que je vais rapprendre va le couler à cinq cents brasses! la flottille n'a perdu de monde, vers ce temps-là, que dans la nuit où la ligne d'embossage fut attaquée, et nos seuls prisonniers furent pris dans un canot qu'pn boulet ennemi coula à moitié, tandis qu'il allait porter un ordre du contre-amiral Magon...
— Ah! commandant.., mon commandant! articula péniblement Roch, tout à coup devenu anxieux et palpitant...
— Et l'aspirant qui commandait ce canot... c'était...
— Gabrielle... ma Gabrielle ! murmura le digne contre-maître, stupéfait de la brusque idée de ce rapprochement!
Roch resta quelques instants sans pouvoir reprend ro son récit. Mille impressions traversées d'une foule de pensées poignantes se disputaient son cerveau et son cœur. L'idée qu'il avait lui-même conduit à la captivité des Anglais celle dont quelques planches à peine l'avaient séparé pendant plusieurs jours le transportait... et lorsqu'il se rappelait que, par lord Saint- Vincent, il avait failli tout apprendre à temps encore... il se trouva comme anéanti, car il ne put ni pleurer ni jurer, ces deux extrêmes qui Toussent soulagé. Le capitaine de frégate fit venir un grand verre de rhum... mais Roch préféra, pour le moment, double ration d'eau, et avala ce fade breuvage pour la première fois depuis de bien longues années. Au bout d'un quart d'heure, pendant lequel son émotion se traduisit par mille exclamations en tout genre, il reprit enfln son récit comme suit -.
ou LE MORT VIVANT 25!
— Ayant recounu que j'avais été siocère dans ma déclaration, Tamiral me dit :
— Tout cela va bien... mais qu'as-tu fait à Londres depuis ton débarquement furtif de la Licorne?
— Mylord... j*ai fait des recherches au sujet de mes deux amis... pensant toujours à en finir d'un moment à l'autre par la démarche que j'accomplis aujourd'hui...
— Où as-tu logé jusqu'à présent ?
J'indiquai ma demeure.
— C'est bien... on va prendre des infbrmations sur ton séjour frauduleux ici, et si rien ne se découvre à ta charge, je te garantis que tu auras ce que tu demandes...
— Notre liberté pour trois, mylord ?
— Oui, je vous ferai tous comprendre dans le plus prochain cartel d'échange... mais en attendant qu'on ait fait les démarches nécessaires pour connaître l'emploi de ton séjour à Londres, tù comprends que je ne pais t'y laisser libre...
— Mylord, vous vous défiez...
— Nullement, tu auras la preuve de mes bonnes dispositions, si, comme je l'espère, tu n'as rien fait en ville qui me paraisse répréhensible... car après tout, la présence ignorée d'un marin français dans une capitale ennemie n'est pas une chose à prendre si légèrement... Les espions ont bien des ruses...
— Ah! mylord, pouvez-vous prononcer ce mot!... si vous saviez à quels sentiments j'obéis secrètement, en venant aujourd'hui vers vous ! si vous connaissiez ma vie... .*
— Je ne sais jusqu'à ce moment que ce que loimôme m'as appris, reprit lord Saint- Vincent ; je pense , du reste, demain eu savoir davantage... et je le répète; j'espère et je crois| que les informations qui restent à prendre te seront favorables... En attendant...
Là'dessusy raminil agita une sonnette, et un huissier
entra :
— Faites venir l'aide de camp de garde, dil-il.
— Mylord... je me suis confié à vous de préférence à tout autre, parce que je savais quel noble ennemi vous étiez... laissez-moi croire que je n'aurai pas à m'en repentir !
— Demain, j'espère te signer ton embarquement pour Douvres... Ton avenir est dans ton passé.
L'afde de camp entra ; l'amiral Tenlraîna dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui paria quelques instants à voix basse; après quoi il passa dans une autre pièce, sans que je puisse lui parler de nouveau... ^
— Venez avec moi ! me dit l'aide de camp.
Après avoir franchi l'antichambre, on me fit entrer dans une salle de gardes ; là, deux marins me prirent, et sur quelques mots de l'ôfticier, m'entraînèrent à Iravers une foule de corridors et de détours dans* une arrière-couF, où je fus remis à un poste de soldats, d'où, quelques instants ensuite, je sorlis pour être enfermé dans une salle basse, formant comme une sorte de prison provisoire.
J'y passai la nuit et le lendemain jusqu'au soir, sans rien apprendre, malgré mes questions à celui qui m'apporta des aliments. La nuit venue, j'entendis une certaine rumeur au dehors, je pensai qu'on venait me délivrer, car, scrutant ma conduite à Londres, je m'étais fort applaudi do la prudence avec laquelle j'avais toujours évité d'approcher du port, et môme de la Tamise. La porte de la prison s'ouvrit, des gardes se présentèrent et me diront de les suivre... Je pensais que j'allais reparaître devant lord Saint- Vincent, et en obtenir immédiatement ma liberté... Hélas! mon commandant I il s'agissait au contraire de me transférer dans une prison régulière... Une heure après, j'étais à Newgate!
Il faut que vous sachiez que, pendant le temps que je
ou LE MORT VIVANT ttS
passai à Londres, j'avais'fait assez intime conuaissancc avec un beau- frère de mon hôte, un Irlandais, nommé Patrice, qui était employé dans les prisons. C'était un assez bon diable, qui ne détestait pas trop les Français, et qui était souvent convenu avec moi, }e soir, à une table de la taverne où nous buvions notre pot d'aie, qu'à nombre égal, ses compatriotes étaient généralement rossés à plate couture. Il me prenait pour un Anglais de la partie nord du Westmoreland, et n'y regardait pas de plus près.
Or, imaginez-vous, mon commandant, que la prc* mière face que j'aperçus en traversant les guichets, ce fut celle de l'Irlandais^ qui causait avec un chef de watchmen. Cette circonstance me consola un peu de ma mésaventure, et bien que Patrice ne m'eût point vu passer, je pensai qu'il ne me serait pas difficile de le faire prévenir de mon entrée dans la prison, afin de lui avouer que j'étais un Anglais... de Boulogne, et lui raconter mon affaire.
Je ne crois pas qu'il y ait de prison gaie... mais je ne puis m'en imaginer de plus triste que Newgate. Rien qu'à ta voir en passant dans la rue, avec ses grandes chaînes pendues au-dessus des portes comme dos enseignes... c'est à serrer le cœur, et une fois dedans, c'est sinistre et effrayant ; les murs sont noirs comme l'âme du diable. Le ciel apparaît par en haut... (le ciel de Londres, mon commandant 1) comme vu d'en bas d'unercheminée. Je fus révolté de trouver tous les prisonniers réunis dans les cours; jeunes filles et vieilles sorcières de la Cilé, adolescents et voleurs encroûtés dans les récidives; prévenus qui pouvaient être innocents, et condamnés définitifs.
Au moment où j'entrai, on allait pendre un homme. L'écbafaud, tendu de noir et entouré d'une double chaîne, était dressé dans la première cour, et le son d'une clocha annonçait l'approche du fatal moment. Je vis le bour-
Tcauqui disposait lentemeDt et avec précaution la corde autour du cou du patient» auquel un nainistre racontait ses prières. Ceux qui me conduisaient semblaient vouloir s'arrêter pour voir la chose; mais je demMidai à être conduit sur-le-champ où je devais être, et l'on m'emmena au moment où l'on jetait un bosnet noir sur la tête du misérable... Une minute aprèSr ceux qui l'entouraient s'étant éloignés J'entendis la plate-forme qui s'écroulait^ et laissait le pendu en l'air... Je demandai à l'un de mes conducteurs ce qu'avait fait ce malheureux; il me répondit d'un air significatif :
— C'était un espion !
— Un Français ! m'écriai-je avec un fréstissement.
— Oui... un Français aussil
Cet aussi sembla me faire comprendre qu'un autre encore dans celte prison... était sous le poids- d'une semblable accusation...
On me laissa libre dans une cour encombrée de prisonniers de toutes sortes, et je commençai à faire de sérieuses réflexions sur La fâcheuse tournure que les choses avaient prise, le fis appeler Patrice» afin d'essayor d'apprendre enfin de quoi j'étaisaccusé, pour être aussi sévèrement traité, moi qui me croyais au contraire des titres à la reconnaissance du gouvernement... et Patrice ne vint ni à mon premier appel ni à mes autres sollicitations. Huml mon vieux Roch! me dis-je... Comment ça va-t-ii? ça va mal, à ce que je crois... te voilà mal amure, ûlsde nui vieille mère !
Je calculai qu'il devait s'écouler encore plus de vingt jours avant la distribution des croix au camp de Bou-. logne, et qu*il fallait jusque-là faire feu de tout pied et de toute patte, pour filer hors de Newgate, de Londres et d'Angleterre, sans passe-port- visé de l'amirauté ; mais avant tout, j'étais curieux de savoir de quoi j'étais accusé. Le refus de Patrice de me,venir voir me faisait craindre la portée de la réponse qu'avait faite le sbire à ma ques:
ou U MORT VIVANT 2.5
tion relative au crime du pendu. Enfio, au bout de cinq 00 six jours, je comparus devant une sorte de cort)eau, avec une culotte bordée en peau de chat et des épaulettes pareilles. Je sus alors qiie j'étais accusé d*espion* nage, sur la déposition d*un quidam qui m^avait vu parler dans la (Cambre des communes, où je m'étais firaudttteasement glissé pour surprendre le secret des plans relatifs à une nouvelle attaque contre la flottille...
Il paraît que le gros radi... radical, comme ou dit, je crois, qui avait voulu savoir mes opinions, peu satisfait de mes réponses un peu vent dessus vent dedans , m'avait suivi, et, voyant oîi j'étais perché, avait interrogé mon hôte; voilà comment, le jour de mon arrestation, on avait fourni de mauvais renseignements et tout le tremblement ; voilà aussi pourquoi le Patrice se croyait sans doute compromis et rechignait à me voir, malgré tous les pots d'ale et les verres de gin que nous avions lampes ensemble, nord et sud de la petite table de la taverne, où il se déliait assez souvent la langue sur le compte de sir ceci et de lord cela, du ministre un tel et du général un autre !
D'après ce que je crus comprendre de l'interrogatoire, il y avait dans mon affaire un peu de Saint-Vincent, ce qui tenait à distance la corde de pendu... la seule corde ^ laquelle je n'avais pas encore touché depuis que je traînais mon sac d'un bord à l'autre des navires boulonnais. Je n'en pus que persévérer plus ardemment dans mon idée de brâler la politesse à l'Angleterre le plus tôt possible, ne pouvant pas la brûler elle*mème, cette Angleterre de l'enfer!
Maintenant, il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'à Newgate , les hommes ne sont séparés des femmes que par une grille dont les barreaux sont sans cesse encombrés de prisonniers et de prisonnières se faisant réciproquement la cour dans la cour. Or les poulettes de la Cité, les innocc»)ptes colombes dont le watch-
man avait brutalement arrêté les battements d'ailes au coin de la borne sans réverbère, reprenaient là leurs roucoulements avec les coupe-bourses et les futurs pendus... c'était attendrissant. Vous ne croiriez peut-être pas, mon commandant, que plus d'un mariage s'est bâclé là.... et que la grille qui avait séparé les fiancés avant leur passage à la chapelle , séparait ensuite les époux jusqu'à ce que les juges eussent prononcé sur les délits de chacun d'eux.
En général, ce sont les prisonnières qui ont le diable au corps pour ces singuliers mariages, et le manège qu'elles font à la grille pour se procurer un galant est une chose inimaginable. Ellesont de leur côté unécrivain public qui passe toute sa journée à écrire des déclarations d'amour et des billets doux, qui arrivent ensuite le plus souvent comme des boulets trouver brusquement des gens qui n'y pensent guère. Les maris les plus recherchés sont de deux classes : les innocents, ceux dont l'acquittement est probable, et les coupables sûrs d'êlrc pendus; Les'^premiers, destinés à rentrer dans la vie commune, doivent se convertir en protecteurs, en appuis, en nourrisseurs forcés, pour la moitié retenue en cage par la barbarie des juges. Quand aux criminels dont l'affaire doit se dénouer par un nœud de corde au cou, ce sont peut-être les époux les plus recherchés, lorsqu'on a lieu de croire qu'ils laisseront après eux chez 1rs receleurs ou dans leur famille quelque bribe d'héritage.
On m'a montré à Newgate une femme ainsi veuve de trois suppliciés, et dont l'état presque avoué était de se faire ainsi épouser par des gredins auxquels elle savaitdu guihus en dépôt chez des complices qui avaient eu le bonheur d'échapper à la justice. Cette madame Barbe-Bleue, dès qu'elle avait fiairé un criminel comme il le lui fallait, se faisait fourrer en prison à l'aide de quelque mince délit, et une fois là, cette araignée tendait sa toile enire les barreaux des grilles, tt happait sa proie en lui pro-
ou LE MORT VIVANT 257
mettant des messes et en baignant de gin les derniers moments du criminel. Le quatrième jour que je passai dans cette cour à coquins, je reçus à mon tour une déclaration d'amour signée d'un cœur enflammé percé d'une flèche. Ma première pensée fut de me demander si c'était à titre de prisonnier destiné à la liberté ou à la potence que cette douceur m*était adressée.
Jeprts des informations sur l'objet de ma conquête, et j'appris que c'était une Irlandaise vulgairement nommée ^^coatneuse.., un bien vilain nom! Je demandai des renseignements sur le physique de la donzelle, et comme on me dit que c'était un beau morceau, je m'imaginai que ce nom de coatneuse lui avait été donné à cause de la beauté de sa couenne... ou autrement dire de sa peau ; mais je me trompais, car, en Irlande, on appelle ainsi des femmes qui vont déclamer un tas de choses tristes comme tout auprès du lit des morts... comme qui dirait des poétesses. Je sus que Mary la Coaineuse était une fille du comté de Wicklow , qui, venue à Londres pour suivre un officier dont elle s'était amourachée, avait voulu se venger d'une rivale, en lui enfonçant, d'un violent coup de poing appliqué par derrière, les dents de son peigne dans la tête, un jour qu'elle surprit les deux amants se promenant sentimentalement à Regent-Park.
Arrêtée sur-le-champ pour cette violence, Mary s'était vue enfermer à Newgate avec la perspective d'une con- ^^amnation proportionnée à la durée du mal causé par elle à la préférée de son infidèle. Chose singulière, la coaineuse désiràii fermement, quoi qu'il pût lui en arriver à elle-même, la mort do sa rivale, et au lieu de détester celui qui Tavait dédaignée, elle, et qui, de plus, avait haineusement contribué aux poursuites dont elle se voyait l'objet, elle s'était éprise pour l'officier d'une passion plus ardente que jamais, et m'avait envoyé, à moi, une déclaration d'amour... uniquement parce que je ressemblais à son Williams!... Il paraît, commandant, que j'ai
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les cheveux de la môn^e filasse, et que mon nez a été taillé sur le même gabarit; brave uez; vous verrez tout à rheure à quoi il m'aservi.
Tout gros qu'il paraît^ mon commandant, j'eus le nez assez fin pour comprendre bien vite que cette intrigue pourrait me servir à quelque chose.
Tous les deux jours, Mary la Coaïneuse recevait la visite, dans un petit parloir destiné aux femmes, d'une grande gaillarde acastillée d'une façon tout à fait hommasse. Il paraît qu'au fond c'était même un homme... mais qui faisait semblant d'être femme pour avoir le droit de venir voir l'Irlandaise, vu qu'à Newgate, les hommes du dehors ne peuvent pas visiter les femmes du dedans, pas plus que les hommes du dedans ne peuvent recevoir des femme? du dehors. Sans doute qu'on pense qu'il y a déjà bien assez d'hommes et de femmes comme ça dedans, séparés seulement par la grille qui coupe la cour en deux. Or donc, mon commandant, vous saurez que cette espèce de bipède-brick-goëlette avait aussi donné de son nez dans l'œil de ma, ou plutôt de notre belle, parce que lui aussi, il ressemblait à l'ofScier, par le poil, la guibre, etc. Il paraît même que, quelque temps déjà avant l'affaire du coup de poing sur le peigne, la tendre insulaire, avide de l'image d'un infidèle croisant dans d'autres eaux,avait cherché àse faire illusion sur cequ'elle perdait, à l'aide de ce qu'elle trouvait, et que mon nez, ma tignasse et moi, n'étions que la seconde ou peut-être même la troisièmeou quatrième illusion de la romanesque coaineuge, tant les poétesses de funérailles ont d'imagination, même au sujet des vivants. Bref, mon commandant, il paraît qu'il fallait à cette colombe tourtereau dehors la cage et tourtereau dedans, à la seule condition de ressembler par le plumage à l'oiseau envolé et perché ailleurs. Je crois qu'on appelle ce genre-là l'amour plat... platonique; pour plat, il Test, bien sûr... mais tonique... hum!
Je n'ai pas besoin de vous dire, mon eoDfimandant,
ou LB »OBT TÎVA^'T 25)
qae si je ressemblais à rofiîcter susiadtqué, le visiteur eDjopoDné me ressemblait, ou lui ressemblait aussi, de sorte que nous nous ressemblions tous. Néanmoins... c'est-à-dire nez«en-plus^ cet officier devait être un bel homme, je m'en flatte. Je reviens à la Mary Cou p-de-poing.
À la suite de sa lettre, me Tétant fait montrer de loin, je résolus de ne pas me laisser passer sous le nez cette bonne fortune sans bien m'êlre assuré auparavant s'il n'y avait pas moyen d'en tirer aile ou patte. Je mordis donc en plein à l'hameçon que me jetaient, à travers la grille, les gros yeux' noirs de la coaineuscy et passai plusieurs jours à lui dire un tas de bêtises^ sans trop m'ongager^ dans la crainte que la belle ne parlât mariage, ce qui m'eût donné un fameux pied de nez; mais bientôt je devinai quelle était cette visite du dehors qui lui venait tous les deux jours, car, m'étant trouvé une fois nez à nez avec le quidam aux faux bossoirs, je crus me voir dans un miroir , et je ne pus douter que mon Irlandaise ne courût plusieurs lièvres, plusieurs bordées, ou enûn plusieurs nez à la fois. Loin de me vexer de la concurrence, j'eus le bon nez d'en rire et de ne songer qu'à tirer parti de ma ressemblance avec la grande femme de contrebande. Comme j'avais de l'argent, j'achetai peu à peu, c'ost-à-dire de ci de là, des nippes aux prisonniers mal en quibus, et je parvins, en moins d'une semaine, à me procurer pièce à pièce un habillement à peu près pareil au déguisement à l'aide duquel mon rival se faisait admettre dans la prison.
Pendant ce temps-là, je laissais croire à Mary que je n'en pouvais plus d'elle et que j'étais jaloux; puis je finis par lui avouer net que j'avais reconnu le sexe de sa visite de tous les deux jours, que ça ne pouvait pas durer Gommp ça, patati patata, etc. 11 en arriva ce que j'avais prévu, c-est-à-df re que la belle, à la première visite, pria le galant de ne pas mettre le nez dans la prison avant une semaine qu'elle comptait employer h me cal-
mer, à m*ainadouer, à me mettre vent dessus vent dedans à travers les grilles; c'est le cas de dire, mon cornmandant, ({ue je grillais d'en finir^ et qu'ayant eu le nez assez long pour prévoir ce qu'elle ferait, après ma comédie de jalousie, je ne songeai plus qu'à mettre à profit la circonslance. J'eus boD nez 1
Le lendemain du jour où elle parut me sacrifier mon rival du dehors, je dressai mes batteries, si bien que tout fut prêt un peu avant l'heure où les visites congédiées par les règlements se présentaient au guichet pour traverser notre coiir d'hommes* J'avais, caché mes hardes féminines derrière une porte, où je passai m'en affubler lestement, au moment où commençaient à défiler les visites des femmes. Il est bon de dire que, le matin, j'avais eu la précaution de me faire abattre les favoris par le barbier de la prison, et que pour ne pas révéler aux gardiens le vide de la place fauchée, je m'étais à demi enveloppé le museau avec un vieux mouchoir, sous prétexte de mal de dents. Très-bien! voilà les tantes, les mères, les sœurs , les filles des prisonnières qui défilent... Je me glisse au milieu, tout eu achevant de serrer les rubans ou plutôt les rabans de ma jupe, et je navigue de conserve, sans embardées, au milieu du convoi, le cap sur la porte de la cour.
Gomme, au moment où le peloton traversait le préau, on avait coutume de faire reculer les prisonniers, pour éviter tout contact avec les femmes, le guichetier, ne supposant guère qu'une culotte se pût mêler à ces cotillons, se contentait de donner de ci de le, au hasard, quelques coups, d'œil dans le défilé, formé de frimousses qu'il était déjà habitué à voir... Si son regard passa sur moi, sans doute que ma ressemblance avec l'équivoque habituée que je remplaçais le trompa, car, n'ayant sans doute pas pris garde que ce jour-là la pratique de la coatneuse n'était pas entrée, il laissa librement sortir du port mon nez et moi derrière?
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Le plus fort était fait, mais pourtant, commandant, je n'étais pas encore en pleine mer, et plus d'un naufrage pouvait m'attendre encore en franchissant les dernières passes. Le long des canaux de navigation intérieure^ c'est-à-dire (pardon I) le long des couloirs et des corridors, tout alla bien encore... mais il restait à franchir le dernier débouquement... ou plutôt le guichet de la porte d'entrée... ou de sortie. Là, Texamen, la vérification des sortants étaient des plus capricieux, c'est-à-dire qu'il y avait des jours où on les poussait tous en bloc dehors, sans y prendre garde, tandis que d'autres fois, on regalrdait chacun sous le nez, et qu'on fouillait assez lestement les femmes, comme pour voir si elles n'emportaient pas un prisonnier en bandoulière sous leur casaquin. Par bonheur ce jour-là, toutes les visiteuses, moi compris, étaient assez vieilles ou assez laides pour que les gens du poste ne ressentissent nul désir de leur lûter les flancs... On nous laissa sortir en masse et sans encombre... Pour cette fois, mon commandant, je me crus en pleine mer, et aussitôt dehors, je ne pus m'empêcher de faire ce geste-là... [pardon!) à lord Saint- Vincent et à l'amirauté, en attendant le moment désiré où, Gabrielle à tribord, Marins à bâbord, nous pourrions le faire tous trois bien ensemble à l'Angleterre!
La dernière porto franchie, je ne m'amusai pas à vérifier de quel bois elle était construite, et mis la barre tout au vent, pour laisser arriver à plat dans une longue rue déserte qui se prolongeait sous les murs d'enceinte, et que commençait à obscurcir la venue de la nuit. Je filais donc lestement mon nœud, sans m'arrèter à jeter le loch... lorsqu'au détour d'un cap... c'est-à-dire d'un coin de rue, je donnai du beaupré en plein bois dans uu individu qui doublait aussi la rue à contre-bord. Vlan ! je suis désemparé de la vieille loque qui me servait de chapeau, mon châle s'en va en pantenne comme un hunier dont on lâche les écoutes, et le gouvernail ne fait
Uî LES PO!^TO!(S ANGLAIS
plus d'effet. L'abordé, d'abord un peu ébranlé de la secousse, me jette ensuite brusi}uement ses grappins dV bordage en criant frenck dog \
Hélas I hélas 1 mon commandant... ce croiseur rencontré si mal à propos, c'était Patrice, Patrick, Paddy, comme vous voudrez...
Vous savez, cet Irlandais, frère de mon hôte de Piccadilly, cet employé de Newgate, si bon enfant quand nous buvions ensemble Taie et le wisky à la taverne, en causant assez librement des affaires du temps, et qui s'était ensuite obstinément refusé à venir me parler, lorsque lord Saint-Vincent m'eut fait coincer comme espion, ou comme autre chose, car j'en suis encore à savoir quel numéro on avait mis à mon sac !
— Où vas-tu, drôle, sous de pareilles nippes? me crie le geôlier, en me secouant par ma collerette.
— Vous pourriez dire drôlesse! balbutiai-Je, essayant de faire équivoquer l'Irlandais sur le nez en question. — Ne reconnaissez-vous pas l'amie de votre compatriote Mary la Coaïneuse ? Ne vous souvenez-voiis plus que chaque deux jours je vais consoler cette chère amie, et ne m 'avez- vous pas vous-même dix fois ouvert lé guichet ? Aïe ! lâchez-moi, sir Patrick... vous n'êtes pas galant!
— Que je te lâche, ma belle... non, par mon patron! Puisque c'est toi l'amie de Mary, je suis bien aise de te glisser un mot à l'oreille en particulier, tandis qu'il commence à faire sombre...
Et en tenant ce singulier langage, l'employé de New- ' gâte, qui venait évidemment de passer à la taverne les heures où il n'était pas de service, se mita me patiner d'une façon qui eût fort alarmé une vestale. Me souve- *Bant, par expérience reçue, qu'wi pareil cas les femmes lâchent volontiers le soufflet, j'envoyai ma maîfi à plat sur la joue du galant poussé par le gin de ses entre-
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prises; mais sans doute je Tainurai trop dur poar une gifûe de femme, car tout aussitôt le Patrick s*écria :
— Ah! frendi dogi voiià qui fait cesser tous mes doates ! tu as dévalisé l'amie de la coaineme et tu sors à sa place I... A moi gardiens, soldats I C'est l'espion français qoi se sauve! Ah! chien! ah! gredin ! ah ! pendu!
Et conime à dater du soufflet que, dans le but de mieux jouer mon rôle féminin^ j'avais appliqué au séducteur, mais malheureusement d'une façon trop virile, il avait sur-'le-champ abandonné ses entreprises galantes pour m'aecrocher solidement et m'empôcher de fuir, il s'établit naturellement entre nous deux une lutte de plus en plus violente, et bientôt, comme mes jupons m'empêtraient iin peu, et me faisaient perdre des avantages que j'aurais nécessairement dû avoir sur un homme un peu dans les vignes, dans les brindezingues, voilà que nous culbutons tous deux et roulons à terre, tantôt' moi dessous,^ tantôt lui, jusqu'à ce que, par un effort désespéré que je fis, étant parvenu à déralinguer la robe, je me trouvai plus libre de mes mouvements et pus ar* rimer sous moi mon Irlandais, en lui mettant un genou sur la poitrine, tandis que lui me tenait par ma cravate comme dans un carcan scellé à terre^ ou plutôt comme dans i'organeau d'une ancre à fond !
Comment ça va-t-il? Ça va mal... medis-je... nous ne somme» qu'à cent pas du poste des soldats, et s'il crie bien fort, je suis frit... outre ça, il peut passer quelqu'un... Aïe ! fils de ma vieille mère, tu cours une vilaine bordée!
— Tu s«ras pendu... pendu... pendu, chien de Français ! hurlait le geôlier, haletant sous mon genou. C'est moi qui réponds de toi à l'amirauté, et je t'ai rattrapé à temps, mon gredin ! Un verre ou deux de wisky de plus à la taverne, et peut-être me tilais-tu entre les doigts comme une aiaguiUe... mais je te tiens...
— Tu me tiens? c'est-à-dire que c'est moi qui te tiens,
Tanii ! dis-je en appuyant un peu le genou. Tu parles de wisky.... as-tu oublié les nombreux petits et grands verres que nous avons bus ensemble à la taverne de Piccadiily? ajoutai* je, espérant faire renaître quelque bonnes impressions dans la mémoire de celui qui^ tout terrassé qu'il fût, pouvait, à Taide, du premier passant, ou par une alarme aux soldats, me replonger à Newgate.
— Oui, oui, je me les rappelle... et Taie, et le gin et le porter aussi; tu payais souvent, scélérat, espion unique... Dieu t'a puni de tes trahisons... tu seras pendu!.
Cotait néanmoins une drôle de situation pour converser, mon commandant... Un peintre ferait un tableau cocasse du groupe que nous formions, moi tout déralingue, ni homme ni femnie, un peu l'un et l'autre, et bridé au cou par celui que je tenais sous mon genou^ couché sur le pavé humide de la brume du soir,..
— Si vous parlez de trahison, vous avez tort, Patrice ! repris-je du ton le plus amical qui pût contraster avec les singuli(?res postures des deux interlocuteurs. Vous savez bien .que je n'ai encore rien dit, rien révélé do nos petites conversations nord et sud do la table où nous nous embossions tous les soirs, pour causer de la politique, de la France, de Napoléon, du roi Georges..., et de plus d'un haut personnage auquel il serait malsain pour vous que vos opinions d'alors fussent rapportées...
— Moi ! moi I fit l'Irlandais avec inquiétude. Je n'ai rien dit..- je n'ai jamais soufflé mot... C'est toi, c'est vous, vous seul... Je respecte, je vénère mes chefs I je les ai dans mon cœur, je suis un Irlandais bon Anglais !
— Vous savez bien, Patrick, que je ne suis pas le seul <|ui vous ai entendu dans vos accès de franchise... il ne faudrait donc que deux mots... pour qu'une petite enquête fît savoir au gouvernement quel homme il emploie,., et celui qui garde les prisonniers pourrait bien
ou, LE MORT VIVANT 465
lui- même... 13 ne petite pression de genou termina ma phrase avec éloquence.
— Je ne crains rien... rien du tout ! répliqua l*Irlan* dais, néanmoins fort ému; mais il se fait tard... rentrons à Newgate... bras dessus bras dessous^ comme deux bons amis... et je vous promets que j'aurai pour wus tous les égards qu'on doit à un homme avec lequel on a trinqué quelquefois... Le jour qu'on vous pendra^ Français, je vous garantis que je ferai metlre une corde neuve, et que la poulie sera graissée de frais... j'aurai enfln pour vous toutes les attentions possibles... je m'y engage! mais, je le répète... rentrons au plus vite à Newgate, car l'heure où je dois reprendre mon service est arrivée... Allons, Français, jetez là ces nippes, donnons-nous le bras, et partons !
Et ce disant, le geôlier faisait quelques efforts pour se dégager; mais je lui fis sentir qu'il était amure du bon coin, et je repris la conversation, sans tenir compte de ses tentatives de séduction relativement à Newgate.
^ Écoutez, Patrick, vous devez comprendre au fond que je ne suis pas un mauvais diable, puisque je ne vous ai pas dénoncé, tandis que cela m'était si facile, pour me venger de vos dédains, lorsque par trois ou quatre fois je vous ai fait prier de venir me parler dans la prison...
— On ne m'a jamais rien diti interrompit avec volubilité mon adversaire'
— Si je rentrais en ce moment à Newgate, par votre faute, il me serait tout à fait impossible de ne pas faire enfin ces révélations... ne fût-ce que pour avoir le plaisir de vous avoir auprès de moi comme prisonnier... et peut-être même aussi comme pendu... car si vous vous rappelez tout ce que vous avez raconté en pleine taverne sur Taffaire des brûlots... (pression du genou) je sais bien, Patrick, que le wisky vous avait un peu délié la
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langue; mais enfin, en temps de guerre, la loi ne badine pas... vous pourriez bien aussi, my friend^ goûter de la corde neuve et de la poulie bien graissée 1 ^
— My Godf my God! où voulez-vous .donc aller, Français? dit l'Irlandais d'une façon dolente qui me fit sourire, malgré la gravité de la situation. Ne savez-vous pas que c'est moi, moi personnellement qui réponds de vous? Votre affaire sera jugée dans trois semaines, et je dois vous remettre aux mains des juges... Si jen'ai pas été vous voir pn face. Français, croyez bien que je n'en avais pas moins Toeil sur vous de loin, pour être sûr que vous ne manquiez de rien... Je vous le répète, vous êtes de la catégorie des prisonniers dont je réponds, et dans trois semaines...
— Eh bien, Patrick, si je vous promettais, si je vous jurais qu'a vaut trois semaines je serais de retour à Newgate?...
— Vous êtes fou. Français, ou vous supposez que je le suis!
— Point du tout, Patrick, si je vous jurais d'être de retour tel jour fixé, je le ferais, Dieu le sait i
— Et que diable rêvez-vous d'aller faire hors deNewgaté ? reprit l'Irlandais en s'efforçant de voir dans la rue s'il ne venait personne pour lie secourir dans cette crise.
— Ce que je veux aller faire est piécisément la garantie la plus forte que si je vous promets d« revenir, je reviendrai, mort ou vif! Au surplus, Patrick, p^cisez-y bien... si je suis forcé de rentrer avec vous à Newgate, je fais sur-le-champ ma dénonciation, et son exactitude vérifiée... la corde et la poulie... (Et là-dessus, je lui tis de nouveau sentir un peu mon genou dans Testomac]
— Mais si vous fuyez. Français... moi qui réponds de vous... je cours risque... grand risque...
ou LE MORT VIVANT î<iT
— On ne vous fera rien de pire que ce qui vous atleod si je rentre...
^Mais, my God! quel caprice extravagant vous a donc pris? N'êtes- vous pas amoureux de la coaïneuie?
— Je suis amoureux de la gloire... Mon empereur e* roi... vous savez, Patrick, celui que vous ne détestiez pas trop à la taverne (genou) ; mon empereur et roi^ dis-je , Ta distribuer dans cinq jours les croix d'honneur aux braves de son armée de terre et de mer... J'ai gagné une hache d'armes à taper sur TAnglais, et j'ai le droit d'échanger celte hache contre la croix... Ma croix m'attend... ma croix qui me sera attachée de la main même démon empereur et roi en personne... Vous voyez bien, Patrick, que je ne suis pas fou de vouloir quitter votre Newgate où vous dites que c'est la main du bourreau qui m'attend...
— Eh bien I Français ?
— Eh bien! Irlandais, si vous me lâchez le cou, si vous n'appelez personne, ni soldats ni passants (je voyais de loin quelqu'un qui semblait s'approcher à' i'insu de Patrick), si, enfin, vous me laissez me sauver 'ibre, tenter les moyens d'aller mettre pour deux jours pied à terre sur le sol de ma patrie... je vous jure, sur <*tte croix qui enrôle les braves dans la légion de Thon- ^ur, que d'aujourd'hui en quinze jours je serai à cette oïôine heure et en ce même lieu à vous attendre, pour ïûe laisser reconduire à Newgate...
— Vous le jurez sur votre empereur? dit l'Irlandais, ^{Hrès un silence coupé de gros soupirs.
— Empereur et roi I je le jure !
— A votre retour, vous ne parlerez jamais de ce que ^ous... de ce que vous vous imaginez que j'ai pu dire autrefois (Je ne l'aurai certainement pas dit!) dans celle taverne où nous buvions...
— J'en jure comme de revenir, sur ma croix et sur le grand héros qui me la donnera.
— Diables de Français I ils ont des idées... des manières... Je Içs ai toujours aimés plus que ne comportait ma besogne... Donc vous avez juré^ c'est fort bien... mais en jurant d*être ici , à cette même heure^ dans quinze jours, vous n*avez peut-être pas songé que... que...
— Que je cours risque d'être pendu au retour? Qu'importe ! j'aurai ma croix ! mes yeux se fermeront sur elle... ma main la pressera dans sa dernière convulsion 1
— Et si vous êtes repris avant de toucher la France, vous oublierez également ces petites conversations que
, vous supposez que nous aurions eues autrefois?...
— Oui, oui, cent millions de fois ouil m'écriai-je inquiet, en voyant s'approcher quelques personnes que Patrick par sa position ne pouvait voir, mais qui allaien bientôt se trouver assez près de nous pour que leu' curiosité à nous voir dans de telles attitudes de conversation me perdît à jamais.
• — Éh bien ! Français.. ,
Et comme ce disant, le geôlier lâcha un peu ma cravate, je fis un effort, me levai d'un bond, et en trois autres je fus à vingt pas de lui. Je ne m'amusai pas à me faire raconter Peau d'Ane par ceux qui approchaient, je les franchis lestement, et mon Irlandais, tout engourdi, était encore à terre, que j'étais au large.
La première chose que je lis, une fois rassuré sur toute poursuite, ce fut de me débarrasser de mes débris de nippes dont j'étais encore à demi affublé; puis, gagnant les quartiers populeux, je montai dans une voiture qui m'emporta d'un trait à Greenwichi De là je partis pour Darford ; je franchis le matin Rochester, celle ville si voisine de Chatam, où j'avais pu croire d'abord que se trouvait le pauvre Marins ; enfin, un jour après, j'arrivai sans encombre au petil port deDeal. Ayant eu soin d'acheter sur-Ie-cbamp des babils de ma-
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telot, je passai là doux jours à regarder la côle do Boulogne et à chercher les moyens d'y mettre le pied.
Je commençais à vivement m*inquiéter, car le moment, rheure approchait où allait avoir lieu la cérémo • nie, et dans tout le pays je n'entendais parler que do ça.
Enfin , mon commandant , hier au soir je crus, en désespoir de cause, pouvoir me confier à un vieil invalide^ qui, prisonnier des Français avant la paix d'Amiens, eu avait été bien traité, et semblait homme à me servir. En effet, ce digne manchot avait un fils qui devait appareiller dans la nuit pour apporter des vivres, sur un grand cutter, à la station anglaise de nos c6tes. Il fut convenu que je passerais , comme on dit, par-dessus le bord. En effets je me fourrai dans la cale, entre des panier de choux et un sac de fromage; au jour levant... ce matin y mon commandant , au moment où retentissaient les volées des forts qui annonçaient la fête, nous Aous trouvions encalminés au milieu du détroit. Damnation! je vis que je pouvais arriver trop tard... Je me faufilai au milieu des vivres jusqu'au sabord de Tarrière^ ot, au petit bonheur^ je m*élançai dans Teau, sans me soucier d'être vu de Téquipage. J'étais transporté, électrisé, fanatisé, fou ! D'ailleurs, il y avait bien à supposer que le (ils de Tinvalido nie protégerait si les matelots criaient après moi. Il se passa bien quelque chose d^approchant... mais je n'y pris pas garde et continuai d'allonger ma coupe le cap sur le port, un peu aidé^ Dieu merci^ par le flux qui grossissait. Je no pensai pas plus aux requins qu'à mes vieilles chiques, commandant, et l'idée m'en vient seulement à présenti Bref, j'ai mis six heures à franchir mes cinq lieues, me reposant de temps en temps en faisant la planche, le ventre au soleil... et quel soleil... le bon Dieu l'a fait exprès pour éclairer la gloire de la terre! Le reste, vous le savez, mon commandant... J'ai mis le pied sur le sable de la vallée de Therlinclhum juste è temps pour couper le sifflet au grand
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chandeher... chancelier, qui disait de moi: «on incertain/ i'ai eu ma croix de Tauguste main de mon empereur et roi... Le bon Dieu me dirait : a Bocfa, mon fiston, je te nomme premier moutardier des dîners du pape , » que je ne serais pas plus contentî... Maintenant que ça y est, commandant Bertiol, et que vous connaissez mon histoire, il ne s'agit plus que de penser à retourner en Angleterre... Je Fai promis à Patrick, et au risque d'être pendu pour espionnage, je veux retourner à ma parole et m'occuper de ma Gabrielle et du brave Marins... Si vous connaissez une bonne occasion pour TÂngielerre, mon officier, souvenez-vous que d'ici trois jours je retiens une place numérotée. Voilà l'histoire, elle est cocasse, je m'en flatte ! Maintenant, un verre do scbnik, s'il vous plaît , pour chasser un reste d'humidité, et j'ouvre mes oreilles comme desécubiers, pour savoir ce que vous pensez de mes frasques I