AVENTURES DE GABRIEL A HYDE-PARK
Nous avons laissé les deux autres héros de ce récit dans deux crises , matérielle pour Tun^ morale pour l'autre, qui compliquaient singulièrement la situation générale. Marius ramené sur le Kenty en compagnie de son compatriote Delpierre , au moment où tous deux avaient réussi à accomplir les actes les plus difficiles d'une évasion hardie, à l'aide dû bugalet à charbon, Marius, disons-nous, allait se retrouver plus que jamais en butte à Tignoble haine de la Mainmaudite d'une part^ et è la vengoanoe peu chevaleresque du commodcure Richard Parkett de l'autre.
Quant à Gabrielle, la pauvre jeune fille joignait aux
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soudsque lui causait la déclaration de sir Lionel, relativement à l'ignorance où le laissaient les informations pnses sur le sort de Marius et de Roch^ Tétrange perplexité, l'embarras causé par la brusque invitation que la.fantasque Arabella avait adressée au gentil et dédaigneux aspirant, pour qu'il l'accompagnât dans sa promenade équestre à Hyde-Park.
Comme la position de Gabrielle se trouve en ce moment, sinon la plus dramatique, du moins la plus bizarre, c'est à elle que nous reviendrons d'abord. Aussi bien la situation de Marius, si pénible qu'elle fût, ne devait pas de quelques semaines subir de transformation nouvelle, puisqu'il avait été mis aux fers avecDelpierre sur le gaillard d'avant du ponton, en attendant que Tautorité supérieure eût décidé sur leur sortcommun. Nous laisserons donc pour quelque temps encore notre héros, notre mort vivant, en proie à ses chagrins, récemment augmentés par l'inquiétude que lui avait causé la nouvelle du séjour à Londres de son amante, nouvelle apportée, comme on le sait, sur le ponton par les prisonniers français si fatalement conduits à la captivité par le pauvre Roch ; insensible à ses maux physiques, le brave jeune homme n'était d'ailleurs préoccupé que de cette singulière translation de son amie de Woolwich à Londres dans un carrosse armorié, au moment même où la fatalité avait failli l'amener sur un des pontons deCha)am.
Quant à Delpierre, nature moins romanesque et moins pensive, il ne songeait qu'à tenter une nouvelle évasion, malgré les nouveaux obstacles dont on l'avait entouré, et de son c6té Carolin Grimbot, ce digne matelot aux comparaisons ethnologiques, faisait tous ses efforts pour persuader Marius de se fier à une recette singulière, qu'il prétendait infaillible pour glisser entre les pattes des Anglais, a comme une anguille que fait éternuer tf une sauce à la lartare, b dit-il. Quant à Nicolas Thi-
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baud, la Main maudite,,. Mais nous avions dit revenir spécialement.à Gabrielle, qu'était venue surprendre l'extravagante invitation de miss Arabella : retournons du KerU à Soho-Square. Avant tout, cependant, un mot du lieu où la folle Arabella voulait se faire accompagner par Taspirant, dont le charmant physique, non moins que rincompris, l'irritant de l'énigme qui l'enveloppait, avait singulièrement agi sur l'imagination de la fantasque ÛUe do lord Parkett.
Hyde-Park, promenade fashionable qu'on ne pourrait, sous aucun rapport, comparer avec la plupart de celles que possède la noblesse anglaise^ n'est, ou n'était alors qu'un vaste emplacement que le gouvernement tenait à loyer de la famille Hyde, pour l'ouvrir à la promenade du public de la capilale.G'est une plaine immense, presque sans végétation, et que des flots de poussière enveloppent l'été, tandis que l'hiver ou les mauvais jours en font une sorte de marécage impraticable. La première chose qui y frappe les regards le dimanche^ pourvu que la pluie ou le brouillard n'aient pas trop d'épaisseur^ c'est une double file de plusieurs centaines d'équipages élégants ou de voitures communes, s'étendanl depuis la barrière d'Oxford jusqu'à celle de Piccadilly, sans môme offrir une solution de continuité suffisante pour laisser traverser un piéton ou un cavalier. C'est à peine si ces véhicules font dix pas toutes les cinq minutes, et certes y figurer n'est point un plaisir, à moins que Ton ne compte pour tel ce que dit Ovide :
Spectatum veniuni, Teniunt spectentur ut ipsie.
C'est-à-dire que c'est un rendez-vous de vanité et qu'on n'y vient que pour voir et pour être vu.
On raconte que lord Chesterfîeld, le plus célèbre des fashionables qu'ait produits l'Angleterre, ambitionnant jusqu'à la fin de paraître à cette promenade à la mode,
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y fut rencontré, quelques jours avant sa mort, par un grand seigneur de ses amis. Celui-ci, surpris d'y voir riliuslre comte, à cause de Tétat déplorable de sa santé, lui demanda ce qu'il venait faire en pareil lieu :
— Vous le voyez! répondit Chesterfield, j'y fais )a répétition de mon enterrement pour la semaine prochaine!
Et, en effet, étant mort ainsi qu'il l'avait philosophiquement annoncé, ses funérailles offrirent la (île de voitures d'Hyde-Park. Aujourd'hui encore, ces équipage s chargés de mornes Anglais et de flegmatiques Anglaises ibnt involontairement penser à la comparaison de lord Chesterfield.
On sait que pour le grand monde anglais l'ordre des saisons est bouleversé, comme chez nous celui des heures. Les Anglais, touten remplaçant aussi la nuit par le jour, font de Thiver Tété, et restent dans leur capitale durant les mois les plus brûlants, les plus saupoudrés de poussière, tandis que par bon ton ils passent à la campagne la saison des froids, des brouillards les plus épais, des pluies, de la grêle, etc. C'est ainsi que chaque jour de la belle saison (c'est le plus souvent une manière figurée de parler, relativement à Londres...), les rues sont encombrées d'ét^uipages, et que Hyde-Park est le centre de l'aristocratie, de l'élégance, de la fashion. Gomme on était alors au mois d'août, c'est-à-dire à l'époque la plus brillante de la vie du grand ton, miss Arahella ne manquait pas un jour de se montrer dans les endroits à la mode, et à Hyde-Park surtout, où elle se divertissait du «manège que faisaient autour d'elle les nombreux galants qui cherchaient à décocher leurs flèches dans son cœur... ou sur sa dot considérable. Vers deux heures, d'ordinaire, Arabella quittait Soho-Square, soit è cheval, soit en voiture, et, dans ce dernier cas, elle envoyait Wtnd, sa monture favorite, à la grille du parc, où elle le montait pour caracoler le long de la
file des équipages, au milieu des ardents écuyers calvacadours qui s'empressaient de faire cortège à la belle et riche héritière. Si elle quittait Thôtel en voiture, elle conduisait elle-même les quatre chevaux de sa barouche, précédée d*uD jodcey à ses couleurs pour faire ranger la canaille. C'était pour une excursion semblable qu'Arabella avait fait dire à l'hôte de son père qu'elle comptait sur lui.
Étourdie de cette invitation et des dangers qu'elle offrait pour son secret^ Gabrielle fit répondre à miss Parkett par l'objection la plus simple et, à son avis, la plus concluante, c'est qu'elle ne savait pas monter à cheval, ce qui n'avait rien de bien étonnant pour un aspirant de marine, d'ordinaire fort souple et fort leste sur une vergue, mais qui devait infailliblement se trouver aussi embarrassé et aussi gauche sur un cheval que le serait un poisson. Mais miss Arabella, qui s'était mis dans la tète de paraître à Hyde-Park en compagnie du charmant naarin, ne se paya point de cette défaite, toute légitime qu'elle fût, et fit dire à l'aspirant qu'elle renoncerait aux chevaux pour ce j(H)r-là, et qu'elle l'emmènerait en voiture... En vain Gabrielle voulut-elle répondre par des objections nouvelles... Le valet répondit qu'il encourrait infailliblement la colère de sa maîtresse à les transmettre, et que le mieux était décéder à une fantaisie que tout le monde du reste tiendrait à grand honneur et à grand plaisir.
Gabrielle pensa à aller prier lord Parkeit de faire accueillir ses excuses^ mais elle apprit qu'il n'était pas à l'hôtel. Elle allait enfin se décider d'aller les faire agréer elle-même, lorsque le domestique vint le prévenir que sa maîtresse attendait au bas du grand escalier. Vaincue par la nécessité, Gabrielle descendit, dans Tespoir de se dégager de cet intempestif honneur, mais elle trouva Arabella déjà installée dans sa voiture, coiffée d'un petit chapeau de castor gris, vêtue d'une sorte d'à-
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mazone de naokin brodé en soie écrue^ gantée de peau de daim et agiiant ftvec impatiesce un long foael dont elle cinglait les oreilles des ehevaux q/ae contenaient à grande peine deux palfreniers pendas aux mors... Un valet s'empara presque de Taspirant qui, tout interdit, ne savait plus comment s'y prendre pour s'excuser, à voir TÂnglaise déjà installée sur le haut strapontin, et il s'y trouva hissé à côté de miss Ârabella sans l'avoir voulu, lorsque celle-ci lâchant immédiatement les rênes roidies dans ses mains délicates, l'équipage sortit de l'hôtel avec fracas, précédé de son piqueur.
Toutes les rues qui conduisaient à Hyde-Park étaient encombrées de voitures ; ici, c'était un dandy le corps penché en avant et se carrant les coudes^ qui conduisait sa barouche à quatre chevaux, suant sang et eau pour briller dans ce "métier nouvellement à la mode, taudis que son cocher riait de sa maladresse à la taverne avec les palfreniers. La» c'était un vieux fat conduisant un tandem, les yeux obstinément fixés entre les oreilles du cheval, et l'air pUis grave qu'un président du parlement. Uû autre merveilleux menait son tilbury, ayant familièrement à ses côtés son jockey pour compagnon et un gros barbet aboyant entre les jambes. La plupart de ces beaux avaient au la bouche un curenients^ une paille ramassée dans leur écurie^ le plus petit nombre un cigare^ car,^ en 1804, cette sorte de choléra pestilentiel n'était pas encore soufflée par les bouches les plus élégantes dans les lieux publics^ et, en général, on se cachait pour fumer, comme on le fait pour satisfaire un vice. Toutes ces voitures étaient environnées de cavaliers, les uns nonchalamment posés sur leur bête, ferment un œil pour approcher de l'autre une sorte de longue-vue avec laquelle ils faisaient semblant de chercher au loin un équipage qui les intéressât; les autres ûlaut au grand trot au milieu de la foule menacée, se hissant et s'affalant alternativement sur leur selle, le menton en avant,,
les pointes des pieds en dehors et un bras enfoncé dans une poche de derrière avec le manche d'une cravache ou d'un bâton tordu, toutes façons d'une suprême élégance, qui ont mis quinze ou vingt ans à franchir le détroit, et qui sont de nos jours du meilleur ton parmi nos horsemen et nos gentlemen-riders ou ridés.
Arabella dirigea vaillamment son équipage au milieu de cette cohue, dont les intervalles étaient comblés par une foule de sots piétons, payant du risque d'être vingt fois écrasés l'équivoque plaisir de voir l'aristocratie se livrer à cette impérieuse manie baptisée du nom de fashion.
A chaque instant la belle et fantasque jeune miss était obligée de répondre aux saluts qui lui étaient adressés par les dandys, et elle le faisait, suivant la mode adoptée pour le cas, c'est-à-dire en agitant la main de laquelle elle tenait son fouet, si bien qu'elle avait rair de vouloir cingler les gens qui prétendaient à ses bonnes grâces. La plupart des promeneurs regardaient avec curiosité le jeune homme inconnu, assis, ou pourrait-on dire perché, à la gauche de la noble fille du ïord, et malgré cette liberté consacrée dont jouissent les jeunes personnes dans leur vie mondaine, en Angleterre, on s'étonnait presque de voir ce nouveau venu faire sa première apparition publique en possession d'un si haut degré défaveur, dirons-nous sans faire allusion au strapontin sur lequel l'aspirant était juché.
Bref, on arriva à la barrière d'Hyde-Park qui donne sur Piccadilly, sans que ni Arabella, excessivement occupée de ses chevaux fringants et des méandres à leur faire suivre dansMa cohue, ni Gabrielle, fort contrariée, fort inquiète de se trouver là, eussent prononcé une seule parole.
Une fois dans le parc, il fallut prendre la suite au milieu du cordon d'équipages de toutes formes, remplis de dames affublées des modes les plus outrées et les plus
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ridicules, empruntées aux fêtes du Directoire et du Consulat. Ces modes, qui avaient pour résultat incontestable d'enlaidir les femmes qui y sacriûaient, au mépris môme de leur patriotisme, étaient alors, comme on sait, tout ^'opposé des toilettes actuelles qui, dans l'exagération de leur ampleur, ont au moins pour excuse d'enfouir les femmes maigres dans des flots d'étoffe, noyant leurs angles, et de donner aux passables et aux belles quelque chose du grand air du dix-huitième siècle, cette époque galante et somptueuse où toute femme était reine. Arabelta, qui, on Fa dit, composait ses costumes de salon d'après les tableaux, et qui ne paraissait guère dans les promenades qu'en amazone, riait des chapeaux extravaganls et. des fourreaux étriqués dans lesquels les ladys s'enfouissaient, comme un parapluie dans sa gaîne, et ses chevaux mis au pas et flanqués du piqueur, elle se retourna vers Gabriel, dont la préoccupation ne lui avait pas échappé ; puis, étendant sur l'aspirant son noir regard, elle lui dit en excellente langue française :
— Pour la première fois, je crois, que vous voyez notre beau monde... je suis curieuse de savoir ce que vous en pensez ?
— Votre Honneur me pardonnera, répondit Gabriel, avec une émotion sur la nature de laquelle la jeune Anglaise put se tromper, mais j'ai si peu vu la société, mémo celle de mon pays, que je ne suis guère en état de faire de comparaison. Tout ce que je puis dire, c'est que cela me paraît tel, que je regretterais beaucoup de m'y voir, sans Textrôme honneur que vous avez daigné me faire, et à propos duquel j'étais descendu dans le but de me soustraire, lorsque...
— Lorsque je vous ai enlevé, n'est-ce pas ? acheva Arabella. Vraiment, monsieur le Français, reprit l'espiègle, en souriant malignement, plus d'un à votre place...
— Serait bien heureux d'une semblable faveur 1 acheva à son tour Gabriel. Vais c'est qu'aussi, Votre Honneur,
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tous ces brillaots gentlemen qui voas entourent de leurs hommages y ont plus qu'un pauvre... prisonnier étranger des droits fondés sur leur rang, leur esprit, leur fortune...
— Celui qui a vraiment le plus de droits, monsieur le midshipman, est assurément celui auquel je les donne! reprit Arabella d'un ton un peu piqué. On m*a toujours représenté les Français comme légers, présomptueux, aimant à plaire...
— * Et vous trouvez que je démens tout cela, n'est-ce pas, Votre Honneur? Ah! c'est, croyez-le bien, que jamais... non jamais situation plus bizarfe, plus épineuse que la mienne, n'a placé à côté d'une personne^ aussi remarquablement séduisante et accomplie...
— Un jeune homme aussi... aussi embarrassé de son bonheur î dit en riant Arabella, interprétant de cette façon la pensée de l'aspirant, dans cette bizarre conversation où il semblait qu'aucun des deux interlocuteurs ne dût unir lui-môme ses phrases.
— Mais voilà un de mes plus obstinés poursuivants de l'an passé ! reprit la jeune miss d'un ton d'espièglerie. En attendant le moment où je veux vous confesser à coeur ouvert, il faut que j'essaye de vous amuser en vous montrant de quoi on est assaillie, lorsqu'on est comme moi ce qu'on appelle une belle et riche héritière... Psitt! psitt ! Milleflowers 1 sir Daniel Milleflowers, par où êtesvousdonc?
Gabriel eut tout lieu de s'étonner de cet appel singulier, car ayant regardé à droite et à gauche de l'équipage pour voir à qui il s'adressait, il ne vit aucun cavalier et du reste, Arabella, en le faisant, avait semblé le jeter en l'air, sans but déterminé. Notre héros regarda la jeune miss, qui, comprenant sa pensée, se mit à rire et dit:
— Je ne le vois point... mais je le sens... Je parie qu'il est quelque part derrière la voiturej
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Gabrid s'aporçuten effet qu'il régnait dans Tair une foiîe odeur de tubéreuse.
— Eh bien! Milleflowers, où ètes-vous donc?i^prit la folle miss.
— Ici, Votre Honneur I cria une voix de fausset d'un timbre si fragile, qu'il sembla que cet effort dût la fê* 1er... Un serin qui parlerait aurait cette voix.
Et tout aussitôt une tête de cheval pointa à l'angle de la capote de cuir rabattue^ et un cavalier se penchant vers l'intérieur de la voiture tendit la main, pour recevoir à la mode anglaise celle de la jeune fille. Mais celleci y posa le bout dé son manche de fouet, que le dandy * pressa et secoua comme s'il eût tenu la main de l'impertinente Arabella. Dès lors Gabriel put examiner le dandy tout à son aise.
Milleflowers, un des galants mis hors de combat parle bon goût et les bordées satiriques d' Arabella, était un élégant d'un âge plâtré, teint, vernis. Petit et fluet, il se rengorgeait dans sa cravate comme le dindon qui fait la roue au milieu des volailles amoureuses. Il n'en était pas plus noble, mais phis grc^esque. 11 portait sur le côté de Toreille un chapeau légèrement posé sur ses boucles blondes, archangélesques et séraphiques^qui s'alignaient sur ses tempes et tombaient sur ses joues dans une symétrie impossible à la nature. Un rouge végétal , virginal, s'étendait en ton idéal sur le* visage floral de cet original. Sa boud^, toujours imprudemment souriante, laissait éclater aux regards l'émail de deux fausses dents plantées dans un râtelier jaune et en désordre. Ceux qui l'approchaient trop,N ou plutôt qui s'en laissaient trop approcher, reconnaissaient sur-le^hamp que les parfums excessifs dont il se baignait avaient le même but que chez les païens la myrrhe et Tencens tirûlés dans les temples où se putréfiaient les entrailles des victimes. Lo fait est que Gabriel comprit vile comment la jeune missavait pu l'appeler au hasard sans le voir^ car les parfums^
dont il noyait son haleine se dégageaient à cent pas à la ronde, et on le sentait venir, comme les marins sentent l'approche des tles qui produisent les épices , dans les voyages de Cook.
— Good day, Milleflowers l on ne vous voit plus I Comment va lady Madness ? (une vieille folle qui payait les dettes du ci-devant jeune homme...) et votre cheval Lowe? et votre pointer? Détestez-vous toujours monsieur de Bonaparte? votre lumbago vous tourmente-t-il encore? Vous verra-t-on demain chez lord Clancarthy? Cette b.ête que vous montez saute-l-elle bien? '
Pour répondre à cette avalanche de questions d'une façon plus intime aux yeux des voisins, Milleflowers, étourdi et glorieux à la fois de cette extrême amabilité de la jeune héritière, dont les dédains l'avaient contraint à retourner à la vieille lady Madness, le dandy, disonsnous, s'approcha tellement, que la tête du cheval entra dans la voiture (grand signe d'intimité!) et que Gabriel eut peur qu'ayant compris la dernière question de l'espiègle Anglaise, la bête ne se fût ingéniée d'y répondre en sautant dans l'intérieur, pour montrer son habileté.
— Vous me comblez; d'honneur, miss, vous me comblez! dit le fat, dont les petits yeux gris pétillèrent de joie, comme un charbon mal éteint qu'on avive avec un soufflet. — J'espère que lord Parkett jouit d'une bonne sanlé ?... j'irai certainement lui rendre mes devoirs... j'y serais sans aucun doute allé aujourd'hui même, si je n'avais pas plusieurs invitations... Je suis invité dans trois maisons différentes... je ne sais qui choisir ! Mais si, par hasard, miss Arabella devait dîner dans Tune d'elles, mon choix serait fait immédiatement...
Et en débitant cette galanterie, Milleflowers se donna un air si agréable, il se pencha avec tant d'irrésistible minauderie sur le cou du cheval, que Tespiègle Arabella ne put retenir un bruyant éclat de rire qiii déconcerta sur-le-champ le dandy ; il lança un petit regard mauvais
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sur Gabriel, vers qui la jeune Anglaise s'était tournée, comme pour l'associer à sa gaieté et voir de quelle façon il jouissait du spectacle qu'elle lui donnait. Puis, presque aussitôt, Arabella^ s'apercevant que Téquipage qai précédait le sien s'était avancé de quelques pas, allongea un coup de fouet sournois aux chevaux qui, brusquement touchés dans leur repos, se cabrèrent à demi... Milleflowers, mal en selle dans sa recherche d'attitudes séductrices, subit le contre-choc ; son cheval, heurté au flanc par la roue de l'équipage mis en mouvement, Qt un rapide écart, et jeta le dandy dans la poussière, au moment où celui-ci sortait de sa poche un fin mouchoir de batiste brodée pour essayer de dissimuler un peu la mauvaise humeur qui avait si vite succédé^ en se voyant bafoué, à son contentement extrême.
Après s'être assuré par un rapide examen que le vieux dandy ne s'était point blessé dans sa chute, mais qu'il s'était seulement couvert de poussière... et de ridicule, Arabella rit de plus belle, et tirant ses guides sur le côté opposé de la chute de Milleflowers, elle sortit de la file pour prendre une allée de traverse, afin d'abandonner le théâtre de la catastrophe et se remettre en ligne plus loin. Au reste, notre étourdie était en train de se divertir; car, en rejoignant la file des équipages, elle s'engagea dans un petit encombrement de cavaliers, et croyant reconnaître un des plus voisins pour le frère d'une de ses intimes amies, elle envoya sur la croupe de son cheval un coup de fouet qui fit cabrer la bête, à ce point que si celui qui la montait n'eût pas été excellent cavalier, il eût assurément eu le même sort que Milleflowers. A cette aggression insolite, le gentleman, aussitôt rassuré en selle, se retourna, le visage allumé de colère, et Arabella, en reconnaissant son erreur d'abord, puis la personne à laquelle son espièglerie s'était adressée, laissa échapper un petit cri et rougit extrêmement. De son côté, le cavalier insulté
parut, en Toyant miss Parkett, frappé du plus vif élonnement. Les personnes qui l'accompagnaient Tentourèrent aussitôt, et îl se forma un groupe auquel venait au loin se mêler la première victime des extravagances d'Arabella, lorsque, fouettant ses chevaux avec la mauvaise humeur du dépit, elle dépassa le nouveau théâtre de cette nouvelle scène, se jetant dans une contre-allée- A peine sea chevaux y. furent-ils engagés qu'elle s'écria, comme à elle-même :.
--Quelle fatalité!
Gabriel, fort décontenancé,. fort ému peut-on dire , de tous ces|incidents, serait sur-le-champ descendu de voiture,, si une sorte de responsabilité que lui imposait son habit ne l'eût retenu dans son dangereux rôle. Quelques minutes s*écoulèrent du reste à peine, qu'eu entendit derrière la voilure le galop de plusieurs chevaux qui semblaient la poursuivre. Arabella le comprit, car elle arrêtainet, siffla le piqueur, et se dressant fièrement debout dans sa voiture,. au moment où plusieurs cavaliers Tentouraient :
— Qu'y a-t-il, mylords? dit-elle, la lèvre frémissante, le feu dans le regard, et tenant son fouet en l'air et deil'attilude d'une amazone de Rubens, le javelot en main, au milieu d^une halte de tigres.
Le cavalier dont la vue avait si vivement contrarié Arabella approcha son cheval du côté de Gabriel, et; touchant l'aspirant du bout de sa cravache , sans pour cela daigner lui adresser la parole, îl dit d*un air fort insultant ::
— Est-ce ce jeune inconnu, miss Arabella, qui est chargé de rendre raison de vos impertinences? .
— Mylord, répondit la jeune fille,. dont la reconnaissance de sa déplorable enreur avait sur-le-ehamp modifié les dispositions et les idées, je ne puis oroire que vous soyez assez^ imprudent pour chercher à causer uu. scandale aux dépens^de celle...*
— J'en serai désolé, miss ArabeUa ! interrompit assez brusquement le cav£^Iier^ mais puisque eelle fois je trooire à fos côtés un homme de TOtre inlniitéy témoin de vos impertinences à mon égard , j'entends avoir satisfaction..« présentez-ie donc, et on se reCronrera!
Arabella allait répliquer, lorsque Gabriel^ chez lequel bouillonnait Tesprit martial qui l'avait fait céder autrefois aux désirs maritimes de son onde Roch, se leva à son tour, et l'oeil allumé d'indignation et d'animositc patriotique, il s'écria :
— Parbleu, mylord, vous me voyez prêt à tout, et tant de formalités vous sembleront, j'espère, inutiles, lorsque vous saurez que je suis un officier de la marine française, prisonnier à Londres sur parole...
— Ah! ah ! interrompit Milleflowers, qui avait perdu dans sa chute une de ses fausses dents et l'incarnat d'une de ses joues; prisonnier de miss Arabella, à ce qu'il paraît!
— A vos ordres donc, mylords l reprit l'aspirani, en jetant au vieux fat un fier regard qui le terrifia. Et si te premier qui s'est cru insulté par miss Arabella s'inscrit aussi le premier, je serai d'abord à sa disposition...
En entendant cette conclusion, Milleflowers se glissa' derrière les divers témoins do cette sc*^e. Arabella, de son côté, véritablement désolée des fatales conséquences de son étourderie, avait plusieurs fois essayé de prendre la parole .. mais dominée par le ton fièrement décidé et par l'attitude qu'avait tout à coup pris son compagnon, elle jetait sur lui des regards sur l'expression desquels le cavalier insulté se trompa d'autant moins, qu'ils contrastaient singulièrement avec ceux qui lui étaient décochés. Sa colère s'en augmenta sans doute, car il i^prit du ton le plus insultant :
— Un Français! la chance m'est donc doublement heureuse ! Ixmdrcs sera charmé d'apprendre que la fille-
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du noble lord Parkett choisit désormais ses défenseurs parmis nos ennemis !
— Cn ennemi qui se consolera du moins un moment d*ètre arraché au grand duel des deux nations , s* il se mesure corps à corps avec un personnage aussi impertinent et aussi grossier! répliqua Gabriel, qui n*oubliait pas le frôlement de cravache par lequel le cavalier avait débuté dans l'explication.
— Mjlord... mylord, mon père n'ignorera pas un mot do tout ceci ! exclama la jeune miss.
— Finissons! dit Gabriel, en toisant avec arrogaDce les quatre ou cinq acteurs ou témoins de cette scène.
— A plus tard 1 fit le cavalier, gentleman d'un âge mûr, à la tenue militaire plus que dandie , et qu'on pouvait être étonné de voir se conduire d'une façon aussi peu conforme aux manières du beau monde, dans une circonstance où une jeune personne de haut rang ^lait la première en cause.
— Miss Arabella, vous voudrez bien dire à ce jeune mousse français quel est le commodore anglais qui daignera l'accepter pour adversaire! dit l'impudent personnage , qui tout aussitôt piqua des deux et disparut derrière la voiture.
Ce voyant, ses compagnons jetèrent insolemment leurs cartes à terre, comme témoins du lord, et disparurent à leur tour sur les traces de leur ami.
Arabella fit piaffer et piétiner les chevaux sur ces noms, auxquels le prudent Milleflowers n'avait point mêlé le sien, et elle lança au grand galop la voiture dans une allée par laquelle on gagnait la barrière de Picca- <lilly. Bientôt l'équipage entra dans Soho-Square avec fracas. Leste comme un marin, Gabriel sauta en bas de là voiture, et offrit la main à Arabella, qui s'appuya familièrement sur lui, en le regardant... de la façon la plus embarrassante pour notre héros.
— Miss... j'attends de Votre Honneur le nom de celui
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<]uii)ous a si grossièremeDt insultés I... dit TaspiraDt^ lorsque la jeune fille fut prête à monter chez elle.
— Mon cher Gabriel 1 répondit Ârabella avec un sourire singulier, demain matin tous saurez où trouver votre adversaire... d'ici là... sachez... mais non! Je vous dirai tout cela demain soir... A revoir, my dtar^ pardonnezmoi mes étourderieSy et... et... adieu! adieu!
En jetant ces dernières paroles pleines d*une réticence qui semblait beaucoup coûter à la fantasque jeune miss, elle s'élança dans l'escalier de marbre et disparut derrière un groupe de statues» en décochant comme une Parthe la dernière flèche de son regard sur le pauvre aspirant, en proie aux plus singulières perplexités que pût faire naître un aussi brusque tourbillon d'incidents tout à coup jetés dans sa position déjà si bizarre.