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LES IVROGNES

Le yin. — L'eau-de-vie. ^ L*absinthe. ^ Dangen de Talcoolisme. — Les sociétés de tempérance. ^ Dangers de riyrognerie. »• Expériences sur les animaux. — L'iyrognerie conduit à la folie, au suicide. --< Effets morbides de l'absinthe. — Consommation des liquides alcooliques à Paris. — Statistique des cafés et des cabarets. — Les ivrognes scandaleux doivent être punis. — Privés de leurs droits électoraux. ^ Projet de patente sur les cafés et les cabarets pour constituer le budget des bureaux de bienfaisance. — Suppression de tous droits sur le vin consommé dans la famille. •^ Les dettes de cabaret doivent être assimilées aux dettes de jeu. ^- Projet de loi pour établir la liberté des cafés et des cabarets. — Pénalité pour ceux qui violeraient la loi et les règlements.

La société moderne est menacée sérieusement par rinvasion de l'ivrognerie, ou alcoolisme.

Jadis l'alcool était confiné dans les officines des pharmaciens; aujourd'hui, un outillage énormeest mis à la disposition de distilleries colossales ; les

eaux-de-vie de grains, de pommes de terre, de mélasse, de betteraves surtout, sont largement entrées dans le domaine de la consommation quotidienne. Depuis lors, la médecine a eu à constater les résultats les plus désolants pour la santé publique et elle a dû pousser un cri d'alarme.

L'alcoolisme constitue un empoisonnement prompt ou lent qui vient à bout de toutes les intelligences, des santés les plus robustes.

Dans les asiles d'aliénés, il a fallu créer des sections à part pour les alcoolisés, et, de jour en jour, elles sont de plus en plus remplies. Dans les causes multiples de la dégénérescence des races humaines, Talcoolisme tient la tête de colonne. Pour enrayer le développement de cette plaie sociale, il s'est formé, particulièrement en Angleterre et aux États-Unis, un grand nombre de sociétés de tempérance ; le législateur est intervenu dans ces pays pour atteindre et frapper de condamnations l'ivrogne endurci. Jusqu'ici, rien de tel n'a eu lieu en France; mais le mal est devenu si grand dans ces dernières années, que les savants qui ont pu en constater l'étendue, ont énergiquement appelé l'attention publique sur cette terrible question de l'alcoolisme. Il y a quelques mois, l'Assemblée nationale a été saisie d'un projet de loi ayant pour objet d'employer contre les ivrognes des moyens de répression, et de les frapper au besoin de l'interdiction des droits civils et politiques.

L'ivrognerie n'atteint pas seulement l'individu qui s'y adonne, dans sa fortune, dans son honora-

biiité, dans sa santé; elle frappe, du même coup, sa famille qu'elle ruine, sa femme et sesenfants qu'elle réduit à la misère, et la société tout entière ellemême.

L'abus des boissons alcooliques ne peut que compromettre la santé, et les maladies les plus nombreuses et les plus graves en sont la triste conséquence; il vicie la constitution des hommes et porte une atteinte profonde à la vigueur des générations futures.

Au deuxième degré, Tivresçe produit les morts subites ou rapides, et c'est toujours le lendemain des dimanches, des jours de fête, de foire, de marché que le médecin est appelé le plus fréquemment pour soigner les maladies inflammatoires à leur début.

Les expériences sur les animaux ont démontré avec quelle force l'ivresse précipite le sang vers la tête. Aussi rien n'est-il plus commun que les morts subites chez les ivrognes, la congestion cérébrale déterminant la déchirure des veines et Thémorragie. Quand elle ne tue pas, la congestion cérébrale paralyse le cerveau; la statistique générale pour 1853 indique que, sur 32,876 aliénés traités dans les asiles publics et privés, en France, 1,502 devaient leur maladie à l'ivrognerie.

Sur 1,079 aliénés admis à Bicétre, de 1808 à 1813, on comptait 126 malades par suite d'excès acooliques ; en dix ans la proportion a plus que doublé.

Faut-il cependant condamner absolument Tusage des boissons fermentées?

Pris en quantité modérée, le vin rouge est essentiellement tonique et réparateur; il convient à tous les estomacs, il contribue à une bonne alimentation et répare les causes de débilitation ; il est nécessaire à tous ; mais Texcès peut présenter autant d'inconvénients que la consommation modérée offre d'avantages. H est une boisson plus dangereuse que le vin bu avec excès, plus pernicieuse que Teau-de-vie au même degré alcoolique, c'est l'absinthe.

Les effets de l'absinthe sur le système nerveux sont plus marqués que ceux de Teau-de-vie, et ressemblent à ceux qui sont produits par l'intoxication au moyen d'un poison narcotique.

Prise avant le repas, l'absinthe exerce son action corrosive sur la membrane de la muqueuse, sans que le mélange avec les aliments vienne en atténuer l'effet.

A son cours d'hygiène et pour prouver le danger de l'absinthe, M. Bouchardat met dans deux coupes remplies d'eau des poissons ; puis il verse dans l'une six gouttes d'absinthe et six gouttes d'acide prussique dans l'autre ; les poissons sont beaucoup plus vite foudroyés par l'absinthe.

L'absinthe rend épileptiques les chats, leschiens^ les lapins. Le vermouth n'est pas une boisson meilleure, il désorganise la muqueuse intestinale et produit de profonds désordres gastriques.

Rien n'est plus nuisible à la santé que les liba-

lions matinales, que la consommation des bitters, de l'absinthe et du vermouth avant les repas, à cause de la vacuité de l*estomac; ces liquides se trouvent directement en contact avec la membrane interne de l'estomac, sans que le mélange des aliments ou d'autres liquides vienne en atténuer l'action; ils provoquent un agacement des pupilles nerveuses et excitent la sécrétion des liquides digestifs. L'estomac n'ayant rien à digérer, ces liquides réagissent sûr la membrane et tendent à la désorganiser.

Les hommes de cabinet qui abusent des boissons enivrantes, succombent à des maladies de cerveau, à des fièvres cérébrales, à des apoplexies, à des ramollissements cérébraux. Les manœuvres^ les hommes de peine sont pris d'affections du cœur; les gastronomes meurent de maladies du foie^ de l'estomac et des intestins; les hommes dont les poumons fatiguent beaucoup, comme les avocats, les chanteurs, les crieurs publics, sont atteints de pneumonies, de pleurésies et plus tard de phthisie pulmonaire.

L'ivrognerie n'est pas un vice auquel la femme reste complètement étrangère. Parmi les aliénés à la suite d'alcoolisme, on compte une femme sur quatre hommes. Cette infirmité se développe surtout à l'âge critique, et c'est alors qu'on voit beaucoup de femmes s'adonner à l'ivrognerie.

Tous les inconvénients, tous les dangers de Tivresse et de l'abus des boissons alcooliques sont spécialement analysés et indiqués dans une mono-

graphie très -intéressante, publiée en 1870, par le D' Bergeret d'Arbois.

On peut constater chaque année une extension plus grande de Tivrognerie. Nous n'avons pas à nous occuper de ce qui se passe dans les pays voisins, mais bien de ce qui s'accomplit en France.

En 1788, on ne consommait pas 200,000 hectolitres d'alcool; en 1840, ce chiffre s'élevait à un million d'hectolitres ; il atteignait trois millions en 1863. A Paris, un homme buvait annuellement, en 1 840, huit litres d'eau-de-vie, il en boit trente aujourd'hui, et 300,000 individus consomment de l'alcool.

En 1867, année de l'exposition universelle, Paris a consommé : 3,S53,581 hectolitres de vin en cercles; 21,781 hectolitres de vinen bouteilles; 122,062 hectolitres d'alcool et de liqueurs; 61,606 hectolitres de cidre; 289,314 de bière à l'entrée et 61,629 à la fabrication.

A Paris également, on constatait en 1868 : 1,515 cafés pour l'intérieur de la ville, 488 pour la banlieue; 14,058 marchands de vins et cabarets liquoristes pour la ville et 3,605 pour la banlieue. Restaurants, gargotes, crémeries, tables d'hôte, épiceries pour Paris, 8,506 et pour la banlieue 1,809. Total pour Paris, 24,079 débits de boissons, et pour la banlieue, 5,902. Si Paris consomme beaucoup de liquides alcooliques, dans toutes les villes de fabriques, la consommation fait également de regrettables progrès. A Amiens, il se débite par jour 80,000 petits verres, soitune valeur de 4,000 fr., représentant 3,500 kilogrammes de viande, ou

' 12,121 kilos de paiu. ^ A Rouen, il est cousoiumé, dans Fespace d*une année, 5 millions de Utjres d'eiku-de'vie.

Le Dombre des débitants de vîn et de liqueurs dana toute ia France est assez considérable pour que tous les consommateurs trouvent des facilités d'approvisionnement.

Les auberges où on donne à la fois à coucher et à manger, les cabarets, les restaurants» les traiteurs sont au nombre de 16S,464 ; les cafetiers et limonadiers ne sont pas moins de 45,477, enfin les marohanda de vin en gros et en détail comptent 41,318 patrons.

On voit que les débitants de liquides alcooliques de toutes catégories constituent une véritable armée de 2S2,2S3 individus; un nombre presqu'égal à celui des soldats qui étaient prêts à entrer eu cam* pagne lors de la guerre, le double du nonxbre de tous les membres des clergés qui ne comptent que 157,231 prêtres, pasteurs ou rabbins.

£n Angleterre^ la moitié des cas de folie est dm à Tabus des liqueurs fortes ; à Berlin, on en comptf le tiers.

L'ivrognerie produit un grand nombre de su/ cides; dans les pays du Nord elle en est la caur principale ; elle donne également lieu k un gen ée folie très-répandu et qui est propre aux ivrogv puisqu'on ne le rencontre jamais chez les indivis qui vivent sobrement. Ce délire pour sadévelop; n'attend pas que l'individu s'adonne habitue ment à Tivrognerie, il suffit qu'il boive plua sa constitution ne le comporte.

L'ivrognerie atrophia tous ses adeptes; non-' seulement l'individu qui s y adonne voit baisser l'énergie de ses facultés viriles» mais encore, s'il devient père^ sa femme ne mettra au jour le plus souvent qu'un être incomplet et débile. Les enfants, des ivrognes deviennent scrofuleux, racbitiques, idiots; ils sont souvent frappés d'impuissance.

L'aifaiblissement du sens moral mène à l'ivro-* griserie et de l'ivrognerie au suicide; aussi les cas de suicide par ivrognerie augmentent*ils dans une proportion effrayante* Ils étaient pourlS48 de 112, et ils atteignent, en 1866, le chiffre de 470.

Les £tats-Unis ont des hôpitaux spéciaux pour les ivrognes. Le plus ancien a été fondé à Boston, en IS 87. Trois autres ont été ouverts depuis à New- Vork, à Mediah, à Chicago; ces établissements i^e paraîtront point inutiles quand on saura qu'aux Etats-Unis, en 1868, l'ivrognerie a conduit 150,000 [Personnes en prison, et qui! faut mettre à sa charge ^<>O00eas d'aliénation mentale, 1,500 assassinats el 2>O00 suicides.

I4*abus des boissons alcooliques, fait pendant les ieux sièges de Paris, en 1870 et 1871, s'est traduit l^^r une augmentation considérable des cas de delt" ^îum tremem et de paralysie générale. D'une note, l^i*ésentée à l'Académie des sciences par MM«Magnan ®t Bouchereau, il résulte que ce n'est pas seulement P^r leur nombre plus élevé que les alcooliques de ^87l se sont distingués de ceux de 1870, mais encore par le caractère géjiéralemenl plus aigu de ^^ur intoxication. Le fait le plus saillant est Yér^

norme proportion de sujets atteints de paralysie générale avec complication d'alcoolisme qui ont été admis à Tasile Sainte-Anne pendant le mois de mai 1871. Elle est de près de 55 pour 100 sur le nombre des entrées des malades de toute catégorie, frappés d'aliénation mentale.

On peut, sans doute, diminuer les ravages de l'ivrognerie en poursuivant rigoureusement devant les tribunaux compétents tous ceux qui donnent l'exemple de l'ivresse scandaleuse.

Il est non-seulement juste, mais encore indispensable, de priver de leurs droits électoraux, tous les ivrognes d'habitude. .Peut-on admettre, en effet, qu'un individu en état d'ivresse puisse exercer une influence quelconque sur les résultats d'un vote et sur l'existence de son pays ?

L'État a besoin de faire des recettes exceptionnelles, considérables ; il doit évidemment dans une certaine mesure frapper les consommations inutiles et nuisibles; il ne saurait trop sérieusement atteindre, également, les entreprises qui vivent des plaisirs publics; qu'il augmente tant qu'il le voudra les contributions indirectes sur le tabac, sur les spiritueux, sur l'eau-de-vie et l'absinthe, qu'il double, qu'il triple même la patente des cercles, des cafés, des cabarets, des spectacles, des maisons de tolérance.

Mais il ne faut pas qu'il songe à augmenter l'impôt sur les objets de consommation indispensable : il ne serait pas équitable d'élever le prix de revient des marchandises consommées dans la famille, du

"vin, du café, du sucre, de la viande, pas plus que celui du pain.

Toute paradoxale que c^tte assertion puisse pa- Tâitre, elle est cependant incontestable ; le meilleur îmoyen de supprimer ou de diminuer l'ivrognerie, <î'est de faciliter la vente du vin à bon marché, en dégrevant d'impôt celui qui le vend pour être consommé hors du cabaret, et en ôtant tous droits sur le vin bu dans la famille.

Pourquoi ne favoriserait-on pas la fondation de sociétés coopératives qui, achetant le vin en gros, le céderaient en détail aux coopéra teurs, de manière À supprimer tous les droits inutilement payés par les consommateurs ?

Il faut que, par la combinaison des impôts et des patentes, le vin du cabaret coûte 2 francs la bouteille, et que le même vin, consommé dans la fa^ mille, coule seulement 30 ou 35 centimes le litre. Ce n'est pas par une seule mesure mais par un ensemble de dispositions sagement combinées qu'on peut améliorer Fétat social.

L'exemple n'est-il pas incontestable à l'appui de cette thèse; dans les départements du Midi, où le vin coûte 10 centimes et où l'ouvrier en boit à tous ses repas, est-ce qu'on voit des ivrognes comme dans le Nord et dans les contrées habitées par les buveurs d'absinthe ?

Rencontre-t-on des individus ivres à Montpellier, à Nîmes, à Agen, à Toulouse ?

N'en trouve-t-on pas, au contraire, en nombre

considérable, plus on se rapproche des départe* ments du Nord, où la vigne est inconnue?

Pour guérir Thumanito de l'ivrognerie, le meilleur moyen c*est, on ne saurait trop le répéter, de mettre le vin à la disposition de tous les consommateurs^ et on peut être certain que pouvant en boire à tous ses repas, dans sa famille, Touvrier n'ira plus laisser au cabaret la plus grosse part de son salaire pour boire quelques Verres d'un liquide frelaté et malsain.

Mais, puisqu'on reconnaît que l'alcoolisme est un danger social dont il faut se préoccuper, la loi devrait considérer les dettes de cabaret et de café comme les dettes de jeu, et se refuser à les reconnaître; ce serait le meilleur argument à opposer à l'avidité des cabaretiers.

Une loi générale, dont les dispositions pourraient êl^re succinles, nous semble également indispensable, elle pourrait être conçue dans les termes suivants :

Art. 1. Les cabarets, les cafés, les cercles sont des établissement^ qui peuvent être librement ouverts par tous les citoyens jouissant de leurs droits civils et n'ayant jamais subi de condamnations judiciaires.

Art. 2. Tout cabaretier, cafetier, directeur de cercle condamné pour ouverture après l'heure réglementaire, livraison de boisson, ou réception d'individus en état d'ivresse dans leur établissement, de mineurs âges de moins de 20 ans, non accompagnés de leurs parents, ou pour vente de liquides

insalubres ou frelatés, ne pourra plus, pendant dix ans, établir un nouvel établissement, pas plus à son nom qu'à celui de sa femme.

Toute infraction l'exposerait à un emprisonnement de six mois à deux ans; en cas de récidive, il pourrait être transporté.

Art. 3. La patente imposée aux débitants de vin et liqueurs ne pourra être moindre de 500 fr. pour les plus petites communes; elle sera de 1,000 fr. dans les communes de 1,000 habitants et s'élèvera dans la même proportion jusqu'au chiffre de 3,000 fr.; cette patente spéciale constituerait le patrimoine du bureau de bienfaisance et de l'hôpital.

Art« 4» Ceux qui vendront du vin à emporter, et cheît lesquels on ne vendra ni vin ni liqueur à consommer sur placé, ne seront pas assujettis à la patente ni au paiement des droits de consommation.

Art. 5. Les restaurateurs, traiteurs, aubergistes ne pourront vendre du vin qu'en même temps que <ies comestibles, et ils ne pourront servir de liqueurs à leurs clients s'ils ne paient pas la patente de cabaretiers-cafetiers.

Les cabaretiers et les cafetiers s'enrichissent avec l'argent qui devrait servir aux femmes et aux enfants; il est donc très-juste qu'ils paient la plus grande partie des dépeni^es des bureaux de bienfaisance; de ce^te façon, ils soulageront les maux quMls auront causés.

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