CHAPITRE TREIZIÈME
LES JOURURS
Effet de la suppression des jenx publics. — Tripots clandestins. — Leur nombre. — Les grecs. — Maisons où on joue à Paris. — Les cercles. — Les cafés. — Les cabarets. — Produits des cagnottes. — Nombre des joueurs connus. — Répression inefficace. — Tolérance des jeux. — Revenu considérable pour r£tat» en accordant des tolérances à tous ceux qui font jouer dans des établissements publics.
La passion du jeu étoutfe les meilleurs sentiments, et donne à celui qui en est atteint une fièvre qui lui fait momentanément oublier sa conscience, ses devoirs, son honneur, sa famille. 11 y a peu d'années, quand la crise cotonnière avait plongé dans la misère la plus grande cent mille personnes, les ouvriers et leurs familles, les souscriptions, ouvertes de tous côtés en leur faveur, produisirent
1,160,000 francs, à peine la somme suflSsante pour les faire vivre pendant une seule journée; à la même époque , les organisateurs d'une loterie fondée pour trouver un capital au Monténégro, placèrent, en peu de jours, pour sept millions de billets. La passion du public pour l'aléatoire fournit six fois plus d'argent que n'en avait donné la charité dans le pays tout entier^
En France, depuis la guerre, la misère est grande dans nombre de départements; on joue cependant dans les plus petites bourgades, et les tripots à Paris sont en nombre considérable.
La loterie et les jeux publics sont prohibés de* puis 1838.
La morale publique, la sécurité des familles, ontelles gagné à la suppression des jeux publics , qui étaient autrefois tolérés et surveillés par rautorité? Il est permis d'en douter.
La loterie exploitée par l'Etat s'adressait aux populations les plus pauvres, et présentait de nombreux inconvénients dont il n'est pas nécessaire de reproduire ici la nomenclature.
Les maisons de jeu, plus spéciales aux* gens riches, produisaient à l'impôt une grosse recette, et elles étaient, sans aucun doute, préférables aux tripots clandestins qui les ont remplacées.
Il est fâcheux qu'on ne puisse guérir la population d'une passion funeste; mais les moralistes devraient être logiques, et s'ils trouvent le jeu immoral, ils devraient le poursuivre dans tous les foyers où il se réfugie, aussi bien dans les cercles
du grand monde que dans les cafés de la bourgeoisie et dans les cabarets du peuple.
Si le mal ne peut être extirpé, n'est-ce pas de la part des rigoristes une naïveté singulière que de s'opposer à rétablissement d'une tolérance qui donnerait des garanties d'ordre public et qui fournirait des ressources importantes au budget.
Nous répéterons, en effet, à propos des jeux, ce que nous avons dit au sujet de la prostitution : Supprimez le mal si vous le pouvez ; mais comme vous ne le pouvez pas, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de le tolérer en le surveillant.
Nous démontrerons dans un des chapitres suivants, que les prostituées inscrites à la police sont soixante-dix fois moins dangereuses pour la santé publique que les prostituées insoumises et clandestines ; nous croyons pouvoir de même affirmer que les établissements de jeu, tolérés et surveillés, offriraient beaucoup moins de dangers pour la fortune des joueurs que la plupart des cercles, des cafés^ des cabarets et des salons interlopes dans lesquels on donne à jouer.
Ces endroits sont aussi nombreux que divers.
Les joueurs de la société riche et titrée fréquentent les cercles, et, à certains jours, les pertes se chiffrent par centaines de mille francs ; dans un petit cercle^ pendant la nuit du mardi^gras 187^, un jeune homme a perdu sur parole 120 mille francs.
Les jeunes gens vont jouer dans les tripots tenus par des femmes galantes ; les commerçants jouent daiift de» cafés ; leurs employés et des gen» de pro-
vincedans les annexes de certaines tables d'hôte, les ouvriers dans des estaminets ou des cabarets borgnes.
Les maisons de jeu sont fréquentées par les personnages les plus différents; quelques-unes de ces maisons sont établies à poste fixe, les autres sont ambulantes, ces dernières sont surtout dirigées par des femmes.
Une jolie fille groupe autour d*elle tout un personnel : d'abord les racoleurs, qui devront amener les dupes^et avec lesquels elle partagera la cagnotte; puis les grecs, qui plumeront les naïfs, et avec lesquels on fera, à la fin de la soirée, un revidage analogue à celui que font entre eux les marchands brocanteurs qui suivent les ventes aux enchères.
Pour dépister la surveillance de la police, la réunion aura lieu un soir dans le salon de la direc* trice du tripot, le lendemain chez une amie, et ropération est toujours multiple; après le jeu, la prostitution pour consoler le perdant^ mais sans qu'il y ait monopole en sa faveur. Quant au gagnant, il aura des comptes à rendre à ses associés.
De très-honnêtes gens peuvent être entraînés par les femmes dans ces tripots dangereux, dont le caractère ambulant rend la répression difficile.
Les estaminets et les cabarets borgnes, où les ouvriers peuvent perdre, en quelques heures, le salaire de toute la semaine, ne sont pas moins dangereux , mais ils sont plus aisément découverts et fermés.
C'est ordinairement par les dupes ou par leurs
parents que la police est mise sur la trace des tripots clandestins. La femme de l'ouvrier dépouillé, l'ouvrier lui-même, l'employé, sa famille ou son patron, le père d'une jeune dupe, adressent leurs plaintes à Tautorité lorsqu'ils ont été fortement . atteints, et ils lui donnent, pour se venger, tous les renseignements dont elle peut avoir besoin.
La loi est sévère; le maître du tripot est emprisonné, son mobilier est saisi avec les enjeux, et ses meubles sont vendus au profit de l'État ; tel patron de tripot peut donc être ruiné le jour de sa sortie de prison.
En province, nous ne savons pas le chiffre des répressions ; elle est au moins de 50 à 60 à Paris chaque année, elle pourrait être bien plus considérable eu égard au nombre des tripots.
Quelques entrepreneurs ne sont pas très-heureux; ils sont dénoncés quelquefois par un confrère, et dès leurs débuts ; une maison a été fermée boulevard Saint-Michel, il y a peu de mois, qui n'était ouverte que depuis quinze jours.
La sévérité, toutefois, n'arrête pas le développement d'une industrie interlope qui croit pouvoir compter sur rimpunité,bien qu'une brigade spéciale d'agents, sous les ordres d'un commissaire de police très-intelligent et d'un officier de paix, soit chargée de la répression des tripots.
Elle ne peut rien pour empêcher le jeu dans les cercles qui sont autorisés; on joue dans la plupart des cafés, où des jetons remplacent l'argent sur le
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tapis, et les^^omptes se règlent à la fin de la partie avec des écarts souvent considérables.
L'évaluation à 4,000 du nombre des maisons où l'on joue n*est pas exagérée ; on compte dix mille individus qui n'ont pas, à Paris, d'autres ressources que le jeu, et parmi eux plus de 8,000 ayant un dossier spécial à la préfecture de police, comme grecs et aigrefins, ne comptant pas uniquement sur la chance et sachant merveilleusement la diriger.
Combien chacun de ces établissements, cercle ou tripot peut-il gagner par jour?
Supposons que dans les plus modestes, on joue le lansquenet, si, par chaque banque, le banquier met un franc à la cagnotte, le maître de l'établissement a bien vite réalisé une centaine de francs.
N'indiquons pas, pour les cercles où on joue dans une nuit plusieurs centaines de mille francs, une redevance moyenne plus élevée; nous trouverons, pourles 4,0j0 maisons de jeu de Paris, une recette quotidienne de 400,000 francs, soit de 12 millions par mois, et de 140 millions par an.
Il n'est guère de villes chefs-lieux, dans lesquelles le jeu ne soit organisé dans tous les cercles et dans un certain nombre de cafés ou de cabarets. On joue quelquefois des consommations, mais le plus souvent de l'argent, représenté sur le tapis par des jetons qu'on convertit à la tin de la partie en argent monnayé, à moins qu'on agisse plus franchement et qu'on mette de suite de la mon naie sur la table.
Les cafés des campagnes ne sont pas davantage préservés des joueurs, on peut donc affirmer qu'en France, on joue partout.
On peut donc croire que ceux qui évaluent à 300 millions le produit des jeux dans le pays tout entier, n'exagèrent pas sensiblement le produit réel qu'on pourrait en obtenir.
La tolérance, accordée aux établissements de jeu en Allemagnei faisait entrer annuellement plus de 100 millions dans les caisses de l'État; dans ce pays, le gouvernement a préféré pendant longtemps emplir les caisses du Trésor plutôt que de procurer des bénéfices énormes à ceux qui donnent à jouer en secret, et aux grecs qui fréquentent leurs tripots ; il n'a proposé la suppression des jeux que depuis qu'il compte sur les cinq milliards de la France.
Pourquoi sur ce point ne suivons-nous pas son exemple? Car si impôt fut jamais légitime dans les temps d'épreuve, ce serait celui qui grèverait les cercles, les cafés, les cabarets, et qui leur ferait payer une contribution dans la proportion des ruines qu'ils occasionnent.
La question, en définitive, doit se résumer dans les termes suivants :
Le jeu est une passion très^funeste ; mais le gouvernement peut*il Textirper ?
Si oui, il doit se mettre à Tœuvre; fermer tous les cercles où Ton joue, car que Ton perde sa fortune avec les jeux de commerce et de combinaison, ou avec les jeux de hasard, le résultat est le même et la
nuance est peu sensible ; il faut interdire la fabrication et la vente des cartes, des dés; emprisonner à la fois les directeurs et les habitués de toute espèce de tripot. Sinon, l'impuissance de la suppression absolue des jeux étant reconnue, l'État doit dans rintérêt du bon ordre, dans celui de la fortune privée, et comme moyen financier puissant, autoriser les jeux et faire payer cher sa tolérance.
Une loi nouvelle dans ce sens doit intervenir pour créer au pays une ressource considérable; ni la propriété, ni l'industrie, ni l'agriculture n'auront à se plaindre d'une disposition qui n'augmentera pas le mal et qui donnera la garantie de la surveillance administrative à ceux qui se laissent aujourd'hui si facilement dépouiller par les grecs et les habiles.
L'eau-de-vie abrutît l'homme, l'absinthe tue son corps en même temps que son intelligence, le gouvernement songe-t-il à en prohiber la fabrication et la vente ?
Pourquoi en use-t-il autrement à l'égard du jeu ? Il est de toute évidence que l'établissement de lieux autorisés porterait un coup mortel à toutes les maisons plus ou moins borgnes si funestes aux naïfs qui les fréquentent.
La tolérance ne serait pas difficile à organiser; l'impôt pourrait être établi sur des bases certaines. Les autorisations pourraient être données à tout demandeur pouvant justifier d'antécédents honorables ; le droit serait fixé d'après l'importance de la maison et comme les autres impositions ; la to-
lérance serait toujours révocable, en cas d'abus. Si l'administration voulait suivre un autre mode d'exécution, elle pourrait affermer à un entrepreneur général les licences de jeu pour chaque département.
La police connaissant toutes les maisons de jeu pourrait les . surveiller avec &oin, elle imposerait aux titulaires un cahier des charges et un règlement sévère, et elle obtiendrait certainement la disparition des tripots clandestins ; elle aurait, d'ailleurs, un moyen à peu près certain d'agir par la publication dans les journaux des noms des entrepreneurs de ces tripots et de celui des joueurs qu'on y trouverait lors de la descente de l'autorité.
Nous concluons donc en toute sincérité : il faut que les moralistes abandonnent une argumentation qui n'est qu'une hypocrisie, il faut absolument et radicalement supprimer les cartes et les dés si l'on veut opprimer le jeu^ et, si on reconnaît son impuissance à le faire, il convient de constituer un revenu à l'Etat en accordant la tolérance aux jeux publics.
Ne vaut-il pas mieux, en effet, aller au fond des choses que de se payer de mots ?
Exposer sa fortune sur une carte ou sur la couleur sur laquelle se placera une roulette, n'est-ce pas absolument la même chose?
La perdre avec une carte distribuée au hasard ou à la suite d'une partie de jeu de combinaison, la perte n'est-elle pas également déplorable?
La réglementation ne serait pas difficile à établir.
Tous les établissements dans lesquels on joue aux cartes, aux dés^ au billard, avec un enjeu quelcAuque, fût-ce la consommation seule, devraient être munis d'une licence délivrée par les contributions indirectes, ou, si on le préférait, par l'adjudicataire qui affermerait dans chaque département le mono* pôle des jeux de commerce.
La roulette et les jeux de hasard ne pourraient être établis que dans les villes d*eaux, aux bains de mer, aux stations balnéaires et dans les villes d'une population d'au moins 100,000 âmes*
Dans toutes les autres communes aucun jeu de hasard ne pourrait être établi ; les seuls jeuic dits de commerce seraient tolérés, mais seulement quand le maître de la maison serait pourvu de la licence dont nous venons de parler.
Cette licence, d'ailleurs, ne serait pas chose nou* velle ; il en faut une pour pouvoir débiter de la poudre, du vin, des liqueurs; elle serait -imposée suivant un tarif proportionné au chiffre de la population.
Tout maître d'établissement, non pourvu d'une licence, ne pourrait, sous un prétexte quelconque, donner des cartes ou des dés à ses consommateurs sous peine de voir fermer son établissement.
On peut voir quelle source nouvelle d'impôts, et d'impôts volontaires naîtrait de cette disposition légale, si surtout les budgets municipaux recevaient comme pour les patentes le dixième de la recette.
Il existe en France 165,464 établissements dans
lesquels on donne à boire et à manger : cabarets, restaurants^ traiteurs, eto ; il faut ajouter à ce nom-bre les 45,477 cafetiers et limonadiers; supposez que la moitié d'entre eux sollicitent une licence, on trouve cent mille contribuables nouveaux qui constitueraient certainement, au profit du trésor public, un revenu au moins égal sinon supérieur à celui que peut donner le tabac.
Nous venons de voir que la loterie et les jeux de hasard avaient été prohibés par une loi de 1838, nous avons vu également que de nombreux philanthropes s'étaient, à plusieurs reprises» vigoureusement opposés à toute mesure qui aurait pu avoir pour résultat d'une manière plus ou moins directe, le rétablissement d'opérations ayant le hasard pour élément.
Les loteries populaires ont été interdites toutes les fois qu'elles n'ont pas eu la charité ou l'intérêt religieux pour prétexte, les loteries financières ont été non moins sévèrement défendues, et le Crédit foncier» la Ville de Paris et quelques autres grandes communes de France ont obtenu seuls le privilège d'emprunter des capitaux, en offrant aux préteurs les chances de gagner des lots de remboursement par la voie d'un tirage au sort et du hasard.
Peut-être pourrait-on étendre ce privilège, ou
mieux cesser d'en faire un privilège^ et autoriser les remboursements avec lots pour toutes les opéra* tions offrant des garanties sérieuses.
En attendant un projet de loi dans ce sens, qui était préparé en 1870 , et dont la guerre seule a empêché la présentation, ne peut-on s'étonner de voir la loterie populaire, celle qui s'adresse aussi bien aux plu^ pauvres qu'aux riches y rétablie en fait, et accomplir son œuvre, au grand jour, avec publicité, et sans rencontrer d'obstacles ou d'entraves?
Dix bureaux sont ouverts à Paris, sur les boulevards, dans les rues les plus fréquentées , et tous les passants^ connus ou inconnus, peuvent entrer et prendre des billets, faire une mise à cette nouvelle loterie , dans une des agences de paris mutuels ou de poules.
Ce ne sont pas des numéros qu'on mettra dans une urne, mais dix ou douze chevaux qu'on rangera sur un hippodrome et qu'on fera courir le plus vite possible; le premier arrivé sera le numéro sortant de la loterie , et des sommes considérables seront perdues par les uns ou gagnées par les autres, suivant que le hasard , Tétat de santé du cheval, Thabileté du jockey ou sa duplicité auront établi les chances des parieurs. De bonne foi , ces paris aux courses, surtout ces agences pour les régulariser ne constituent-ils pas, dans ses éléments les plus mauvais, l'ancienne loterie avec tout son cortège de ruines et de pertes ?
Est-ce que l'amélioration de l'espèce chevaline
est, pour une part quelconque^ intéressée à ces luttes, dont le jeu est, en définitif, le dernier ei le seul résultat?
11 est donc regrettable que l'interprétation trop bienveillante de la loi, faite par la justice, permette ces agences de courses, ces tripots de maquignonnage qui ne sont que des bureaux de loterie, et qu'on puisse voir ces entreprises, dont les voitures sillonnent les boulevards, encombrent les rues, et se transforment en bureaux et caisses sur les champs de course.
C'est l'ancienne loterie royale de 1837, moins la musique; mais avec tous ses inconvénients moraux et sans la surveillance de l'autorité qui pourrait être, dans certains cas^ la garantie des parieurs.
Nous dirons donc comme pour les jeux : il faut que la loi s'applique équitablement ; si la loterie officielle continue à être prohibée, il faut que cette nouvelle forme de jeux de hasard dis araisse et soit également interdite.
Si le jeu ne peut être déraciné de nos habitudes et de nos passions, il faut du moins qu'il soit soumis à une tolérance pour être surveillé avec utilité, il faut également qu'en prenant sa large part de l'impôt, il répare,, en partie, les maux qu'il cause aux familles et aux individus.