‹ Les populations dangereuses et les misères socialesChapitre 23 sur 59 · LES IGNORANTS · texte numérisé non relu

LES IGNORANTS

L'enseignement primaire. — Nombre des illétrés. — L'enseignement donné aux femmes. — L'enseignement laïque. — Congréganistes. — Statistique de l'instruciion élémentaire. —. Départements dans lesquels l'enseignement est le plus ou le moins développé. — Inconvénients de l'enseignement donné aux filles par les congréganistes.

Si pendant de longues années il a été généralement admis que Tinstruction était une garantie de moralité, une érole nouvelle voudrait, au contraire, attribuer aux désillusions des déclassés la gravité et la périodicité des crises politiques que nous traversons, tous les quinze ou vingt années.

Il faut bien admettre que renseignement pourrait être organisé d'une manière plus pratique.

mais il' faut repousser avec énçrgie une affirmation qui est aussi injurieuse qu'injuste.

Nous avons beaucoup parlé dans les chapitres précédents du monde criminel, et ce sera en examinant la situation du personnel des prisons que nous répondrons aux adversaires de Tinstruction.

Sur dix-huit condamnés à mort, en 1868, sept étaient complètement illétrés et quatre seulement pouvaient tirer un parti quelconque de leur instruction.

Au bagne de Toulon, sur une population totale de 1,594 forçats, les individus complètement illétrés, en 1869, étaient au nombre de 921, ceux qui savaient imparfaitement lire de 499; ceux qui savaient assez bien lire et écrire de 152; enfin les condamnés ayant reçu l'instruction secondaire étaient seulement au nombre de 22.

Parmi les prisonnîei*s détenus dans les inaisons centrales au 1" janvier 1867, 8,213 hommes ignoraient entièrement la lecture et l'écriture, 1,954 savaient lire sans savoir écrire, 7,188 savaient un peu lire et écrire, 631 avaient reçu une instruction supérieure à l'enseignement primaire.

Pour les femmes, 1,654 étaient complètement illéiréesj 616 savaient lire sans savoir écrire, 1,09^ avaient reçu l'enseignement primaire, et 14 seulement une instruction supérieure à Télémentaire.

Ces chiffres sembleront, sans doute, significatif; en 1866, la population a été recensée au point de vue de l'instruction élémentaire.

Sur 38,067,664 habitants.

14,847,803 ne savaient ni lire ni écrire.

3,886,324 savaient lire seulement.

18,878,380 savaient lire et écrire.

464,557 n'ont pu être classés au point de vue de Tinstruction*

On voit d'après ces chiffres que plus du tiers de la population du pays est absolument dénué d'instruction «

Dans la vie civile, les hommes illétrés sont au nombre de4,80[6,376; ceux qui savent lire, seulement de 1,615,217; — les militaires illétrés, de 58,948; sachant lire, de 29,299. — Les femmes illétrées sont bien plus nombreuses encore ; elles montent au chiffre de 6,266,8H ; — 2,241,803 ne savent que lire,

£n résumé, voici les chiffres par catégories d'âge.

Ne savent ni lire ni écrire : enfants de moins de cinq ans, 1,881,853 garçons, 1,833,815 filles; individus plus âgés, 4,865,324 hommes et 6,266,811 femmes.

Parmi ceux qui savaient lire seulement il y a 1,644,516 hommes et 2,241,808 femmes; les pej:sonnes sachant lire et écrire étaient au nombre de 10,401,174 hommes et de 8,477,206 femmes.

Ceux dont on n'a pu vérifier le degré d'instruc- *tion ou d'ignorance étaient 221,212 hommes et 233,345 femmes.

Les meilleurs départements pour Tinstruction, ceux oii elle est le plus développée sont : le Jura, la Haute-Marne, les Vosges, le Doubs; les plus raau-

vais, au contraire, i^ont la Haute-Vienne d'abord, puis le Cher, Flndre, les Pyrénées-Orientales, le Finistère.

L'état de l'enseignement primaire en France est, toutefois, beaucoup plus satisfaisant qu'en Angleterre, si nous en jugeons d'après ce qui se passe à Londres.

Il résulte, en effet, de la statistique du Comité des écoles qu'il y a, à Londres, sur une population de 3,625,005 âmes, 681,101 enfants de trois à treize. Sur ce chiffre, il y en a 97,307 qui fréquentent l'école primaire, 91,101 en pension dans divers établissements, 95,975 qui ont un motif légitime pour ne pas fréquenter les écoles, et 478,718 à l'instruction desquels il y a lieu de pourvoir.

Le Comité des écoles croit pouvoir affirmer que des mesures sont prises en vue d'assurer l'instruction élémentaire à 350,920 de ces enfants, et il reste à pourvoir à l'éducation de 103,863 autres ; le Comité réclame du Gouvernement anglais les ressources nécessaires, mais on voit que la France est encore moins mal partagée que sa voisine.

On a sans doute remarqué l'infériorité numérique considérable de la part des femmes, au point de vue de Tinstruction.

Pour apprécier les causes et les conséquences de cet état de choses, notre tâche devient délicate.

Il nous faut, en effet, dire notre pensée au sujet de l'enseignement laïque et de l'enseignement congréganiste.

Il est pénible pour qui n'est point ennemi de la religion d'avoir à constater l'infériorité de l'enseignement donné par les religieux sur l'enseignement des laïques.

L'instruction primaire est généralement en France donnée par des religieux, surtout dails les villes, et on sait qu'ils n'ont pas besoin d'être brevetés comme les laïques ; une seule lettre d'obédience donnée par leurs supérieurs suflBt à les constituer instituteurs.

Malgré tous les raisonnements contraires, il est évident que tous ceux de ces religieux qui seraient en état de subir des examens et d'être admis à recevoir un brevet, se seraient présentés pour subir les premiers et recevoir le second.

Il faut donc croire que c'est leur impuissance à répondre aux questions qui pourraient leur être adressées qui les a retenus loin des concours?

Il est nécessaire de supprimer la lettre d'obédience et d'établir absolument l'obligation du brevet de capacité pour tous ceux qui veulent enseigner.

Qui pourrait aflSrmer sérieusement qu'on est en état d'enseigner aux autres ce qu'on ne sait pas soi-même?

Autant nous trouvons louable et sublime le dévouement du prêtre pour ses paroissiens, le sacrifice de la religieuse qui soigne les pauvres, les malades et les infirmes, autant nous semble déplacée et erronée l'immixtion des religieux ou des religieuses dans l'enseignement primaire. Mais c'est surtout

pour le» jeunes Ailes que nous voudrions voir absolument organisé ren$eignen>ent laïque.

Ce n'est pas, en effet, Vinatruction seulement que la maîtresse doit leur enseigner; il faut en outre qu'elle donne jusqu'à un certain point l'éducation et l'exemple à ses élèves.

Or, les religieuses enseignantes vivent cloîtrées; aucune élève ne pénètre dans la con>munauté, ce sont des sœurs converses qui accomplissent les petits travaux du ménage^ et en sortant de l'école ou du couvent^ Télève ne sait rien des choses de la vie, sinon que les sœurs lui ont appris à détester et k craindre la société dans laquelle elle va entrer.

La situation est bien différente chez Tinstitutrice laïque ; si elle a de jeunes enfants* il est trèscertain que presque toutes ses écolières seront un jour ou l'autre chargées de s'en occuper; il est non moins incontestable qu'elle fera balayer sa maison^ surveiller sa modeste cuisine par quelques-unes de ses élèves qui apprendront peut-être ainsi ce qu'elles n'apprendraient pas chez les sœurs ni même dans leur famille.

Lejuge de paix d'un gros canton^ homme d'un grandi bon sens, nous disait, il y a quelques mois: Quand je vois dans une commune un certain nombre d^'établisseraents de charcuterie, j'en conclus qu'il doit y avoir beaucoup de cabarets et de débits de boissons, que la vie de famille doit être trèsrelâchée, et que les femmes ont dû aller à l'école dans des couvents et chez des institutrices congreganis«es.

Nous avions pris d'abord cette observation pour un paradoxe ; notre interlocuteur nous prouva par une déduction irréfutable que son argumentation était sérieuse.

Une jeune fille a été élevée au couvent ou à Touvroir ; à sa sortie, elle va ordinairement travailler soit à la journée chez des particuliers, soit dans des fabriques ou dans des usines; ce n'est pas dans cette période de son existence qu'elle apprendra ce que les sœurs ne lui ont pas laissé faire, c'est-à-dire à donner des soins au ménage, à faire la cuisine, à nettoyer et à laver les vêtements, toutes choses que Finstitutrice laïque lui aurait, sans aucun doute, fait faire ou chez laquelle elle Tauraît vu faire. • L'élève du couvent se marie; elle ne sait pas préparer les aliments pour le ménage, pas plus qu'elle ne saura, peut-être, soigner plus tard ses enfants; elle a une ressource pour faire dîner son mari, elle ira chercher chez le charcutier les aliments tout cuits et préparés.

Au bout de quelques semaines d'une pareille nourriture» l'époux est saturé des produits alimentaires que fournit le charcutier, et, à la première querelle, il réfléchit que pour manger toujours du porc il en trouvera au cabaret où il pourra de plus ajouter du vin à son alimentation.

L'habitude est bientôt prise, la pente est fatale,

voici uo travailleur qu'on n'a pas su retenir 'Tans

sou ménage et qui est dès lors classé, ce sera un

ivrogne, et un dissipateur de l'avenir.

Si nous étions l'ennemi ou seuleiTient l'advex-

saire des ordres religieux, nous pourrions tirer parti des résultats de la statistique qui sont tout à fait défavorables à renseignement donné par les congréganistes.

A la maison des jeunes détenus, il est incontestable que sur dix enfants et à nombre égal d'élèves, ceux des frères donnent six jeunes détenus et en ont même donné sept, contre les élèves des laïques qui ont donné trois et quatre seulement.

Il est également certain qu'en prenant les mêmes bases de comparaison, les registres d-inscription de la galanterie vénale seraient défavorables aux élèves des religieuses.

Nous ne nous appesantirons donc sur cette ques tion qu'au point de vue de l'intérêt de la famille.

Pour nous, sa reconstitution est l'arche sainte autour de laquelle tous les efforts des moralistes doivent se concentrer.

Nous sommes donc avec ceux qui pensent que pour enseigner et élever de futures mères de famille, il faut choisir des femmes mariées honorables, tenant loyalement leur place dans la société et capables d'apprendre à leurs élèves leurs devoirs de filles, de femmes et de mères.

C'est également dans la pensée qu'un citoyen peut mieux faire un citoyen qu'un homme qui a donné sa démission de membre de la société pour ne remplir aucun des devoirs qu'elle impose, service militaire, mariage, famille, que nous préférons les instituteurs laïques mariés pour l'éducation et l'instruction des jeunes garçons, comme nous préfé-

rons leurs femmes pour élever les jeunes filles. Le célibat et Toisiveté ont assez démoralisé notre pays et lui ont fait assez de mal dans ^es dernières années, pour que tout ce qui ne tend pas à la reconstitution et au développement de la famille soit repoussé de nos institutions comme une chose funeste au pays et à la société.

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