CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
l'émigration agricole.
Le travail à Paris. — Dans les départements. — Nombre des émigranis dans les villes. — Population urbaine. — Popn-
. lation rurale. — Le recrutement actuel de Tàrmée contribue à l'émigration des campagnes. — Séjour des propriétaires sar leurs domaines. — Listes d'inscription pour le travail. " Société protestante de placement. ~ Essais faits dans une mairie de Paris pendant le siège. — Nombre des gens qui vivent uniquement de leurs revenus. — Nombre des patrons agricoles. — Des patrons industriels. — Nombre de ceux qui exercent des professions libérales. — Nombre des salariés. — Des employés. — Des domestiques.
On est, paraît-il, mieux à la ville qu'au village; telle est, au moins, Topinion des gens assez nombreux qui quittent les campagnes pour aller habiter les villes.
De 1861 à 1866^ le département de la Seine s'est
accru de 197,256 habitants, et par rimmigration seule de 150^007 individus ; le Nord de 88,661 ; les Bouches-du-Rhôfie de 40J91> au détriment des départenieiits agricoles, de ceux surtout de la Manche, de J'Orne et de la Mayenne, qui ont été les plus fortement atteinte par la dépopulation.
Les causes de la diminution sont les naissances moins nombreuses d'abord, mais surtout Tén^igration, dans les pays montagneux, comme le Cantal et la Lorraine, qui émigrent pour l'Amérique ou TAlgérie.
L'augmentation générale de la France, de 1861 à 1866, étant de 680,731 habitants, les villes de 10,000 &me3 et au«dessus se sont augmentées de 458,421 habitants, ou des deux tiers; dans les communes moins importantes, il y a eu augmentation pour 145 d'entre elles et diminution pour 41.
Les villes dans leur ensemble ont un accroissement notable, qui porte sur la population agglomérée, tandis qu'il y a diminution sur la population éparse recensée en bloc.
Les petites communes tendent à rester stationpaires, les grandes s'accroissent sans relâche.
La population urbaine peut s'accroître :
1« Par rémigration des populations rurales,
2® Par le passage d'une commune rurale dans la catégorie des urbaines.
C'est de 1852 à 1856 que les agglomérations urbaines se sont le plus accrues; cela ne prouve pas d'une manière absolue la progression de l'émigratiou rurale, car soixante-douze communes ru-
raies sont devenues urbaines par accroissement.
De 1861 à 1866, la population ^rurale a diminué dans dix-sept départements et s'est accrue dans trente-deux, en môme temps que dans seize de ces deniiers la population urbaine augmentait ; dans seize autres la population rurale dépassait la population urbaine; dans quatre de ces derniers, l'augmentation de la population rurale correspond à une diminution urbaine, ce sont : TAvieyron, les Hautes- Pyrénées, les Deux-Sèvres, les Vosges.
La population urbaine est de 36,46 Yo de celle de la France entière; cettemoyennen'est dépassée que dans dix-huit départements, qui sont : la Seine, les Bouches-du-Rhône, le Rhône, le Var, l'Hérault, le Nord, les Alpes-Maritimes, Vaucluse, le Gard, la Seine-Inférieure, le Haut-Rhin, la Loire, le Bas- Rhin, la Gironde, lesPyrénées-Orientales, lesHautes- Pyrénées, la Marne et Seine-et-Oise, où sauf la Marne et les Pyrénées-Orientales, et n)algré la prédominance de réiément rural, la population spécifique dépasse celle des départements voisins.
Nous ne voulons pas discuter ici la question de savoir si cet engouement de l'ouvrier agricole à aller vers les villes n'est pas une illusion, et s'il n'abandonne pas le bonheur ou la tranquillité d'esprit, que donne la sécurité, pour courir après l'inconnu; s'il n'abandonne pas, en un mot, la proie pour l'ombre.
Les causes de cette émigration sont assez multi-
, pies, et l'organisation militaire actuelle y est pour
une large part; on sait qu'actuellement, en effet,
l'armée se recrute presque exclusivement dans la population des campagnes les plus pauvres; après avoir passé six ou sept ans de leur existence dans l'oisiveté et sous les drapeaux, les anciens soldats ne veulent rentrer dans leurs foyers qu'avec la plus extrême répugnance; ils désirent un emploi, ils veulent tout au moins rester dans les villes où ils 'ont contracté des habitudes d'un travail moins laborieux en apparence.
Quand le service sera obligatoire et qu'au lieu de caserner l'armée dans les villes, on réunira les recrues dans des camps retranchés, on arrêtera évidemment sur la pente qui le conduit, le militaire charmé des plaisirs de la ville et qui vient s'y fixer à sa libération.
L'absentéisme des possesseurs du sol est également l'une des causes principales de l'émigration agricole, et à ce point de vue encore, toute mesure qui aura pour résultat de fixer le séjour et de donner de l'occupation aux oisifs actuels, sur leurs domaines, et non plus dans les cafés des villes grandes et petites, sera d'un bon efï'et pour l'ordre social .
Le travail de l'ouvrier à la ville semble moins pénible; cela a pu être vrai autrefois, quand les travaux les plus laborieux de l'agriculture étaient forcément exécutés par les bras; il en est tout autrement aujourd'hui. Les machines à battre ont remplacé les fléaux, les faucheuses et les moissonneuses tendent chaque jour à prendre la place des faucheurs et 4es moissonneurs; on demande moins aux bras et plus à l'intelligence.
L'ouvrier agricole dans la réalité a véritablement moins de peine que le forgeron de la ville; son salaire est moindre sans doute, mais ses dépenses sont également beaucoup moindres, ot il est toujours plus facile au travailleur économe de s>e constituer un pécule et des économies qu'à l'ouvrier de la ville, même à celui qui obtient les salaires les plus élevés.
Si on développait largement l'enseignement primaire dans les petites communes, si les propriétaires du sol donnaient l'exemple du séjour permanent sur leur domaine, si la machinerie agricole continue à être vulgarisée, il sera facile d*élever les salaires, et alors aussi l'émigration vers les villes cessera dans un court délai.
L'assistance devrait étre^ dans la commune de naissance ou de domicile, donnée aux malades et aux inftrmes indigents. Il ne nous semblerait pas moins équitable de leur procurer du travail. Sans doute le droit au travail comme on le comprenait, il y a quelques années, était un projet dont l'exécution eût été assez difficile; mais il est certain que si le droit n'est pas absolu, il est au moins moral et très-moral.
Il e?t évident que quand un habitant a fait tous ses efforts pour trouver du travail et qu'il n'en s pas trouvé, il y a pour l'autorité locale un devoir de stricte justice, celui d'employer cet inoccupé valide, de préférence à tout autre travailleur, pouvant vivre par d'autres ressources. C'est ce qui se fait dans la pratique, ot si l'ouvrier des villes e.it
quelquefois éprouvé par de longs chômages, le travailleur des campagnes l'est très*rarement, car, on le sait, surtout dans les pays où Tagricuiture est en progrès, elle manque de bras.
Nous avons proposé à l'Assemblée législative dé 1849 un projet de loi destiné à rendre plus faciles les rapports entre les travailleurs et les patrons, les maîtres et les domestiques. Accueilli favorablement par la commission d'initiative, nous espérions voir appliquer une disposition dont la simplicité n'échappera à personne.
1852 vit séparer cette Assemblée, et, depuis lors, nos diflférents efforts ont toujours été infructueux.
Notre projet a un grand défaut, il est très-simple, son exécution est facile, il ne coûterait rien, il pourrait rendre de grands services, et dans tous les cas, il ne saurait nuire ni à l'État, ni aux particuliers. Il se résume dans deux articles de quelques lignes chacun ;
<c II est établi à la mairie de chaque chef-lieu de « canton et dans les communes qui comptent plus « de raille habitants une liste permanente, sur la- « quelle sont inscrits : d'un côté, ceux qui ont be- « soin d'employés, d'ouvriers ou domestiques, de « Vautre, ceux qui cherchent du travail ou un
« emploi.
« L'inscription et la radiation des noms, de « même que la communication des listes, seront « faites gratuitement pendant tout le temps de lou- « verture des bureaux de la mairie. »
Ce projet est d'une simplicité qui devrait en permettre au moins l'essai.
Une société de bienfaisance organisée depuis plusieurs années, à Paris, par un homme aussi intelligent que dévoué, M. Rossignol, a mis Fidéeen œuvre avec quelques modifications, et se préoccupe des rapports à faciliter entre patrons et travailleurs; cette société presque spéciale aux personnes qui appartiennent au culte réformé, ne recommande les candidats aux emplois qu'après avoir pris sur leur compte les renseignements les plus exacts.
Nous savons également que, pendant le siège de Paris , Tun des maires avait établi des listes d'inscription pour le travail ; le moment était mal choisi quand tous les habitants étaient secourus et rétribués comme gardes nationaux ; les demandes pour le travail ne devaient pas être plus nombreuses que celles des patrons dont presque tous les ateliers étaient fermés.
L'expérience des listes d'inscription pour le tra- * vall n'a donc pas été encore sérieusement faite, et nous avons toujours le droit d'affirmer qu'elles seraient de nature à rendre également service aux travailleurs et à ceux qui font travailler.
La résidence des propriétaires sur le domaine amènerait le développement du progrès agricole, et, comme conséquence, l'amélioration du sort des ouvriers agricoles; car si on admet, dans de certaines limites, un droit moral au travail ou à l'assistance, pourquoi n'exigerait-on pas en même
temps, comme un devoir, Toccupation ou le travail, pour tous les* hommes valides.
Le nombre des personnes qui vivent exclusivement de leurs revenus n'est pas, d'ailleurs, aussi considérable qu'on pourrait le supposer, il ne dépasse pas le chiffre de 3,607,293, dont 1,782,189 hommes et 1,825,206 femmes.
L'agriculture, pour sa part et par les travaux qu'elle nécessite, fait vivre plus de la moitié de la population; l'industrie et le commerce ne donnent la subsistance qu'au tiers seulement, et une personne sur dix vit des professions libérales ou de ses revenus. .
Il est un résultat sur lequel on ne saurait trop appeler l'attention : les chefs d'établissements, patrons ou titulaires de professions, en un mot tous les non-salariés sont, en y comprenant les membres de leur famille, au nombre de 21,861,153 pour toute la France et forment plus des trois cinquièmes de la population totale; les deux au très cinquième s se composent de salariés se subdivisant à titre d'ouvriers, d'employés ou de domestiques.
Bien que les derniers tableaux de recensement constatent la diminution sensible de la population ' agricole et l'accroissement correspondant des populations qui vivent d*industrie ou de commerce, la statistique de 1866 donne encore des chiffres intéressants et rassurants.
Les ouvriers salariés n'atteignent que le nombre Se 10,667,753, qui correspond à moins du tiers de
la population et qui équivaut seulemetit à la DMHtié
du nombre des non-salarîés.
Les patrons, employés ou ouvriers des diverses professions sont au nombre de 13,754,679, soit de 37 par 100 habitants, tandis que ceux qui vivent des bénéfices ou des salaires des patrons comme membres de leurs familles ou domestiques sont att nombre de 33,221,406, et forment les 63 œotièmes de la population totale; si Ton compare dans la population tout entière les personnes qui se créent personnellement des moyens d'existence, on trouve que chacune d'elle les fournit à un peu moins de trois personnes.
Les patrons ou les titulaires de professions font vivre plus de personnes que n'en font vivre le» employés et les ouvriers ; c'est dans Tagriculture que les familles sont les plus nombreuses; dans les professions libérales qu'elles le sont le moins.
Il y a en établissements de toutes nature, en exploitation, grands, moyens et petits 3,266,705 destinés àTagriculture, 1,450,165 autres spéciaux à rindustrie et 392, 101 seulement au commerce.
A Paris, ville considérée comme dangereuse pour l'ordre public eu égard au grand nombre de salariés qui l'habitent, les patrons, chefs d'exploitations, toutes les personnes qui gagnent par ellesmêmes leur existence étaient, en 1866, au nombre de 657,025, les employés de tout ordre de 206,528; les ouvriers, de 755,007; les domestiques, de 111,496.
Nous croyons que ces chîflfres ont été profondément modifiés depuis les événements de 1870. Le
siège, la guerre civile, le chômage ont dû diminuer considérablement certaines catégories, sans augmenter beaucoup les autres. Mais, quoiqu'il en soit, l'état des choses est moins inquiétant qu'on ne le dit; il suffirait de quelques améliorations sociales un peu sérieuses pour ajourner les révolutions éventuelles. La statistique de 1872 qui va être terminée dans quelques mois, donnera, sur ce point, des renseignements très-complets et qui seront rassurants. En somme, il n*est point impossible d* arrêter rémigration qui pousse les campagnards vers les villes. L'enseignement gratuit dans les écoles, le service obligatoire pour tous, renseignement des troupes dans des camps succédant au séjour des militaires oisifs dans les villes ; rorganisation des services de l'assistance et des machines agricoles, pour remplacer les bras et la force des hommes; la création de quelques institutions nouvelles de crédit pouvant rendre accessible la propriété aux plus pauvres, pourvu qu'ils- aient bonne conduite et qu'ils soient laborieux; la réserve absolue de tous les emplois civils en faveur des seuls candidats ayant servi le pays comme simples soldats, sousofficiers et officiers, toutes ces mesures auraient bientôt arrêté un mouvement de déplacement qui n'est basé, la plupart du temps, que sur une illusion, et qui n'a d'autre cause un peu sérieuse qu'un fonctionnement irrégulier et défectueux de quel<ques rouages sociaux.