LES NOURRICES
Statistique de l'industrie des DOurriceB. — Mortalité des nooveaux-nés. — Nourrices artificielles. — Le sein de la mère. — Le biberon. ^~ Décès comparés des enfants en nourrice.— Projet de l'abbé Bertrand pour faire élever les enfants abandonnés par les orphelines et pour les faire allaiter par des chèvres. — Les meneurs. — Nécessité d'organiser une surveillance permanente sur les nourrices et sur tous ceux qui élèvent les enfants des autres. -7- Nécessité de faire une loi sur les nourrices. — Principales mesures qu'elle dem prescrire.
L'œuvre de la Providence est admirable : la mère, après avoir nourri l'enfant dans son sein^ doit encore et jusqu'à ce qu'il ait Testomac assez robuste pour supporter des aliments plus substantiels, lui fournir avec son lait le complément de sa constitution organique.
Dans les premiers jours de raccouchement, le
lait de la mère est chargé de principes purgatifs qui doivent débarrasser l'intestin du nouveau-né du méconium qui rencon)bre; le lait contient une grande partie de phosphate de chaux qui doit donner aux os la consistance qui leur manque; chaque mois voit le lait augmenter de densité, Tenfant a besoin d'une alimentation plus généreuse.
Malheureusement dans notre état social, toutes les mères ne peuvent, soit à cause de leurs occupations, soit à cause de leur santé, ou par un regrettable oubli des devoirs naturels, nourrir ellesmêmes leurs enfants ; elles recourent à des mercenaires pour faire accomplir à leur place les devoirs de la maternité.
Le nombre des enfants ainsi confiés à des nour^ rices est considérable; en 1866, on comptait 81,948 enfants en nourrice, dans toute la France, sans comprendre dans ce nombre les nourrices retenues dans les familles, pour y élever les nouveaux-nés. Le nombre des enfants naissant à Paris seulement est d'environ 55,000; 20,000 d'entre eux sont envoyés directement en nourrice, 20,000 autres sont placés par la direction des nourrices. Les départements dans lesquels on compte le plus grand nombre de nourrissons sont ceux d'Eure-et- Loire, de la Seine-Inférieure, de l'Oise, de Seineet-Oise, de Seine-et-Marne, de l'Aube, du Loiret, de la Marne et de l'Eure ; les départements ,de l'Yonne et de la Nièvre fournissent, de préférence, les^nourrices sur lieux qui vont à Paris ou dans les
autres grandes villes allaiter des enfants à domi-
cile, après avoir laissé leur propre enfant dans leur pays.
L'éducation des enfants du plus jeune âge est une véritable industrie.
Il est extrêmement difficile de découvrir tous les abus qu'elle présente; une entente déplorable existe entre tous les collaborateurs de cette exploitation : les bureaux et les meneurs de nourrices, sans compter les parents, et certains agents de Tautoritë qui trouvent plus commode de dissimuler le mal que de le réprimer.
Les meneurs, surtout, sont pour la plupart de nos médecins inspecteurs un sujet de plaintes continuelles; il semble que leur unique préoccupation soit d'empêcher que la lumière se fasse sur le métier qu'ils exercent avec autant de rapacité que de mauvaise foi.
Les nourrices subissent l'influence des meneurs au point de ne pas communiquer aux médecinsinspecteurs les renseignements qu'ils demandent dans leur propre intérêt ; est-il étonnent qu'elles refusent souvent de donner des indications qui auraient pour objet d'assurer la surveillance que tous les complices redoutent également ?
La situation déplorable de Tindustrie des nourrices se résume par les résultats qu*elle donne : Il résulte de la statistique officielle que, sur 25,800 enfants de Paris mis en nourrice, 51,78 pour 100 sont voués à la mort. €*est le chiffre admis par M. Husson, directeur de TAssistance publique. Au Sénat, en 1867, on a évalué la mortalité des nou-
veaux-nés mis en nourrice de 29 à 42 pour 100 ot même au delà ; le chiffre est encore dépassé pour les enfants trouvés, tandis que les enfants des noup* rices ou de leurs voisines ne succombaient que dans la proportion de 49 pour 100.
Cette mortalité des nourrissons est énorme, effrayante, intolérable. '
Sur les 6,500 nourrissons provenant du bureau municipal et des hospices de Paris, il en meurt 36,65 pour iOO; sur les 9,500 placés par les bureaux particuliers, 42 pour 400 succombent dès les premières semaines ; sur les 9,500 enfin placés par les familles, 71,64 pour 100 meurent également dans les premiers temps de leur â|/e.
Nous appelons Tattentioa sur ces deux derniers chiffres: sur 100 enfants mis en nourrice par les familles, plus de 71 meurent; 42 seulement parmi ceux qui sont placés par les bureaux particuliers ; ce sont les nouveaux-nés appartenant aux familles les 'plus aisées qui disparaissent le plus vite et dans la plus grande proportion, et l'avantage de la vitalité est réservé aux enfants des hospices.
On ne saurait trop le répéter à la jeune mère qui voit emporter son enfant par une nourrice; il y a plus d'une chance sur deux pour qu'elle ne le revoie jamais.
Les drames horribles, la faiseuse d'anges de Montauban ne sont donc pas aussi rares qu'on pourrait le croire, et si la statistique générale de 1866 a établi un accroissement de population en 5 ans de 743,215^ habitants, un excédant de nais-
sances sur les décès de 71 5,963 personnes, on peut croire que cette proportion eût été beaacoap plus considérable si on n'avait pas eu à compter sur la mortalité extraordinaire qui frappe les jeanes enfants mis en nourrice.
II importe d'abord de faire connaître les principaux participants au trafic de rallaitement des nouveaux-nés.
Les administrateurs des grandes villes ont compris la nécessité de réglementer l'industrie des nourrices, en organisant autour de ces femmes une certaine surveillance.
Nous verrons un peu plus loin ce qui se fait à Lyon; à Paris, l'état des nourrices est réglementé par un arrêté du Préfet de police, en date de 1842, tombé peut-ôtre en désuétude, mais qui aurait besoin dans tous les cas, d'être profondément modifié.
Paris possède un bureau central des nourrices, dirigé par l'administration de l'Assistance publique et qui est un véritable service municipal. Les enfants confiés à ce bureau central sont envoyés dans trois départements et dans six circonscriptions; les nourrices y sont recrutées et surveillées par 7 inspecteurs et 87 médecins, qui après avoir examiné les postulantes dans leur localité les envoyent à Paris en chemin de fer.
Elles vont, à leur arrivée, au bureau central, rue Sainte-Appoline, où elles sont logées, visitées une troisième fois par un médecin de l'assistance publique, avant d'être réexpédiées sur leurs pays avec l'enfant qui leur est confié. L'enfant est visité dans
le courant de l'année une vingtaine de fois par le médecin de l'Assistance publique.
Il y a, en outre, à Paris, onze bureaux particuliers qui sont de véritables entreprises industrielles, et tous les ans ces bureaux, qui n'offrent pourtant pas de garanties, puisqu'il n'existe aucune inspection pour les enfants placés par eux, prennent une importance nouvelle au détriment du bureau central.
Les fraudes des nourrices sont nombreuses; tantôt elles persistent à allaiter deux enfants à la fois, tandis qu'elles avaient promis aux parents de cesser de nourrir le leur ; ou bien encore, la nourrice devient enceinte et se garde d'en prévenir les parents du nourrisson qu'elle continue à nourrir alors que son lait perd de sa qualité; il arrive même que certaines femmes parviennent à cacher la mort de leurs nourrissons pendant quelques mois et touchent ainsi indûment leur salaire, comme si les enfants vivaient encore.
Un très-grand nombre de nourrissons périssent étouffés, brûlés, noyés par la négligence des nourrices, qui les laissent seuls à la maison ou les confient à la garde insuffisante de leurs jeunes enfants.
Le bulletin de la Société protectrice de l'enfance contenait, dans un de ses derniers numéros, l'affirmation d'un fait incroyable, une nourrice qui avait perdu soixante-quatre nourrissons, et qui avait au contraire conservé ses quatre enfants en parfaite santé; le fait s'est passé dans TYonne, et cette nourrice extraordinaire a été signalée au procureur de la République.
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Dans les département» où Tindustrie de» noorrices est établie, un grand nombre de ces femmes habitant des communes rurales retirées ou des maisons isolées dans la camf>agne^ échappent à toute surveillance, et lorscfue leurs nourrissons meureal, ils sont souvent enterrés sans que personne ait constaté leur décès.
Certaines femmes viennent chercher des enfaul» à Paris ; elles trouvent le moyen de s'en procurer àtux, trois et quelquefois quatre à chaque voyage ; elles les conservent chez elles pendant 15 ou âO jours, pour les louer^ au besoin, à des nourrices qui ont perdu leurs enfants ou leurs nourrissons, et qui viennent en chercher d*autres à Paris^ Enfin, ces pauvres petits sont donnés aux nourrices qui demandent la rétribution la plus minime ou qui offrent la prime la plus forte à la commissionnaire.
Pour pouvoir avoir deux ou trois nourrissons, au lieu de nourrir le nouveau-né avec le lait exclusivement, on le fait boire et manger; au lieu de promener Venfant et de lui faire prendre Tair, on le laisse dans son berceau^ et la mercenaire vaqoe librement à ses occupations.
Ainsi couché des journées entières^ ne profitant pas du séjour de la campagne, confié la plupart du temps à de vieux parents ou à des enfants de sept à huit ans» qui souvent le laissent tomber, la santé du nourrisson s'altère.
Les nourrissons malades ne reçoivent presque jamais les soins d'un médecin^ ils sont traités avec les remèdes de bonne femme; ils ne sont en défi-'
DÎiiye qu'un ohjel de commerce ; le docteur Brochard qui a publié un intéressant travail sur la question, assure avoir vu des nourrices prévoyantes abandonner un enfant à Tagonie, et aller à Paris chercher un autre nourrisson avant la mort du premier pour ne pas perdre leur lait.
Pour les nourrices sur lieux, la proportion est déplacée, ce sont les enfants de la nourrice qui meurent. Beaucoup de filles et de femmes à peine accouchëeSj c'est-à-dire un ou deux mois après leurs couches, viennent à Paris ou dans les grandes villes se placer dans les familles comme nourrices sur lieux.
Dans un seul canton de la Nièvre et dans une période de 7 ans, 2,884 femmes ont accouché, sur lesquelles 1,897, c'est-à-dire les deux tiers, sont allées nourrir sur lieux, et 987 seulement sont restées dans le pays.
Autrefois les femmes attendaient que leurs enfants eussent 7 à 8 mois avant de les quitter; aujourd'hui, elles partent aussitôt qu'elles sont rétablies de leurs couches. Leur départ est très-souvent un arrêt de mort pour leurs enfants, dont la mortalité est aussieiVrayante que celle des enfants envoyés de Paris aux nourrices des déparlements.
Pour les uns comme pour les autres, la cause de la maladie est la même ; on donne à de très-jeunes enfants qui ne devraient être alimentés que de lait, une surcharge de nourri lure, des bouillies, des pâtes, des soupes mal cuites qui produisent dans Testomac et dans les entrailles des nouveauxr-nés
des désordres intestinaux^ des gastro-entérites à la suite desquels ils ne tardent pas à succomber.
Le voyage en toute saison dans les wagons de troisième classe et dans les voitures de meneurs, pour se rendre au domicile de la nourrice, contribue également à produire des maladies des voies respiratoires et souvent la mort.
Effrayé de ces résultats, un ecclésiastique paraissant animé d'une foi robuste et d'une grande bonne volonté, M. l'abbé Bertrand, de l'Isère, proposait d'expérimenter sur une grande échelle l'élevage des enfants nouveaux-nés, par des chèvres.
Il se proposait de commencer ses essais en adoptant la plus grande partie des enfants déposés aux hospices, de leur donner des chèvres pour nourrices, et de les faire élever par de jeunes orphelines, sous la conduite de personnes raisonnables.
L'abbé Bertrand avait entretenu de ses projets un certain nombre de personnes charitables qui lui avaient offert leur appui pour la création de son œuvre; des mères de famille, des personnes spéciales, des médecins ayant soigné les enfants du plus jeune âge, avaient jugé la question comme étant pratique et au lendemain des tristes événenements de Paris, Tabbé Bertrand allait se mettre à l'œuvre.
Il fut repoussé avec perte par Tadministration des hospices qui lui déclara, par la personne de sa bureaucratie, qu'on se refuserait à l'essai qu'il voulait tenter et qu'aucun enfant nouveau-né ne lui
serait confié pour être allaité par. des chèvres. Le mauvais vouloir qu'a rencontré Tabbé Bertrand auprès de la bureaucratie de TAssistance publique n*est pas un fait exceptionnel et qui lui a . été particulier ; cette bureaucratie n'aime pas que l'initiative privée intervienne en quoi que ce soit dans ses affaires ; une société importante, protectrice de l'enfance, composée des personnes les plus honorables, au nombre de mille membres environ, et dont M. Drouyn de Lhuis, ancien ministre, est, croyons-nous, le président, se préoccupe de remettre en honneur l'allaitement naturel, et de protéger les enfants dans toutes les circonstances où ils ont besoin de protection; elle rend de grands services pour la surveillance des enfants en nourrice ; mais elle n'est pas mieux accueillie par la bureaucratie de l'assistance ofiScielie, qui lui suscite plus d'obstacles et de difficultés qu'elle ne lui porte d'encouragements et de secours.
L'abbé Bertrand, découragé, abandonna son projet. 11 est fâcheux qu'il n'ait point persisté en interjetant appel de la décision bureaucratique ; il y a, peut-être, dans cette idée de faire nourrir par des chèvres les petits orphelins, dont les tables nécrologiques enregistrent la fin presque en même temps que la naissance, une question immense d'avenir et de moralisation.
Il y a assez peu de naissances dans les familles pour que le pays ne cherche pas à conserver parmi sa population les enfants naturels abandonnés ; et qui pourrait dire que l'essai, réussissant pour les
enfants abandonnés, ne pourrait pas être étendu aux nouveaux-nés des familles dont nous venons de voir précédemment les chances mortelles chez les nourrices qui les emportent ?
Il n'est pas possible, en effet, d'affirmer qu*ua pareil état de choses ne puisse être amélioré; à Lyon, où on a voulu se préoccuper sérieusement des nouveau-nds, la mortalité, en 1864, a été de 23 pour iOO, eu 1865 et 1866, de 17 pour 100, et en 1867, de 19 pour 100.
On attribue en partie la mortalité des jeunes enfants à Talimentation au biberon remplaçant le lait de la mère.
Le D' Dumont, de Gaen, a. démontré que les enfants nourris au biberon mouraient dans la proportion de 40 pour 100, tandis que ceux qui étaient nourris au sein n'étaient atteints que dans la proportion de 10 pour 100.
C'est surtout dans le premier mois dç l'existence que les enfants allaités au biberon succombent dans les proportions les plus considérables.
On le voit donc par le résumé que nous venons de placer sous les yeux de nos lecteurs, il n'est point de question plus digne d'attention que celle des mesures à prendre à propos des nourrices.
S'il y a un règlement de police de 1842 qui les concerne, ce règlement est spécial à Paris, et une réglementation générale est indispensable, puisque les abus peuvent être malheureusement constatés dans toute la France.
Une loi avait été projetée il y a quelques années;
espérons qu'on comprendra la nécessité de la présenter prochainement.
La première disposition à prendre, c'est d'exiger que la mort de chaque enfant en nourrice soit cons* tatée régulièrement, et qu'aucun ne paisse être en* terré avant d'avoir été examiné par un médecin. Cette prescription pourrait être absolument imposée par une circulaire du ministre de l'Intérieur. Les départements dans lesquels l'industrie des nourrices est prospère, pourraient être invités à faire voter par le conseil général une indemnité aux médecins qui seraient chargés de visiter, dans chaque canton, les enfants en nourrice.
On pourrait, sans doute, classer dans les attributions des comités de bienfaisance ou des commissions municipales Texamen et la surveillance des enfants en nourrice.
On a proposé de faire peser tous les mois les nouveaux-nés pour juger de leur santé par leur poids, mais le système de vérification nous semblerait asseï difficile à généraliser d'une manière pratique.
L'administration, par la loi nouvelle, devrait avoir une autorité quelconque sur les bureaux particuliers des nourrices, et leur imposer un règlement uniforme.
Aucune nourrice ne devrait pouvoir emporter un enfant du domicile maternel avant d'avoir été visitée par un médecin, au point de vue de la qualité et de la quantité de son lait.
Toute nourrice, se présentant dans un bureau ou dans une famille pour y prendre un nourrisson.
devrait être munie d'un livret individuel portant son état civile son nom, sa qualité de femme ou de fille^ le nombre de ses enfants, vivants ou morts, le nombre de ses nourrissons, de ceux qui sont morts ou qui vivent encore.
Une interdiction absolue d'être encore nourrice mercenaire pour toute femme qui aurait perda trois nourrissons qui lui auraient été confiés.
Sans doute, un bon moyen d'améliorer la nourrice, c'est d'augmenter ses appointements; il y en aurait peut-être un autre non moins bon, ce serait de lui diminuer ses gages en cas de mort de l'enfant, de lui faire, par exemple, perdre le dernier mois.
On pourrait également être plus sévère et poursuivre correctionnellement toute nourrice ayant, par négligence ou mauvais traitements, ou même par soins insuffisants, causé la mort d'un nourrisson, la poursuivre également si elle était convaincue, malgré ses engagements, d'avoir nourri plus d'un enfant à la fois.
Il conviendrait enfin d encourager Texpérimentation, sur une grande échelle, de l'allaitement na* turel des nouveaux-nés par des chèvres.
Car il ne faut pas qu on l'oublie, l'urgence des mesures à prendre pour améliorer l'état des nouveaux-nés se justifie surtout par cette affirmation qui a été soutenue, en 1867, au Sénat, par l'archevêque de Bordeaux :
« On peut évaluer à 100,000 le nombre des nouveaux-nés qui, chaque année, en France, meurent en nourrice. »