‹ Les populations dangereuses et les misères socialesChapitre 28 sur 59 · LES DÉCLASSÉS. — LES FRUITS SECS · texte numérisé non relu

LES DÉCLASSÉS. — LES FRUITS SECS

Les déclassées sont dans tons les milieux. — Le parasite. — L'interprète et le guide officieux. -^ L'agent d'affaires véreuses. — Le lanceur et l'ami deâ femmes — La femme déclassée. — Le professeur d'arts. — La maison de la Légion d'honneur. — Les couvents. — Le Sacré-Cœur. — Le Conservatoire. — Les artistes.

Il est évident que les déclassés, hommes et femmes, constituent une des plaies vives de la société; ils sont nombreux, et c'est surtout la capitale qui est le quartier général de toutes les existences bouleversées.

Les déclassés prennent leur place dans tous les milieux sociaux, sous la blouse et sous l'habit, en haillons, aussi bien qu'en robes de velours^ à pied

ou en voiture ; toute atteinte portée à rharmonie d'une existence constitue un déclassé.

Pauvreté n*est pas vice, et sans être fataliste, il faat reconnaître qu'en ce monde les uns sont, beaucoup mieux que d'autres, servis par le hasard et par la fortune; il faut donc conserver Testime aux âmes honnêtes qui conservent leur honorabilité dans le malheur.

Il faut, au contraire, considérer comme dangereux ceux qui, frappés par les coups du sort, ou par leur propre faute, se mettent en lutte contre la société, pour se venger de la prétendue injustice de la fortune à leur égard, quand le plus souvent, eux-mêmes, leurs passions ou leur indifférenee ODt causé leur situation malheureuse.

Les déclassés se glissent partout^ dans lés lieux publics comme dans les salons; jeune homme élégant, chevalier d'industrie, prince étranger; ils ne possèdent rien, et c'est d'eux surtout qu*on peut se demander : de quoi peuvent-ils donc vivre?

C'est surtout dans les restaurants, les cafés et les bals publics à la mode, qu'on rencontre les déclassés les plus dangereux; non-seulement leur faconde les trahit, mais leur toiletté a' un certain cachet spécial; s'ils visent à être vêtus à la dernière mode, leur luxe est de mauvais goût; s'ils ont un vêtement un peu râpé, il leur reste quelques vestiges d'un luxe perdu; ils ont une prédilection pour les bijoux éclatants, des' chaînés de montre énormes, des: boutôiis en clryâocalé oii en bourguignon,' et ' de très-becta linge^ pbttr la p'âi^tié' qui paraît;

soutétlt le-fûXii^ ool, le devam dô ohèfïftisfe et' lêfâ^ manchettes ne complètent qu'une chemise d'aiié propreté problématique .

Cette catégorie dedéclassës forme une population flottMte assez considérable, vit d'empMint; de (*êdit; aehète des marchandises' de luxe pour lés ne^ vendre ou les engager au mont ^dè-pîété, - tire é^lement* piarti de ses relatioris fèmîtiiries, eft'en observant certains' couples élégants qtri 'consomment dans les restaurants et les cafés; on peut 'voir sonvent la fenime passer délicatertient sous la tàbléf,' quelquefois avec^ une maladresse calculée ; sotf porte-riïonnaie à son cavalier.

Quand dans un lieu publie^ ufl homme très-blèri mis cherche à lier conversation, ave<î insistâiiceV avec son voisin, sous un prétexte quelconque,' il faut se méfier; il est àtjroireque cette coiitèrsation doit être calculée : le bavard croit avoir trouvé une proie qu'il ne lâchera pi us sans lui avoir'fâiti poiir Ici moins, payer à dîner; mais pourrait-on se tenîr en méftâûcè coiitre un individu ayant- de bfeàux diamants à sadiemise, une bague énorme à son doi^ et ayant des amis et des fournisseurs céîébrèsv dont iliasoin dese faire une réclame?

C'est dans lèS rangs dé ces parasiter qu'on trouvier les interprètes oflScieux, guides dés étrangers dans Paris, procureurs de femmes> lanceui^s de cocottes, industries pour'lesquélles il faut de la tenue et une certaine facilité de langage.

L'interprète officieux établit ses batteries danà les cafés; daûB les hôtels, dans les restaurants, il

guette l'étranger comme le braconnier guette le gibier.

Quand il a la chance de rencontrer une proie possible, un Français ou un étranger embarrassé, il intervient, offre ses services, s'empresse^ s'installe auprès de lui ; il est rare que l'étranger ne soit pas séduit par tant de prévenances.

Il ne s'appartient plus, il devient le champ d'exploitation de l'interprète officieux.

L'interprète officieux a des relations avec tous les commerçants, tailleurs, chapeliers, bottiers et autres fournisseurs disposés à lui donner une commission sur toutes les acquisitions qu'il fera faire; dans la soirée on rencontrera, par hasard, une jeune femme amie du guide interprète, et qui deviendra celle du voyageur.

Le lanceur de femmes appartient également à la grande famille des déclassés; comme le camelot aimant de la prostituée inscrite, les lanceurs ou procureurs exploitent, mais avec un tarif plus élevé, le libertinage des femmes avec lesquelles ils vivent.

Ce sont également des déclassés, lanceurs oa amants qui organisent, chez les femmes galantes, les maisons de jeu et les tripots clandestins ; les femmes galantes et les parasites sont liés par des liens indissolubles.

Les commerçants ont des employés chargés de placer leurs marchandises ; les tailleurs, dont les œuvres tirent leur valeur du mérite de la confection et de la manière dont elles sont portées^ ^ ont souvent besoin pour alimenter ou pour augmenter leur

clientèle d'avoir, eux aussi, leurs placiers; ils les trouvent parmi les déclassés, que l'amour du luxe n'a pas abandonnés, et de beaux garçons bien tournés, répandus dans le monde, se chargent, moyennant qu'on les habille gratuitement, de faire la publicité et la propagande pour un tailleur connu.

C'est encore parmi les déclassés qu'on trouve ces fondateurs d'affaires véreuses dans lesquelles personne ne voudrait exposer ou compromettre son nom, et ces nombreux fruits secs qui, dans le cours de leur existence, n'ont pu arriver à rien, soit par leur incapacité, soit par mauvaise chance, soit enfin par irrégularité de conduite.

Ces derniers ont souvent de l'instruction et certaines facultés naturelles ou acquises ; aigris par leur insuccès, ils cherchent les moyens de se venger de la société qu'ils maudissent; on les trouve en certain nombre parmi les hommes de lettres, les artistes peintres et les sculpteurs ; pour oublier leurs déceptions, ils ont le tabac et l'alcool ; et ils en abusent.

Parmi les cochers de fiacre, les égoutiers, les maîtres de tripots, les grecs, même les vidangeurs, se cachent souvent des gens qui ont appartenu autrefois à la société normale, prêtres, notaires, rentiers, banquiers, morts pour leur famille, mais qui renaîtraient vite à l'existence si les circonstances, le hasard ou un héritage rendaient leur situation meilleure.

Le plus grand nombre parmi tous ces individus déclassés subit la peine de ses propres fautes, expie

aés passions et ses faiblesses ; il ea est 'i^iiitn». plus' à' plaindre qu'à blâmer, qui ^niLîsserîii izz<>cemmeni les cons^rqueaces (ietî pr-j i^ês s:i:r:i:iî-

Des enfants portent la peîae «les tj.a!:es en: en -b& par les parents ; il faudra du cd ra^e et «i»^ Fecefgiè au fils du condamne à mort oa à ceî.LÎ ii bT-urreaui à un bâtard^ fils de filîe, à aa ecifxii- ai-■I:l^• rin ou incestueux pour réussira se l^Lra aD.e p'iCTî dans le monde. Il aura rencontré, ecfint à Fé cofe, homme dans la socitté, des prtveiiLloas terribles.

La loi fait elle-même des déclassés, en prîvint ds leurs droits civils les faillis, ceux-méaies doa: la gestion estdé^clârée excusable.

Les femmes déclassées peuvent être é^ilemenl comptées, elles sont en nombre considérable; car si rhomme atteint par le malheur, a comme dernière ressource ses bras pour travailler, la femme, même la plus courageuse, la plus énergique, par le fait dé Tinsuffisance des salaires, peut à peiné manger en travaillant.

Il est cependant beaucoup de femmes déclassées qui savent supporter l'adversité avec courage; qiû, aprts avoir été riches et heureuses, oublient leurs souvenirs pour résister honnêtement au coup qui les a frappées, ruinent leur santé pour gagner leur paîn par lé travail, pour soutenir une vieille mère, un p.:re infirme, une petite sœur ou un frère enfant.

Pour quelques-unes, Tart d'agrément peut devenir une ressourcé, dont les difficultés résultent

quelquefois des conditions d'immoralité dans lesquelles ces arts s'exercent trop souvent.

Pour celles qui ont conservé Félégance et la tournure d une femme du monde, les grands magasins de confection otirent une ressource, car il faut dans ces maisons des personnes sachant porter élégamment les vêtements pour .les faire valoir à la clientèle: les musiciennes, celles qui savent chanter, cherchent des élèves et souvent donnant des leçoas à domicile et à prix modéré; dansJes misées, les peintres font des copies ou des dessins pour des amateurs de province ou que le gouvernement acheté pour .les églises et les .mairies de village; les plus malheureuses sontceMes qui .restent chez elles pour y confectionnqr des broderies, de la .tapisserie ou de la lingerie.

Siia fep[ipie ^éclas^ée daps ce.tte siti^ial^ion n'i^^t pas mariée ou ne trouve pas à sp marier, si elle n'a pas pour résister à la misère, à la fatigue nhysique et morale, une triple cuirasse d*airain et une force de caractère dont peu d*hommes seraient capables, elle devient une proie assurée pour la galanterie.

On a dit souvent que les maisons d'éducation de la Légion d'honneur, Saint-Denis et ses succursales fournissaient, çn gra^pd nQi^brç, c(çis déçila^sées ; nous croyons que cette aççu^fition e^t ,très-:e;xagér^e ; il paraît étaWi^ïue les jeynçjs filles ne reçoivent p,^s dans ces institution? uno .éducation ^^uffisçtQi.Pfie^t professionneVe e^t q^'o.p le3 élè.v,^ j[ylutôitpovir fa.irç des femmes du monde agréa^l^? W^ dçs mé;iag^;::^s u.tiles Qhe^ leurs ma/is, ou d^is jfeixiwies capable? 4e

gagner un salaire fructueux dans l'exercice des arts ou d'une industrie de luxe. Mais cette observation ne s'applique pas seulement au programme des établissements de la Légion d'honneur, on peut également considérer comme assez déplorable l'éducation donnée dans beaucoup de couvents et notamment dans ceux du Sacré-Cœur, qui ont de nombreuses succursales en province, où on apprend aux jeunes filles les belles manières de Paris, les usages du grand monde, l'obligation de mettre des gants pour paraître devant son père ou sa mère, en visite ; il est évident que beaucoup des élèves de ces pensionnats doivent, peu après leur sortie de la maison, éprouver des déboires et des infortunes directement ou par leur famille, qui les jettent parmi les incomprises et les déclassées, et qu'alors, par le fait de leur éducation même, elles sont vouées fatalement à figurer dans le recrutement de la haute galanterie.

Le conservatoire de musique, l'école de danse, sont des refuges pour quelques déclassées; ce ne sont pas, il est triste d'avoir à le dire, des écoles de moralité.

La femme qui veut utiliser ou qui est forcée d'utiliser le talent qu'elle peut avoir, se trouve en présence d'écueils assez dangereux; d'abord le contact de ses camarades d'étude; car Je recrutement des artistes s'opèrant dans les catégories les plus différentes, les filles de familles ruinées, celles des portières ou d'ouvriers qui se sentent la vocation, les

courtisanes qui veulent suivre deux carrières au lieu d'une.

Ensuite Télève pourra trouver un professeur qui ne consentira à donner ses meilleurs leçons qu'après avoir imposé £:on assiduité ; on a dit et imprimé quelles conditions ignominieuses ont été, pendant de longues années, imposées par la direction de certains établissements professionnels; il faut espérer, dans l'intérêt de la morale publique, que les usages ont changé.

L'artiste, jusqu'^ ce qu'elle soit parvenue à conquérir un nom et une réputation, aura bien d'autres épreuves à subir, et il lui aura fallu une vertu bien robuste et des ressources financières indépendantes pour lutter jusqu'à la fin, sans succomber.

Nous avons précédemment exposé les difficultés du sort de l'ouvrière, celui de l'artiste n'est pas plus enviable que celui des autres déclassés.

En définitive, il est incontestable que la réforme de l'éducation des jeunes filles est une des mesures les plus urgentes à provoquer, au point de vue de l'intérêt social.

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