LES BOURSIERS ET LES BODRSICOTIERS
Les dettes de jeu ne sont pas reconnues par la loi. — f^es déclassés de là bourse. — Grands boursiers et petits spècùlateurs. — Les cou lissiers. ~ Les' femmes qui Joueht a la bourse. — JL^ersonriages joueurs. — Grosses fortunes faites à la hausse. — Nationalité des banquiers. — Les actions cotées en banque. — Les maisons de commission. — Kmprunts étrangers. — Banques frânco-etrangères. — Les mai'chésa terme sont défendus' par la loi/nëfeessité de lés supprimer. — Bemplacemen^ des litres aux porteurs par des titres nominatif:}.
La loi défend le jeu; nous avons vu cependant que le hasard était la base d'un certain nombre d'industries.
Qu'est-ce que la vente à terme d'un titre quelconque ? Qu'est-ce que la vente, à livrer dans six
xnois, je saç^ 4^ JT^fiae ou de ^lé? ç^noji u^e pm*^ opération aléatçire.
Les jeux de bourse ne sont cas pf ot<ég<é§ pa^ la loi, les dej-^çs qu'ifs peuyenj; çoiistJ,tuer nç sonVpas reconnues par nos codes; seulemerijt, celui gui ne paie paç dans les yingt-quatre fie.iffe^ se^ dçt|;p^ d^ jeu est chassé du cercle témoin dé ses exploits, de même que celui qui se refuse aupaiemçp^ de ses (Jifférences dç fjQurse est exécuté ç^ exi)é dp jtempié dans lequel siègent les agents de change.
Les existences déclassées qui vivent et noeurent de la bourse sont aussi nombreuses que variées.
Pi'esque tous les hauts boursiers avaient commèncé parfaire fortune dans ïa grande industrie honnête ou tarée, puis ils avaient perdu à la pourse
presque tous leurs capitaux ; c'est avec quelaue^ épaves conservées qu'ils espèrent jusqu'au dernier moment, recouvrer leur position première.
Dans la tourbe, on trouve des petits banquiers qui ont sombre, avec ou sans éclat, dans quelque ville de province, des industriels faillis ou même banqueroutiers, des notaires, des avoues, de§ ayocat^ qui , sortis sans gloire, mais non peut-être saos proht, de leur ancienne profession, arrivent d abord à la bourse tous les trois ou quatre jours, pui3 tous les iours: ils font quelques affaires au comptant, réaljlsent chaque fois qu'ils ont un bénéfice, et achètent de nouveau quand les cours arrivent en baisse: peu à peu ils grossissent leur chiffre d'affaire§ et achètent des rentes à primç, ne risquant pouç Içi liquidation mensuelle qu'unp perte de |5(| fpjfps
à 500 francs; puis ils achètent de la rente à prime pour le lendemain, n'exposant que 25 francs par 1,500 livres de rente 3 pour 100.
Comme ces petits boursiers n'opèrent que par l'intermédiaire des coulissîers^ ils ne paient que la moitié du courtage qu'ils paieraient s'ils opéraient par l'entremise d'un agent de change; le crédit de ces spéculateurs s*étend, ils sont entourés et circonvenus par de nombreux courtiers ayant eux-mêmes une remise assez forte sur les affaires qu'ils apportent^ soit au parquet, soit aux coulissiers.
On connaît ces petits boursiers et la facilité est si grande à la bourse, qu'on ne leur demande aucune garantie pour le cas où l'opération à terme qu'ils font, et qui n'est qu'une affaire de jeu, se terminerait avec une perte.
• Quelques-uns de ces individus ont la manche large, et leur moralité n'est pas d'une délicatesse exagérée; ils s'adressent à un certain nombre de courtiers, de coulissiers ou d'agents de change différents; ils empochent les différences quand ils gagnent, et ceux qui ont, au contraire, une somme à recevoir d'eux ne les revoient plus; deux amis sont de perte et de gain, ils sont parvenus à inspirer confiance à la bourse et à avoir bon crédit, ils font la même opération en sens inverse; l'un joue à la hausse, l'autre à la baisse pour la même somme considérable, le gagnant touche son bénéfice, le perdant se déclare dans l'impossibilité de solder sa perte; tous les deux se partagent équitablement le produit de cette esèroquerîe.
Ces faits irréguliers se passent à la bourse plus fréquemment qu'on pourrait le penser; nous avons connu un individu, mort deux au trois fois millionnaire, qui, après avoir été courtier marron, marchand d'hommes, négrier, était venu terminer sa carrière à la bourse de Paris ; il avait été exécuté après avoir empoché deux ou trois millions, donnant dans la ville de province qu'il habitait le scandale de son impunité et de son effronterie, baptisant les cloches, menant grasse vie, et cherchant, à force de luxe et de cynisme, à faire oublier Forigine de sa fortune.
Cette catégorie de joueurs était fort nombreuse sous TEmpire. Pendant cinq ou six ans les valeurs montaient toujours, tous les boursiers gagnaient de l'argent ; la plus mauvaise émission réussissait, on étalait des noms et des titres sur les prospectus, et les actionnaires apportaient leur argent.
On cite des fortunes incroyables réalisées il y a dix et quinze ans. Alors personne ne se retirait, on restait sur la brèche, bien qu'on eût sa fortune faite.
Lorsque le gouvernement décréta l'impôt sur les valeurs françaises et étrangères et établit les tourniquets, qui ne permettaient d'entrer à la bourse qu'en payant, chaque jour, un franc d'entrée, les petits spéculateurs qui n'opèrent pas quotidiennement devinrent plus rares et finirent par déserter la bourse.
Les agents de change, les coulissiers, les courtiers jetèrent les hauts cris et proposèrent à la ville
le rachat du droit d'entrée moyennant une somme considérable, deux millions.
L'administration refusa'; il fallut bien céder cependant; au bout (ïe d(éux années de réclamations générales, les tourniquets furent abolis, mais ïe coup avait porté, les valèuris avaient baissé, beaucoup 3e petits a.â:ioteurs né revinrent plus. ' "La partie férnïnine est représentée dans le monde de la spéculation; mais, rentrée du temple leur étant interdite, les dames se tiennent au'Uellbrs, soit' sous les marronniers dû jardin, soit sur les trottoirs voisins^' soit âùx abords oii' dans les cales
qui avoisinent la bourse. " '
' Ce sont de jeunes et autant que possible gentils courtiers marions ou commis li'agènts de change, élégants et pimpants, qui apportent les cours aux clientes et prennent leurs ordres; ce ne sont pas générajement de grosses aiBFaires, mais dé petites très-souvent répétées; on le sait, lés petits ruisseau^ forment les grosses rivières.
^es gros bonnets féminins restent à domicile, Jes çpn^misse ^rendent chez elles en voiture. Quelquesunes ^e ces Carnes jouen^t ^e grosses sommes.
Sous jl'Émpire, ^e grands personnages, occupant une, haute position, gagnèrent des sommes énormes, lors de ja fondation du Crédit mobilier, de Ja fusion des Gaz, de celle des Omnibus et des Petites iVoitures de place.
^Le jeu de bourse est tellement entraînant q^ue presque tous les agents de change, ayant réalisé de grandes fortunes, après avoir vendu leurs charges a
dçsprix très-élevésu et s'être retirés des . affaices« définitivement disaient-ils, reviennent au bout d'un Certain temps^ ^.^^^^r, pou^ leuç prpjjre^coïnptej des opérations aléatoires et perdent souvent la fortune qu'ils avaient gagnée, , ^. ^
On pourrait citer dix noms connus d'anciens aj^ents rentrés à la bourse comme spéculateurs, et même (jomme cçijilissiers. . , ,. , .
L'inhuence etle mirage du .temple sont tellementi attrayants malgré tous les dangeys connus,, qu'il, n'est peut-être pas di^ n,égociants ou, boutiquiers domiciliés autour de la bours^ qui n'y aient perdu ou réalisé une somme souvent considérabje, ,.
Un chapelier célèbre fit et défit deui^ fois sa fortune; un cafetier se suicida, il y a quelques îuinéeSi, après avoir tout perdu ; un pâtissier fit faillite à la suite de pertes de jeu ; un autre pâtissier plus heu- . reux passe pour avoir gagné une immense fortune à la bourse, plus encore qu'avec s^s petits gâteaux*
Des gantiers, des parfumeurs^ des coiflFeurs,. enfin presque tous les gros et petits commerçants du voisinage ont voulu faire des spéculations, et presque tous s'en sopt retirés plus pu naoins éclopés^ ,
On cite deux maîtresses de^ maisons de tolér,^nce du voisinage qui ont réalisé d'énormes bénéfices à
la bourse.
Des ecclésiastiques, en costume laïque, viennent chaque jour à la bourse et font de grosses spéculations; les deux derniers archevêques ont dû âévir, à, ce sujetj cojitre quelques-uns de leurs prêtres et les envoyer hors de Paris.
On connaît certains curés de la province qui sont allés aux salons des bords du Rhin pour jouer ou pour confier des sommes considérables à des professeurs de jeu, dans le but dejconsacrer le gain espéré à une œuvre de charité, pour embellir ou restaurer leur église.
En 1871, on a raconté rhist(»ire de ce haut personnage de l'Eglise qui perdit plus de trois cent mille francs au tapis vert de Hombourg, et qui fut destitué a la suite de l'esclandre et du scandale qui résulta de cette perte.
On joue en participation quand on ne se croit pas assez au courant des choses de la bourse pour jouer tout seul.
Il y avait, il y a peu d'années, un sergent-major de la garde nationale auquel un certain nombre d'hommes de sa compagnie avaient confié un capital assez considérable pour faire des opérations de bourse; après des alternatives variées de perte et de gain, tout finit par un effondrement.
Le sacristain d'une des églises de Paris est trèsconnu des commis d'agent de change et des coulissiers de petites valeurs; outre ses propres fonds, cet homme fait valoir ceux des bonn€is âmes qui croient que l'intervention divine peut favoriser, même au jeu, ceux qui la sollicitent.
Les grosses fortunes se sont toujours faites à la hausse, et les désastres, au contraire, ont toujours suivi les fortes baisses.
La bourse de Paris est le marché du monde entier, c'est là que se traitent les plus grosses opéra-
dons, elles valeurs de toutes les places du monde y sont négociées facilement; les banquiers allemands et hollandais ont, pendant de longues années, gagné des sommes colossales sur le marché parisien.
On sait que les coulissiers sont des intermédiaires, des courtiers, placés entre le publicet les agents de change; ils ont été, à plusieurs reprises, pourchassés, traqués, on voulait supprimer leurs maisons; les efforts ont été vains, la coulisse a survécu.
Les maisons de coulisse, celles au moins qui sont sérieuses, ont toujours fait honneur à leurs engagements; tous ceux qui ont fréquenté la bourse, le savent; ces maisons, qui n'opèrent que sur les rentes 3 pour 100 et 5 pour 100, prenant un droit de courtage de moitié moins élevé que celui des agents de change, il est naturel que les banquiers et les spéculateurs s'adressent aux premières plutôt qu'aux seconds.
Quant aux coulissiers qui négocient les petites valeurs, ce qu'on appelle les valeurs cotées en banque, ils sont très-nombreux, mais à Texception de cinq ou six maisons solides, ce sont trop souvent des individualités sans grande surface qui s'occupent de ces transactions.
Depuis une dizaine d'années, un certain nombre d'Orientaux, Turcs, Arméniens, etc., presque tous banquiers, font d'énormes opérations de bourse ; la Sublime Porte a émis de nombreux emprunts sur lesquels, vu leur bas cours, le jeu s'est établi sur de larges bases.
On sait que les Orientaux sont les plus grands
joueurs du globe; au Caire, à Alexandrie, à Gonstantinople, les jeux de hasard, et surtout la roulette, sont en grande faveur, le moindre café a sa roulette, il était donc tout naturel de voir arriver les Orientaux sur le marché de Paris.
Il n'y a pas de gouvernement, quelque lointain qu'il soit, qui n'ait fait ses emprunts à Paris; italien, espagnol, russe, américain, égyptien, ottoman, péruvien, de Honduras, du Pacifico Memphis, etc., tous ont successivement demandé les capitaux qui leur étaient nécessaires au marché de la capitale de la France.
L'Allemagne est, peut-être, la seule nation qui n'ait pas osé le faire,
Il serait facile d'établir que toutes les spécula-^ rions présentées à la Bourse n'ont pas été complet tement heureuses pour les preneurs.
Les placements sur l'Espagne ont généralement produit d'assez maigres résultats, beaucoup de sociétés françaises n'ont laissé à leurs actionnaires que des morceaux de papier sans valeur.
Lors de la découverte des mines d'or en Californie, d'innombrables compagnies se formèrent pour exploiter les placers, qui n'ont réellement exploité que les actionnaires.
Le Crédit mobilier, qui devait vivifier toutes les opérations industrielles, après avoir v^ ses actions cotées 2,000 francs en 1857, les a vu depuis données pour 100 francs, sans avoir beaucoup d'amateurs.
Depuis une douzaine d'années, il s'est foqdé des petites maisons de banque pour la négociation, la
vente et l'achat des valeurs de bourse et l'escompte des coupons, moyennant commission; elles prêtent de l'argent sur dépôt de valeurs, mais sans s'engager à rendre les titres qu'on leur a déposés, qu'elles négocient poqr leur propre compte, quitte à rendrç au client, lorsqu'il les demande, d'autres titres quç ceux qu'il avait conQés.
Quelques-unes de ces maisons sont tombées, en laissant derrière elles un long sillage de désolations et de ruines.
Combien de petits rentiers, de petits commerçants, de modestes ménages, de provinciaux et d'ecclésiastiques surtout, se sont trouvés ruinés et on vu leurs épargnes englouties lorsque Y Union des actionnaires et l'Epargne, deux sociétés du même genre, succombèrent en 1870, à l'éppque de la déclaration de guerre.
On assure qu'un procès criminel, qui se déroulera, très-prochainement, devant la Cour d'assises, doit être l'occasion des révélations les plus curieuses sur ce genre de sociétés.
Pendant la guerre de même que pendant la Com^ mune, la bourse n'a pas été complètement déserte» et si quelques-uns de se>s habitués faisaient leur devoir au rempart ou dans l'armée, une vingtaine de vieux habitués n'en continuèrent pas moins à venir passer deux ou trois heures par jour à côté de huit ou dix agents de change qui faisaient également acte de présence, mais, la plupart du temps, sans monter au parquet.
La bourse ne reprit réellement ses ^lures et son
activité que le 30 mai 1871, date de la réouverture; depuis lors, l'emprunt de l'Etat, celui de la ville de Paris, ont ramené un grand nombre de spéculateurs, qui reprennent tous les jours leurs anciennes habitudes^ et, malgré les malheurs du pays, il est à croire que la bourse sera encore^ comme jadis, le lieu de rendez-vous de tous les emprunteurs.
Depuis quelques mois, un grand nombre d'établissements de crédit nouveaux se sont fondés, et ils paraissent vouloir prendre des noms qui leur donnent un caractère international; à la banque des Pays-Bas, sont venus s'ajouter les crédits franco- Italien, Franco-Russe, Franco-Belge, Franco-Hollandais, le crédit Suisse^ etc. ; toutes ces entreprises sont assez heureuses pour céder leurs action^ avec prime, et il est à croire que l'emprunt pour la délivrance du territoire une fois conclu, le mouvement de la spéculation prendra un nouvel essor.
La prospérité du pays est-elle véritablement intéressée au succès de ces entreprises? Il est permis d'en douter; ces maisons ont principalement pour but rémission de valeurs nouvelles et surtout les opérations de bourse; la masse des petits capitalistes trouvera moins que les administrateurs de ces établissements, son profit à leur développement.
Il est certain que la hausse et la baisse de la bourse font et défont rapidement les fortunes de ceux qui spéculent et que les seuls capitalistes qui ne courent aucun risque sont ceux qui ne font que des opérations au comptant et qui peuvent, en cas de baisse.; conserver leurs titres sans les vendre;
mais les marchés à terme, qui forment la très-grosse part des opérations de la bourse, ne sont que des manœuvres de jeu que la loi défend et qu'il faudrait pouvoir interdire d'une manière absolue, si on voulait empêcher la ruine d'un nombre considérable de petits spéculateurs qui se laissent fasciner par l'espérance pour ne récolter que la ruine.
C'est la possibilité de contracter des marchés à terme qui facilite les manœuvres seandaleuses pour faire la hausse et la baisse; une fausse nouvelle comme celle du Tartare annonçant la prise de Sébastopol, qui ruine dix mille familles^ ou qui permet Tenrichissement, en quelques heures, de malandrins dont la fortune éphémère produit, sur ceux qu'elle éblouit, une influence funeste et contagieuse.
L'abolition des titres au porteur qui permettent les vols, toutes les transactions malsaines, au détriment des héritiers légitimes, des créanciers, et l'obligation de rendre ces titres nominatifs, ^st la mesure, après l'interdiction des marchés à terme, qui pourrait être donnée comme une satisfaction pour la moralité publique.