CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
l'exagération du luxe.
Il ne faut pas confondre le bien-être avec le luxe. — Envahissement du luxe de la toilette et des appartements. — Les femmes et les filles de la bourgeoisie, de l'employé, du commerçant, du petit rentier.^- Amour du luxe chei l'ouvrière.
— Luxe des hommes. — Impossibilité des lois somptuaires.
— Prédication par l*exemple.
Le bien-être individuel est trop puissamment attaché à la prospérité générale pour que tous les moralistes ne se préoccupent pas sérieusement des moyens d'améliorer le sort de tous les citoyens, notamment celui de tous des travailleurs.
Quand Henri IV voulait que les Français pussent mettre la poule au pot tous les dimanches,
il donnait la preuve d'une intelligence profonde de la vraie politique; de même, doit-on reconnaître la sagesse de ceux qui se sont préoccupés d'améliorer la situation matérielle des travailleurs, en permettant à tous de manger du pain blanc et de consommer de la viande de boucherie dont l'usage était autrefois réservé aux riches et aux habitants des villes exclusivement.
Ceux qui poursuivent la réforme des impôts sur le vin pour obtenir que chacun puisse régulièrement consommer chez lui cet élément de la santé et de la force, sont également bien inspirés ; toute mesure relative à l'assainissement des habitations, à leur aération, à leur propreté, à leur embellissement, est dictée par la sagesse, car le meilleur moyen d'éviter les crises sociales, c'est d'appeler de plus grand nombre possible d'élus à profiter des avantages qu'offrent la science et le progrès, pour l'amélioration du sort matériel de la société et de ses membres.
On doit^ au contraire, bien vivement regretter le mouvement exagéré qui, pendant les vingt dernières années, a poussé la généralité des Français à négliger leur bien-être pour consacrer plus que leurs ressources à la satisfaction d'un amour désordonné pour le luxe.
Certaines grandes dames par l'invention de la crinoline, en développant dans des limites inconnues jusqu'alors, le luxe des vêtements et des appartements, ont fait un tort irrémédiable à la moralité publique et compromis pour longtemps l'avenir
du pays, après avoir laccumalé au préjudice des familles et de la société des désordres et des ruines incalculables ; car cette exagération n'a pas seulement entraîné la ruine des maris ou des pères qui ont été assez faibles pour ne pas résister au courant, elle a encore engendré parmi le peuple, les tentations^ Tenvie, lé découragement et, enfin, la démoralisation.
On peut hardiment l'affirmet*. le gt*and luxe de TEmpire doit prendre sa part de responsabilité dans les atrocités de la Commune.
Des comédies célèbres : la Lionrie pauvre^ VAvetiîurière^ la famille Benoitori otit dépeint des caractères vrais, et les types sont Irestés non moîtis ridicules et non moins vrais que leurs modèles.
La mère de famille ne s'occupe plus de soii intérieur, elle reste chez elle le jeudi, mais elle fait des visites tous les autres jours; abandonnant ses enfants à des institutrices, à des bonnes.
Les cercles et les tabagies qui retîetinétlt les hommes, le liixé et Tartiour dés Visites chet les femmes ont détruit rintérieur et, par côtiséqueut, compromis là famille.
Cet entraînement Vefs le lUîé exagéré est général.
La femme et la fille de l'employé, du commerçant, du petit rentier veulent être aussi richement vêtues que les riches bourgeoises; elles dédaignent la toile, et ce sont des robes de soie, de velours, de satin qu'il leur faut; il leur faut également uii appartement lûxûëux, car elles ont leur jour de
réception et il importe que les visiteuses ne les trouvent pas occupées des soins de leur ménage, mais au coin du feu, dans leur salon, orné d'un mobilier élégant et entourées de tous ces riens inutiles et coûteux qu'on appelle des bibelots. La famille entière se rattrapera, si faire se peut, de ses dépenses de luxe en économisant sur sa nourriture^ sur son bien-être intérieur, sur tout ce qui n'est pas dépense d'ostentation, même sur l'éducation des enfants.
Chez l'ouvrière l*amOur du luxe donne des résultats plus déplorables encore ; nous avons vu, précédemment, que son salaire est, en général, à peine suffisant pour lui permettre de manger; pour peu qu'elle veuille, comme les autres femiiies, être élégante et briller d'un certain éclat, cela ne peut être qu'au détriment de son honneur.
L'entraînement est général, l'exemple a été donné de très-haut et jamais autant qu'aujourd'hui le fabuliste n'a été dans la vérité.
Le luxe n'a pas tenté les femmes seules; les hommes ont, eux aussi, sacrifié aux faux dieux ; la prospérité de tous les grands magasins, devenus de véritables temples du luxe, est immense ; celle des citoyens est-elle dans une proportion égale? Il est permis d'en douter.
I) est à désirer que la population, surtout celle des villes, s'arrête enfin sur la pente qu'elle suit trop facilement depuis quinze ans.
Il est difficile d'établir des lois somptuaires pour refréner une passion funeste et presque générale.
c*est par l'exemple seul qu*il faut prêcher,' et il appartient aux plus riches, s'ils sont sages et patriotes, de donner lexemple de la simplicité.
Il ne suffit pas de porter des toasts à la sainte mousseline, il faut en revenir à la modestie d'autrefois, et préférer le bien-être au paraître.
L'histoire nous apprend ce que deviennent les nations quand elles se laissent déborder par l'envahissement du luxe ; espérons que ses leçons ne seront pas perdues pour la France ; et que nous ne verrons plus ces orgies qui pouvaient donner aux étrangers une haute idée de notre prospérité apparente, mais qui, en réalité, entassaient ruines sur ruines dans les familles, et contribuaient puissamment à la démoralisation générale.