CHAPITRE TROISIÈME
OaGANISATION p£:nitjbntia{RB
Colonies de jeunes détenus, maisons d'arrêt, de justice, f)e oorrflcljoo, maisons centrales, pénitenciers de la Corse. ^ Prisons «le Paris. — Patronage des jeunes détenus et des adultes. — Saint- Lazare. — La Conciergerie. — Mazas. — Le dépôt des condamnés. — Dépôt de la Préfecture, salle Saint-Martin. — laterrogatoire des gens arrêtée. ^- Le travail dans les prisons. — La cantine. — Transportation en Algérie proposée pour les condamnés à plus d'un an. — Bagne de Toulon. -^ Occupa^ tion des forçats.
Le nombre des enfants âgés de moins de 16 ans qui ont eu maille à partir avec la justice, est beaucoup plus considérable qu'on le suppose; malgré plusieurs circulaires du ministère de la Justice prescrivant aux procureurs généraux de ne poursuivre les enfants qu'en cas d'absolue nécessité, le personnel des colonies correctionnelles comprend
plusieurs milliers de jeunes délinquants, environ 6,700 garçons et 1,500 filles.
Beaucoup de parents qui auraient pu réclamer leurs enfants lors de leur comparution devant la Justice, préfèrent laisser au Gouvernement le soin de les élever jusqu'à l'âge où leur travail pourra être rémunérateur; à leurs yeux les colonies correctionnelles doivent être les collèges du pauvre.
Les colonies correctionnelles, qui devraient être exclusivement agricoles, ont été contraintes, leur population étant composée de nombreux enfants des villes, à créer des ateliers industriels, et l'administration n'autorise pas Texercice d'un travail qui ne peut constituer une profession.
On comprend que, pour les jeunes filles^ et malgré les circulaires pressantes de M. de Persigny, il est difficile de fonder des colonies de jardinières et de cultivatrices ; elles sont donc ordinairement confiées à des religieuses qui leur enseignent la couture d'abord et quelquefois seulement les gros travaux du ménage.
Les colonies correctionnelles se divisent en deux catégories: les unes sont exploitées et dirigées pour le compte de l'État et par des fonctionnaires publics ; les autres, au contraire, sont confiées à des particuliers qui, moyennant un prix de journée de 60 centimes pour les enfants âgés de plus de 16 ans et de 70 centimes pour ceux qui sont moins âgés, doivent les garder, les nourrir, les vêtir et leur enseigner un métier.
Les colonies particulières éprouvent depuis plu-
sieurs années de très-grandes diflScultés; les jalousies locales, quand les établissements prospèrent, les dijQScultés de l'exploitation, quand ils sont en perte, ne permettent pas leur existence normale; aussi verrons-nous très-prochainement augmenter le nombre des colonies de 1-administration et diminuer celui des établissements particuliers.
En 1868, il y avait cinq établissements dirigés par l'État, quatre pour les garçons, aux Douaires près Gaillon^ à Saint-Bernard près Lille, à Saint-Hilaire et à Boulard, et celui des filles à Saint- Lazare.
Nous croyons savoir qu'en ce moment même l'administration se préoccupe de la fondation de plusieurs établissements nouveaux à une courte distance du département de la Seine, et où elle pourra exercer une surveillance plus active et plus directe.
Il y avait à la même époque 53 maisons privées, 29 pour les garçons et 24 pour les filles ; parmi les principales : Mettray, Beaureceuil près Marseille, Citeaux, pour les garçons, etc., pour les jeunes filles, les bons Pasteurs ou refuges d'Angers, de Montpellier^ du Mans, de Paris, etc. *
Parmi les colonies les plus prospères, il faut citer Citeaux d'abord et le Val d'Yèvre, Mettray ensuite.
Citeaux, fondé par l'abbé Rey sur l'ancien et célèbre domaine des Bénédictins, a réussi au-delà de toute espérance; c'est un établissement réellement pratique, rien n'est sacrifié au luxe, tout y est profitable et sérieux; quand nous avons visité Citeaux^ il y a deux ans, nous n'avons trouvé qu'une lacune,
la culture du vaste domaine qui pourrait être mieux entendue.
Mettray est dans une situation exceptionnelle, mais à notre point de vue très*inférieure à celle de Citeaux; à Mettray on a beaucoup plus fait pour la satisfaction de Tœil que pour obtenir des résultats économiques.
Mettray a reçu depuis sa fondation, et en dehors des prix de journées payés par TÉtat et plus élevés que ceux des autres colonies, des dons de toute nature, beaucoup d'argent surtout, de 4 à 5 millions au moins; malgré tous ces éléments, il faut encore chaque année, au moyen de quêtes^ de souscriptions, une somme énorme pour pouvoir marcher^ et on se demande comment vivrait Mettray s'il perdait son habile fondateur? On peut donc dire que la prospérité de cet établissement est artificielle.
On évalue, en effet, à 6 ou 700 francs par an la dépense de chaque colon; à ce prix on pourrait placer Tenfant dans un collège communal où, sans doute, il se moraliserait autant qu'à la colonie.
La population totale des jeunes détenus s'élevait à .8,183 individus au 31 décembre 1868; sur ce nombre 3,S19 garçons et 743 filles appartenaient à la population des villes, 2,614 garçons et 702 filles étaient sans domicile connu.
Sous le rapport de l'état civil, 6,882 étaient enfants légitimes, 1,301 naturels; 2,624 étaient orphelins d'un de leurs parents, 612 orphelins de père et de mèrf», 175 élèves des hospices.
138 enfants avaient des parents aisés, 5,059 virant de leur travail, 1,276 étaient issus de mendiants^ de vagabonds, de prostituées ; les parents de 929 avaient disparu ou étaient décédés, 781 étaient des repris de justice.
Ces chiffres fourniront une explication suflBsante i ceux qui cherchent la cause du nombre des enfants renfermés dans les colonies correctionnelles* Il est évident que dans les neuf dixièmes des cas, le crime ou le délit de Tenfant doit être attribué aux parents^
L'enfant a été envoyé au vol et à la mendicité, comme à un travail aussi fructueux que peu pé*nible.
C'est une loi de 1 849 qui a organisé les colonies d'éducation correctionnelle; avant cette époque, les jeunes détenus, quelque fût leur âge^ étaient confondus dans les maisons d'arrêt et de justice avec les autres détenus adultes. On comprend la gravité des abus auxquels cette promiscuité des âges devait donner Heu ; on doit donc approuver complètement les législateurs de cette époque qui ont établi une amélioration sensible, un progrès incontestable.
Nous avons vu que, malgré la prescription légi»^ lative , malgré les instructions rigoureuses des ministres de Tintérieur, ces enfants, qui devaient être exclusivement appliqués à Tapprentissage d'une industrie agricole, étaient nécessairement, et au point de vue de leur avenir, appliqués le plus sou- Tent à des travaux industriels; c'est, en effets que
ces enfants nés dans les villes, où leurs parents les ont amenés,y reviendront aussitôt qu'ils auront été mis en liberté, et on comprend que s'ils ne savent faire autre travail que celui des champs^ ils auront une diflBculté de plus à surmonter à leur entrée dans la vie civile.
Les statistiques, ainsi que nous le verrons plus loin, portent à 10 'pour 100 les récidivistes parmi les jeunes détenus libérés; c'est qu'ils éprouvent en grande partie les mêmes difficultés que les libérés adultes lorsqu'ils se présentent pour solliciter du travail ou un emploi. Il y aurait, sans doute^ un moyen certain de diminuer le nombre des jeunes récidivistes, moyen radical et qui consisterait à supprimer les colonies correctionnelles.
Est-il utile, au point de vue de leur avenir et de la sécurité publique, de réunir les uns auprès des autres tous ces jeunes gens; les plus corrompus élevés pendant plusieurs années à côté d'enfants auxquels la famille a manqué, et dont les bons instincts se développeraient facilement s'ils étaient encouragés au bien par une famille ?
Au lieu de réunir les jeunes détenus par collection de 6 à 700, comme à Citeaux et à Mettray, ne pourrait-on pas employer plus largement le système des mises en liberté provisoires ?
Apr^s quelques mois passés en cellule et consacrés à l'enseignement élémentaire et à la nioralisation du jeune détenu, ne pourrait-on pas avantageusement pour lui et la société le placer chez un industriel ou un agriculteur, loin de sa famille, en
eterçant sut lui et sur son patron une surveillance utile à tous les deux? L'œuvre de ce patronage serait des plus utiles et il suffirait d'une ou deux maisons dont la displine serait sévère pour réunir les mauvais sujets, les évadés et ceux sur lesquels la vie de famille n'aurait pu produire aucun effet heureux.
Dans le chapitre que nous réservons aux libérés et aux graciés, nous examinons la servitude pénale anglaise; ce sera le moment de traiter plus en détail la question de la suppression des colonies cor* rectionnelles remplacées par un système de placement des jeunes détenus chez les particuliers.
£n attendant que cette mesure nouvelle soit organisée sur des bases sérieuses, on peut dire que ce dont il faut s'occuper avant tout pour les jeunes détenus c'est du patronage des jeunes libérés. Déjà une société de bienfaisance s'est fondée et rend dés services importants.
Le but de cette société (1) qui s'étend des jeunes détenus aux jeunes libérés, est de relever l'enfant qui a commis une ou peut-être plusieurs fautes sans en discerner la gravité, et qui voit toutes les portes, quelquefois même celles du logis paternel se fermer devant lui ; le recevoir dans une maison qui devient sa maison de famille; lui composer un petit trousseau; le présenter dans un atelier pour y commencer ou continuer un apprentissage; l'entretenir jusqu'au moment^ où par son travail, il pourra se
(i) Balletin de la société de patronage des eanes détenus
•t libérés de U Seine.
suffire; ranimer son courage dans les mille épreuves de sa nouvelle position ; lui enseigner l'accomplissement de ses devoirs envers Dieu, envers ses parents et ses maifres; quand il est devenu ouvrier^ faciliter son établissement, Taider au moment de son mariage, et en faire enfin un maître prêt à recevoir^ à soutenir ceux qui lui succèdent dans la voie du malheur.
L'expérience le prouve: avant l'institution de la société, sur cent enfants libérés de la Roquette, on en comptait soixante et quinze qui, dans la première année ou même dans les premiers mois après leur libération, étaient récidivistes, et vingt-cinq dont on connaissait peu la destinée.
La société a fait descendre le chiflFre des récidives entre 5 et 7 pour 100, elle est arrivée à ce résultat en assurant à tous ceux qu'elle patronne les moyens de travailler, en leur faisant aimer le travail et en leur donnant ainsi une véritable liberté, la liberté de bien faire.
Lorsqu'elle place des patronnés, elle ne dissimule pas leurs antécédents, elle fait savoir qu'ils ont passé devant les tribunaux, mais on sait aussi qu'ils sont l'objet de sa constante sollicitude et on les accepte avec confiance, sous son patronage, dans des ateliers oii, seuls, ils n'oseraient pas entrer et ne seraient d'ailleurs pas admis.
Aujourd'hui, le séjour des enfants à la Roquette, après leur jugement, n'est que provisoire, il ne dure que jusqu'au moment de leur envoi dans une colonie.
Est-ce à dire que la société ne peut plus rien pour eux? Non, elle les visite avant et après leur jugement ; elle se met en rapport avec leur famille, elle recherche les causes de leur chute; si Tenfant parait bien disposé, s'il a commencé un apprentissage industriel, qu'il serait inopportua de lui faire suspendre, la société obtient immédiatement sa liberté provisoire. C'est une faveur qu'autrefois on ne pouvait espérer qu'après des mois ou même des années de détention. Nous sommes arrivés ainsi à créer pour l'enfant traduit devant les tribunaux une situation intermédiaire entre la liberté et la détention, un état de liberté provisoire accordé aussitôt ou peu de temps après le jugement, sous la garantie de la société qui s'engage à le surveiller, à le rendre à l'administration s'il se conduit mal, et à le replacer ainsi sous le coup du jugement qui le soumet à la détention jusqu'à sa vingtième année.
Cette innovation, due à l'initiative de la société, favorablement accueillie par la magistrature et l'administration, doit produire d'heureux résultats. C'est la misère et l'abandon qui souvent amènent Tenfant devant le tribunal.- S'il n'a pas de parents, ou si sa famille ne mérite pas confiance, la loi ne laisse aux magistrats qui l'acquittent comme ayant agi' sans discernement que la ressource de l'envoyer dans une maison correctionnelle. Qu'on y place et qu'on y laisse pendant plus ou moins longtemps ceux qui, par leur précoce perversité, ont mérité une correction, on le comprend: mais
on ne se résigne pas facilement à voir enfermés durant plusieurs années des enfants dont le seul tort est d'être orphelins ou malheureux.
Ce sont ceux-là que 1^ société demande et qu'on lui remet au lendemain de leur jugement ; elle leur donne le moyen de s'élever en travaillant, s'ils ne veulent en profiter, elle les rend à l'administration qui les envoie dans une colonie; s'ils répondent aux soins dont ils sont Fobjet, on leur donne en liberté l'éducation qui leur est nécessaire*
Une maison tenue pour les orphelins par les filles de Saint-Vincent de Paul, veut bien recevoir parmi ses pensionnaires les plus jeunes patronnés et leur donner Téducation indispensable. Tous les enfants qui ont passé par leurs mains, ressentent l'effet de ' leur douce et irrésistible influence; ils se font re-^ marquer par leur tenue et leur application au tra« vail. Ils reconnaissent d'ailleurs et n'oublient point les soins qu'elles leur ont donnés, et après qu'ils ont été placés en apprentissage, ils retournent presque chaque dimanche à cette bonne maison où, souvent pour la première fois, ils ont entendu le langage caressant de l'amitié. Il est inutile de dire que la société respecte même dans le plus jeune patronné la religion de son enfance, et que ceuxlà seuls qui sont catholiques entrent dans cette maison.
On n'y place d'ailleurs que les orphelins et les abandonnés. On trouve souvent chez les parents un concours utile pour l'éducation de leur enfant : l'autorité que la loi et la justice assurent sur lui
par la faculté de le faire réintégrer sous le coup d'un jugement^ suspendu sans être effacé, donne, quand elle se combine avec l'autorité paternelle, des effets que celle-ci était impuissante à produire.
La société préfère l'enfant qui, après avoir passé quelques semaines dans une cellule où il a reçu les visites assidues de la société^ lui est remis en liberté provisoire, avec la faculté de le replacer sous le coup d'un jugement prononcé contre lui.
On peut en dire autant des libérés définitifs qui arrivent, à l'expiration de leur éducation correctionnelle, des diverses colonies où l'enseignement agricole ne leur a pas fait oublier Paris vers lequel ils sont irrésistiblement ramenés.
Enfin, la société reçoit tous les enfants qui à l'expiration d'une détention trop courte pour qu'on les envoie en colonie, l'ont subie à la Roquette, d'où souvent ils sortent sans asile.
C'est par la persuasion que procède la société ; tout se fait sans contrainte; elle offre à chacun le moyen de bien faire ; sa patience ne se fatigue pas d'un premier où même de plusieurs échecs. Quand il est bien constant que l'enfant est rebelle à tous les efforts, on le rend à l'administration^ sans entamer avec lui une lutte coercitive qui répugne au caractère de cette œuvre d'indulgence et de réparation.
Le dimanche, l'apprenti quitte Tatelier où la société l'a placé pour venir passer dans cet asile la plus grande partie de la journée; c'est là qu'est son petit trousseau, que pendant la semaine on a pré-
paré les vêtements propres qu'il prend à son arrivée, en échange de ceux qu'il y laisse. Il assiste, s'il est catholique, à l'office et à l'instruction élémentaire donnée par deux prêtres de Saint-Sulpice.
Il trouve ensuite des professeurs de gymnastique, de chant et d'arithmétique qui lui prennent quelques heures. Après une collation, il retourne chez son pa» tron. G'estlà aussi qu'il revient au temps de chômage, ou quand la maladie lui fait quitter son travail.
Tels sont les services rendus par la société de patronage en moralisant et en sauvant de l'abime un grand nombre d'abandonnés. Voyons maintenant , comment les choses se passent pour les adultes. Ce sont les différents établissements dans lesquels ils sont confinés que nous allons successivement passer en revue.
Nous parlerons d'abord des prisons de Paris, avant d'aborder la description des maisons centrales.
5^500 individus peuvent être détenus, à la fois, en temps ordinaire, dans les prisons de la Seine, qui sont au nombre de huit.
La plus vaste, avec d'importantes annexes, le vestiaire général et la boulangerie, celle de Saint-Lazare, peut contenir i,200 pensionnaif'es'et est exclusivement réservée aux femmes; la petite Roquette, établie dans la rue de ce nom, est la maison des jeunes détenus; ils y attendent leur jugement ou leur transférement dans les colonies correctionnelles; ou bien ils y subissent la correction paternelle, c'est-à-dire l'emprisonnement à la requête de leur
père ; la grande Roquette, placée en face^ sert de dépôt aux condamnés; le Dépôt de la préfecture reçoit tous les individus au naomenl de leur arrestation. Mazas, la Santé, Sainte-Pélagie conservent les prévenus de toutes les catégories et les condamnés à certaines peines légères.
La Conciergerie, au Palais de Justice, est attribuée aux prévenus envoyés devant les cours d'assises.
A Saint-Lazare, les femmes sont soumises an régime en commun, quelques cellules de nuit sont réservées aux jeunes filles; quant au reste du personnel^ moins quelques favorisées qui obtiennent de vivre dans des cellules appelées pistoles, il est tout à fait sous le régime de la vie commune^ au réfectoire^ à l'atelier, au dortoir. Comme on ne met à sa disposition aucune armoire pour serrer son matériel, la femme détenue à Saint-Lazare porte toujours avec elle toute sa fortune : la cuillère qui lui sert au réfectoire, sa brosse, ses peignes, son savon; cette vie de prison en commun doit être un affreux supplice pour toutes celles qui ont encore dans le cœur un sentiment quelconque de dignité et de pudeur.
Saint-Lazare comprend trois grandes divisions bien distinctes : les jeunes détenues, réparties ellesmêmes en deux quartiers, celles qui sont arrêtées pour délit de droit commun^ et celles dont la prostitution clandestine a motivé l'arrestation; les femmes prévenues ou condamnées pour délits ou crimes de droit commun composent la seconde catégorie; la troisième est fournie par les filles prostituées, les unes malades et en traitement, les autres retenues
par voie de répression administrative pour contravention aux règlements sur la prostitution.
Ce qu'il y a de plus triste à Saint-Lazare, c'est incontestablement l'infirmerie consacrée aux mères nourrices et à leurs enfants.
Saint-Lazare, on ne le croirait pas, recèle un certain nombre d'enfants nés dans la prison, ou venus en même temps que leur mère qui les allaitait lors de son arrestation; ces pauvres petits êtres sont enfermés dans la maison jusqu'à l'âge de quatre ans quand la mère est elle-même détenue.
C'est à Saint-Lazare que le régime cellulaire serait indispensable dans l'intérêt de l'ordre social ; car Saint-Lazare est un bien triste séjour d'où la femme à moitié corrompue sort complètement perdue, sans avoir besoin d'y passer longtemps; c'est pour Saint-Lazare cellulaire qu'il est indispensable de voir une société sérieuse de patronage.
Quand un individu est arrêté pour un fait quelconque, il est d'abord mis au poste de police où il attend le passage de la voiture omnibus qui, trois ou quatre fois dans les vingt-quatre heures, fait le service des postes.
Il est confié au surveillant de la voiture qui se charge, en même temps, du procès-verbal constatant l'arrestation.
A son arrivée au dépôt, l'individu arrêté est conduit au greffe où on inscrit ses nom, prénoms, etc.; le plus souvent il se trouve reconnu; quoi qu'il en soit sur ce point, après avoir pris son signalement, après avoir vérifié sur ses bras s'il n'est pas atteint
de maladies contagieuses /il est envoyé, suivaiit Timportance du fait qui l'amène ou sur sa demande, soit dans une petite cellule analogue à celles de Mazas, soit dans une immense salle commune où sont agglomérés pêle-mêle tous les résidus de récume sociale.
11 n'est pas nécessaire de dire qu'un quartier diflférent reçoit les femmes arrêtées, celles qui sont sous le coup d'un délit de droit commun, et qu'une salle commune identique à celle des hommes, quoique moins spacieuse^ est réservée aux femmes publiques en contravention ou malades et qui attendent leur comparution devant le chef de service qui doit, le cas échéant, les envoyer à Saint-Lazare.
Le grand criminel n'est pas toujours immédiatement enfermé au dépôt; on le conserve quelquefois pendant plusieurs jours dans le poste de la police de sûreté, où les agents qui l'ont arrêté et leurs collègues exercent sur lui une surveillance active et sévère, en s'eiforçant d'obtenir l'aveu du crime et la narration des circonstances dans lesquelles il a eu lieu.
C'est ordinairement pendant cette cohabitation que les premières lueurs de la vérité jaillissent.
Il y a quelques années seulement, le dépôt était établi dans une vieille masure qui laissait énormément à désirer à tous les points de vue ; cinq à six cellules dites pistoles étaient réservées à ceux qui ne voulaient pas être mêlés à la tourbe et qui avaient assez d'argent pour pouvoir payer leur hébergement ; ces pistoles étaient tout à fait insuffi-
santés, et ce qu'on appelait la salle Saint^M artin se composait de deux vastes pièces placées au second étage, entièrement privées d'ameublement hors de lits de camp attachés au mur dans la journée et s'abaissant pour la nuit.
Dans Fune de ces salles on enfermait les individus les moins compromis, les ivrognes, les cochers en contravention^ etc. ; la seconde, qu'on n'avait jamais pu débarrasser d'insectes parasites, contenait les piliers de prisons, malfaiteurs de tradition, qu'on reconnaît à la mine et au costume et qui passent leur vie sous les verroux.
Une centaine de cellules ont remplacé les pistôles d'autrefois, mais une seule salle remplace les deux anciennes, et il est certainement regrettable qu'il en soit ainsi ; dans les moments de presse, des gens arrêtés par erreur peuvent se trouver mêlés à la lie la plus crapuleuse de la population; or, c'est surtout pour la prévention que le système cellulaire est d'une absolue nécessité.
Peu après leur arrestation, les pensionnaires du dépôt sont interrogés par l'un dés vingt-deux secrétaires commis à cet effet.
Le nombre normal des arrestations à Paris est de 36 à 40 mille; la moyenne est de 100 à ISO par jour, sans compter les femmes publiques; les mendiants et les vagabonds seuls comptent pour iS,000; certains d'entre eux, arrêtés le soir, avaient été mis en liberté le malin même.
On voit que les secrétaires interrogateurs ont beaucoup à faire pour effectuer un premier triage ;
tous les gens interrogés, d'ailleurs, sont innocents et le plus grand nombre d'entre eux se soucient fort peu de donner exactement leur nom et leur adresse.
Malgré leur désir de garder l'anonyme et de dépister les investigations, le plus grand nombre des individus interrogés sont reconnus, leur identité est constatée; quant à ceux dont l'innocence est démontrée, ils sont, assez vite, rendus à la liberté.
Le premier examen des prisonniers est fait sous la direction du chef de la i'« division de la Préfecture de police.
Les individus conservés après ce premier interrogatoire^ en subissent un second le lendemain, un peu moins sommaire que le premier, devant un des substituts du procureur de la République.
Cette fois encore, quelques mises en liberté sont prononcées; pour ceux dont Taffaire paraît grave et susceptible d'un jugement, ils sont envoyés, si l'état de la cause le permet, pour être jugés dans la même journée par le tribunal correctionnel.
Quand l'affaire doit motiver une instruction, le prévenu est envoyé à Mazas, à la Santé, à Sainte- Pélagie ou à Saint-Lazare, lorsqu'il s'agit d'une femme, et à la petite Roquette quand c'est un jeune garçon âgé de moins de 16 ans.
Pendant le cours de l'instruction qui est faite au Palais-de-Justice, le prévenu est amené chaque jour en voiture et enfermé à la disposition du juge instructeur dans un lieu de dépôt baptisé par les habitués, la souricière; ce sont de petites cellules
étroites' et obscures dans lesquelles Tattente doit sembler douloureuse et longue.
Quand le prévenu, devenu accusé, est renvoyé devant la Cour d'assises, il quitte la prison où il était détenu pour être conduit à la Conciergerie, maison de justice où il attend le jour de sa comparution devant le jury.
L'individu condamné à moins d'un an reste jusqu'à l'expiration de sa peine dans une prison parisienne, à Mazas, à Sainte-Pélagie ou à la Santé ; à Mazas il passe la nuit en cellule, mais il travaille dans des ateliers en commun pendant le jour; à Sainte-Pélagie le régime en commun est appliqué de jour et de nuit et dans les plus mauvaises conditions pour la surveillance, c'est une prison à démolir le plutôt possible ; à la Santé les quartiers sont divisés en cellules et salles communes; ce sont les prévenus qu'on place de préférence dans les cellules.
On voit que tous les condamnés à de petites peines les subissent dans les prisons de Paris et presque tous sous le régime en commun; ce que nous avons dit des femmes s'applique tout autant aux condamnés à de courtes peines, ces derniers devraient également, au point de vue de la sûreté publique, subir leur pénitence dans Tisolement et non vivre dans une promiscuité qui n'est pas faite pour les corriger.
Cette promiscuité de l'atelier, du réfectoire et du dortoir, constitue des amitiés et des camaraderies qui subsistent à la sortie de prison, et qui servent de
point «de départ à des associations de malfaiteurs. Presque toutes les bandes se sont recrutées dans les quartiers correctionnels, et c'est à Sainte-Pélagie ou à la Santé qu*ont débuté les hôtes des maisons centrales.
Il faut donc débarrasser la capitale de tous les condamnés, même de ceux qui sont condamnés à la peine la plus courte ; il faut que l'emprisonnement soit une peine sérieuse et que celui qui le subit soit obligé de se recueillir dans l'isolement et non mêlé à la tourbe des malfaiteurs dont la prison est l'habitation ordinaire.
s En attendant la construction d'une maison pénitentiaire hors des limites de la capitale, l'administration des prisons pourrait facilement étendre l'emprisonnement cellulaire aux détenus des petites peines en attribuant à cet usage la maison des jeunes détenus qui est parfaitement organisée, avec 6 ou 700 cellules.
L'application de la loi de 1851 sur les jeunes détenus, c'est-à-dire leur envoi immédiat dans les colonies correctionnelles, a eu pour conséquence de vider à peu près complètement cet établissement, qu'on pourrait utiliser; la chose est impossible cependant ; il y aurait confusion des pouvoirs, le ministère de l'intérieur, la préfecture de la Seine et la préfecture de police ayant des intérêts diflérents dans une affaire qui, pourtant, intéresse l'administration générale.
Revenons à l'examen de l'état actuel des choses. Le condamné à moins d'un an reste à Paris et il est
occupé à des travaux faciles qui lui procurent un pécule peu considérable, sans doute^ mais qui lui permet, toutefois, d'apporter quelques améliorations à son régime alimentaire, en lui formant une petite réserve pour le jour de sa mise en liberté.
Pour le condamné à plus d'un an, à moins que sa spécialité de travail le rende nécessaire au service et ne lui obtienne une autorisation de séjour, il est conduit au dépôt des condamnés à la Roquette, pour y attendre dans la vie en commun et toutes les catégories absolument mélangées, le jour de son transfèrement au bagne de Toulon ou dans une maison centrale.
Le condamné à mort est seul mis à part dans l'un des trois cachots qui terminent l'établissement pénitentiaire. Ces cachots des condamnés à mort ne sont effrayants que paroles hôtes qui les habitent; ce sont trois chambres au rez-de-chaussée, vastes et aérées, très-éclairées, contiguësles unes aux autres, et séparées d'une petite cour de promenade par un couloir également très-clair; un gardien et un factionnaire restent en permanence auprès du condamné.
Toutes les autres catégories de condamnés au dépôt sont réunies dans les mêmes ateliers. Le notaire, le prêtre, le banquier qui ont commis une première faute sont réunis aux scélérats de la pire espèce; ils ne seront plus séparés que pendant le voyage dans la voiture cellulaire qui les recevra enchaînés et attachés par un pied dans le cabaûbn
étroit qui leur sert d'asile jusqu'à leur arrivée à destination.
Nous voyons dans cette promiscuité un abus des plus grands ; il est triste de penser qu'en attendant leur transfèrement, quelquefois pendant plusieurs mois, des condamnés à Temprisonnement pour un an ou quinze mois se trouvent les compagnons des scélérats condamnés aux travaux publics ou des malfaiteurs endurcis qui forment la population habituelle des maisons centrales.
Avant de quitter avec nos lecteurs les prisons de Paris, peut-être convient-il d'indiquer quel en est le régfme intérieur.
On a souvent parlé de la concurrence faite par le travail des prisonniers aux ouvriers civils, et à la suite de chaque révolution, les ateliers des prisons ont été fermés. Il suflSt d'examiner les choses sans passion et sans prévention pour reconnaître le mal fondé de cette affirmation.
Il n'y a pas assez de prisonniers dans toute la France^ pour que leur travail puisse porter aux travailleurs libres un préjudice quelconque ; la nature des objets fabriqués, ce qu'on appelle en terme commercial de la camelotte, n'en permettrait pas la fabrication dans des conditions rémunératrices, — la plupart de ces objets n'existeraient pas, s'il fallait les produire par des ouvriers ordinaires.
L'administration a toujours été d'avis que le travail était indispensable à un double point de vue: il contribue d'abord sérieusement au maintien de Tordre et de^la discipline, car, que feraient mille
ou douze cents individus inactifs dans un même établissement? Le travail ensuite procure aux prisonniers le moyen d'adoucir leur sort pendant la détention et d'avoir un petit pécule à leur libération.
Le travail du prisonnier diminue enfin pour rÉtat la dépense qu'il est obligé de faire pour sa nourriture et son entretien.
L'organisation du travail et les services économiques du régime pénitentiaire constituent à Paris, aussi bien que dans les départements, une trèsgrosse opération.
Dans les prisons de la Seine, confié à un homme doué d'une très-haute intelligence commerciale, le travail est devenu une source de recettes sérieuses.
Toutes les prisons ont des ateliers dans lesquels on produit les objets dont la fabrication n'exige qu'un court apprentissage, et les condamnés non politiques, quand ils sont en bonne santé, sont astreints au travail; avec les récidivistes et les habitués, on est assuré d'avoir dans chacun de ces ateliers des ouvriers au courant de la spécialité.
Les principales industries exercées dans les prisons de la Seine, sont ^ la fabrication de la serrurerie de voyage, le cartonnage, le lissage du papier, la mise en paquet des allumettes, la ciselure du fer ou du cuivre, la cordonnerie, la brosserie commune, la chaussonnerie, la couture des habits.
Les femmes, quand elles savent coudre, sont employées à des travaux d'aiguille, et quarante machines fonctionnent à Saint-Lazare, pour Paris, la province et l'exportation; les autres femmes sont em-
ployées au triage du café, des légumes secs, etc.; dans cet établissement seul, le travail qui produisait une recette de 2 ou 3,000 francs par mois, il y a quinze ans, atteignait en 1868 et 1869, un produit de 14 à 15,000 francs mensuellement.
Sur le produit du travail, un salaire est attribué aux détenus dans une proportion qui varie suivant la position pénitentiaire de chacun d'eux; les récidivistes ne reçoivent qu'une prime diminuée eh raison de chaque condamnation subie.
Les primes permettent aux détenus d'acheter dans la maison, à la cantine, certaines provisions, du vin, de la charcuterie, du fromage, des fruits, et du pain plus blanc que celui de l'administration.
Ces cantines sont très-fréquentées, elles procurent, paraît-il, d'assez jolis bénéfices à ceux qui les exploitent, à l'adjudicataire qui paie une redevance assez élevée à l'administration des prisons pour avoir le monopole de ces débits.
Le détenu ne constitue pas pour l'État une dépense aussi considérable qu'on pourrait le croire; la nourriture n'est pas très-coûteuse.
Le chauffage et l'éclairage sont payés avant tout partage par l'entrepreneur du travail; la fourniture du pain, fabriqué pour toutes les prisons de la Seine dans une des dépendances de celle de Saint-Lazare, est donnée à un adjudicataire.
Quant aux vivres, qui se composent pour les individus valides d'éléments très-rudimentaires, un potage et une ration par vingt-quatre heures, un ré-
gime gras deux fois par semaine, ils sont également fournis par un adjudicataire, moyennant la somme de 22 centimes par jour, et il ne faut pas croire que ce taux minime arrête les concurrents lors des adjudications.
C'est la même famille qui s*est presque toujours maintenue dans cette fourniture, et quand elle a été évincée à la suite d'une adjudication inférieure, elle a toujours pris sa revanche à la plus prochaine occasion.
Le chef de la famille, à Tépoque révolutionnaire, s'appelaii Mignot; on comprend combien de fois son nom a dû être exploité par les détenus littéraires.
Le condamné à plus d'un an est, nous Tavons dit, envoyé dans les pénitenciers agricoles de la Corse et en plus grand nombre dans les maisons centrales.
Ces maisons sont au nombre de quinze pour les hommes et de huit pour les femmes. Les trois pénitenciers de la Corse sont réservés aux hommes.
Les maisons centrales affectées aux hommes sont : Albertville, Aniane, Beaulieu, Belle-Isle^ Clairvaux, Ensisheim, Eysses, Fontevrault, Gaillon, Limoges, Loos, Melun, Nîmes, Poissy, Riom. Les pénitenciers agricoles de la Corse, sont au nombre de trois : Casabionda, Castelluccio, Chiavari.
Les établissements affectés aux femmes sont : Auberive, Cadellac, Clermont, Doullens, Hagueneau, Montpellier, Rennes, Vannes.
C'est pour la maison centrale qu'on pourrait ré-
péter les paroles du Dante : Laissez id l* espérance.
Sans doute, depuis plusieurs années, Tadministratîon des prisons, sous l'habile direction de son chef, a amélioré beaucoup de choses; elle a organisé les quartiers d'amendement pour les détenus emprisonnés pour la première fois^ et les quartiers de punition pour les indisciplinés ; elle a divisé autant que possible, les condamnés; les récidivistes ont été mis à part, les réclusionnaires sont également séparés des condamnés à l'emprisonnement simple, et on ne saurait trop regretter que la Préfecture de police, qui possède à Paris huit prisons, n'ait pu encore de même séparer les différentes catégories de ses pensionnaires.
Dans les maisons centrales comme dans les prisons de la Seine, le travail des prisonniers appartient à un entrepreneur, déduction faite de la prime allouée au détenu, dont partie peut être dépensée par lui dans la prison, et partie lui est remise à sa sortie; là encore, la prime varie suivant la situation pénale du détenu.
Les entrepreneurs des maisons centrales fournissent la nourriture^ le blanchissage, le vestiaire des pensionnaires de la maison; ils supportent tous les frais administratifs de rétablissement, moyennant, outre le produit du travail, un prix de journée qui s'élève à 30 centimes par jour, pour descendre quelquefois à zéro. Ils n'ont d'autres recettes que la valeur du travail et les bénéfices de la cantine. M. La tour, fabricant de chaussures et M. Hayem, fabricant d'articles de lingerie ne reçoivent rien
pour Tentretien des maisons centrales de Clermont (Oise) et de Doullens. Dans ces maisons^ le Gouvernement n*a absolument à sa charge que les frais du personnel de surveillance.
Pour tout nouveau venu dans les prisons, la maison centrale^ c'est véritablement Tenfer.
Nous avons vu précédemment que les condamnés correctionnels composaient un personnel plus mauvais et plus dangereux que celui des bagnes; il a donc fallu soumettre les établissements qui réunissent les plus mauvais sujets, les récidivistes correctionnels, récume et la lie des prisons, au joug d'une discipline sévère.
La règle du silence est absolue jour et nuit, les détenus ne peuvent parler à Tatelier que pour les besoins du travail^ partout ailleurs, que pour l'exécution de la discipline; l'usage du tabac est sévèrement prohibé; pendant les promenades dans les cours^ où ils marchent en file et un par un, ils ne peuvent, sans s'exposer à être punis, échanger un seul mot. La surveillance est très-active la nuit comme le jour; elle est, toutefois, impuissante pour empêcher bien des crimes.
Le détenu se trouve assez mal à la maison centrale pour chercher tous les moyens d'en sortir; beaucoup- de crimes, d'assa3sinats même ont été commis dans l'établissement parce que l'auteur voulait aller au bagne ou en Calédonie ; et cependant, malgré l'horreur que*ce séjour inspire, on voit des détenus s'y acclimater et ne plus pouvoir vivre en dehors.
Les crimes commis dans la maison centrale, n*en conduisent pas Tauteur au bagne ; il est condamné aux travaux forcés; on lui met au pied la chaîne du forçat, qjielquefois même il en revêt le costume ; mais il continue à habiter la prison qu'il voulait quitter.
On entend souvent répéter que les maisons centrales sont des foyers de corruption, des écoles mutuelles pour le vice et pour le crime, et que les condamnés qu'on y enferme, loin de s'amender, y deviennent plus pervertis qu'ils ne Tétaient déjà isi la chose est possible.
Il est incontestable que les agglomérations d'hommes et de femmes sans moralité, faibles de caractère ou dépourvus d'intelligence, présentent les plus graves inconvénients.
L'administration pénitentiaire ne se fait aucune illusion à cet égard, mais il serait injuste de la rendre responsable des résultats que produit la promiscuité des détenus dans les maisons centrales.
Le seul remède à appliquer à un pareil état de choses consisterait dans l'adoption du système de r isolement, c'est-à-dire dans la séparation des prisonniers.
Deux projets de loi avaient été pr^niés aux Chambres, sous le Gouvernement de Juillet, pour la mise en pratique du système cellulaire dans toutes les prisons civiles; une fausse philanthropie et des préjugés déclamatoires ont empêché ces deux projets d'aboutir.
Le Gouvernement impérial, plus mal conseillé
encore, s'était formellement prononcé contre le système de Temprisonnement individuel; il avait donné Tordre de suspendre les dispositions commencées pour transformer en établissements cellulaires les maisons d'arrêt, de justice et de correction^ préférant qu'on adoptât la division des prisonniers par catégories et par quartiers distincts»
Une pareille détermination devait avoir pour résultat de porter obstacle à toute réforme .sérieuse des maisons centrales.
Vainement l'administration pénitentiaire, sous l'impulsion de son directeur actuel, dont nous avons déjà cité l'initiajtive, a-t-elle prescrit la formation des quartiers de préservation et d'amendement pour y enfermer les détenus jugés pour la première fois, qui paraissent pouvoir être ramenés au bien, et qu'on veut, pour ce motif, préserver du contact des autres condamnés. Cette séparation, dont les résultats n'oni pu, toutefois, être encore complètement appréciés, est, sans doute, excellente ; mais il est évident qu*elle serait beaucoup plus eflBcace si le détenu admis au quartier de préserva* tion et d'amendement avait été, pendant son séjour dans la maison d'arrêt ou de justice, complètement séparé de ses camarades de détention.
C*est là, en effet, on ne saurait trop le répéter, c'est dans ces prisons départementales que la corruption commence son œuvre détestable.
L'individu qui est entré pour la première fois dans la prison du chef-lieu, s'est caché ou dissimulé pendant la première journée ; le second jour^
il regarde, ce qui se passe dans lepréau^ le troisième, il y descend pour se mêler aux autres prisonniers.
S'il avait par hasard conservé 'quelque honte de ses méfaits, on le raille de sa naïveté ; on lui démontre qu'il est bien moins coupable que tel ou tel autre individu qui n'a pas été arrêté, on lui démontre enfin que ce n'est pas lui qui a tort, mais la loi qui est mauvaise, mais la société dont il était fondé à combattre ou à éluder les exigences absurdes et despotiques.
.Pour peu que cet individu soit enclin à mal faire, il prêtera évidemment Toreille à de semblables suggestions; la prison qu'il redoutait peut être, avant d'en avoir franchi le seuil, ne lui semblera plus un séjour infamant, et quand il arrivepa à la maison centrale^ il sera déjà un criminel endurci.
De semblables inconvénients ne se produiraient pas avec le régime cellulaire "strictement^ appliqué dans les maisons départementales d'arrêt, de justice et de correction; en attendant qu'on pût le mettre en vigueur dans les n^aisons centrales, sauf à réduire la durée des peines qu'on y subit.
Les inculpés non récidivistes avaient déjà le droit de réclamer le bénéfice de Tisolement ; car si, comme nous l'avons déjà vu, l'assimilation, la promiscuité de la détention est à elle seule un châtiment douloureux, elle constitue un véritable supplice dans la petite prison quaad^ par exemple^ un homme qui n'a jamais été détenu et qui est peutêtre innocent, se voit confondu et mis en contact
continuel avec les recrues ordinaires des prisons avec des hommes flétris, non-seulement par la loi mais déshonorés par leurs mœurs infâmes.
11 serait donc, à la fois, aussi équitable qu'utile de transformer successivement, mais le plus vite possible, les maisons d'arrêt, de justice et de cor^ rection en prisons cellulaires.
Pour atteindre le but, il ne serait pas indispensable d'attendre le vote d'une loi nouvelle sur la réforme pénitentiaire; les dépenses considérables qu'entraînerait la séparation générale dans toutes les prisons de France, empêcheraient probable- ' meut que cette loi ne fût adoptée.
Mais on pourrait obtenir un résultat en prO'^ cédant partiellement à la transformation indiquée^ et il suffirait que les départements, auxquels appartiennent les immeubles qui servent de prisons pour les inculpés de toute nature et les individus condamnés à de courtes peines, en fissent là cession à l'État, qui pourrait alors beaucoup plus facilement procéder par voie d'ensemble.
L'adoption d'une mesure de ce genre peut être décidée par les conseils généraux, et ils ne pourraient, sur une question plus vitale au point de vue de la moralité générale, utiliser les nouveaux pouvoirs que la loi leur a donnés.
Les détenus sont généralement très-bien renseignés par l'effet d'un mystère qu'il n'a pas encore été donné d'approfondir; la règle du silence est absolue, cependant tous les faits considérables accomplis sur un point quelconque, même le plus
éloigné de la prison, sont connus de tous ceux qui l'habitent.
Un crime célèbre à été commis à Lyon, à Paris, i Limoges, les détenus de Montpellier ou de Nîmes 6n connaiissent tous les détails avant la justice et ils savent même avant elle les noms des coupables.
Les détenus des maisons centrales savent donc que le forçat, au bagne, et le convict, en Galédonie, ont une existence pénale beaucoup moins pénible que la leur; ils trouvent dans cet état de choses une injustice apparente; nous sommes, discutais, condamnés à des peines moins graves que celles que doivent subir les forçats. Les travaux forcés, sur réchelle pénale, viennent après la peine de mort; pourquoi ceux qui ont ijiérité la peine la plus sévère, ont-ils une situation meilleure que la nôtre ? Le détenu de maison centrale doit dire à peu près adieu à sa famille; le convict peut faire venir la sienne auprès de lui, et il peut se marier s'il est célibataire ou veuf.
Il y a évidemment quelque chose à faire pour réparer ce qui semble une injustice.
Pour mettre un terme aux récidives, pour débarrasser le pays du personnel de malfaiteurs ambulants, libérés correctionnels, récidivistes qui encombrent les maisons centrales dans la proportion de 60 pour 100, il faut compléter au plus tôt la loi de 1854 et rétendre aux détenus correctionnels.
Tout homme condamné à plus d'un an de prison pourrait être transporté en Algérie; les régions du
sud contiennent d'immenses contrées inhabitées' dans lesqueyes la fertilité du sol, Tombrage de nombreuses et vastes forêts, la salubrité du climat permettraient la fondation de plusieurs établissements qui seraient vite prospères.
Les condamnés correctionnels auraient, après la libération, à passer dans la colonie un temps égal à celui de leur condamnation; ceux qui se conduiraient bien pourraient obtenir une concession de terrC) temporaire d'abord, définitive ensuite; ih pourraient faire venir leur famille.
Il est certain que si sur un point quelconque de TAlgérie on fondait un établissement agricole pénitentiaire expérimental, on pourrait en peu de temps porter son personnel au grand complet en deman« dant dans les maisons centrales les détenus de bonne voloHté, et on pourrait faire un choix, parmi les mieux notés, d'hommes qui seraient heureux après avoir échoué dans la mère-patrie d'aller se reconstituer une existence nouvelle avec leur fa. mille, dans un pays nouveau pour eux et qui ^st encore la terre française.
La seconde catégorie de convicts pourrait être confiée en qualité d'ouvriers aux colons libres.
Quant aux mauvais sujets incorrigibles, pourquoi ne leur imposerait-on pas l'obligation de rester dans la colonie pendant tout le temps durant lequel ils seraient placés sous la surveillance.
Il importe de prescrire au plus vite des dispositions légales dans le sens que nous venons d'indiquer, car rien n'est plus urgent que de débarrasser
le sol de la patrie d'une armée roulante de malfai'» teurs sans domicile, qui constitue un danger permanent pour l'ordre public et pour la sûreté individuelle.
On comprend enfin que la suppression des maisons centrales et leur remplacement par des colonies correctionnelles d'adultes enlèveraient un argument à tous ceux qui prétendent que le travail des prisons fait réellement tort aux ouvriers libres.
Le bagne de Toulon, le seul établissement qui renferme aujourd'hui les condamnés aux travaux forcés, n'a plus qu'un personnel très-restreint et dont on doit désirer ardemment la disparition complète.
Relativement et excepté le costume qui est hideux, l'accouplement à la chaîne qui n'est plus de notre temps, le sort du condamné au bagne est beaucoup moins épouvantable que celui du détenu dans la maison centrale.
Le bagne, établi dans une dépendance de l'arsenal, est beaucoup moins important qu'on pourrait croire. C'est une petite cour et à la suite une vaste et longue galerie dans laquelle sont établis les lits de camps sur lesquels les forçats passent la nuit; accouplés deux à deux par une chaîne en fer qui lie la cheville de l'un à celle d'un autre. A part l'horreur de cette promiscuité forcée, puisque l'un ne peut rien faire sans l'autre, les forçats accouplés ont une assez grande facilité de circulation; ils parcourent tout l'arsenal, appliqués à des travaux qui seraient peu^étre pénibles s'ils n'étaient déri-
soires, car là où un ouvrier libre porterait le^ fardeau, on y met quatre ou cinq forçats ; ceux qui ont, par leur conduite, obtenu la faveur de n'être pas accouplés, sont néanmoins rivés à une petite chaîne terminée par un boulet et qu'ils attachent à leur ceinture, ces condamnés sont dix fois moins malheureux que les détenus des maisons centrales. Les uns sont employés comme bateliers, d'autres au service intérieur des cuisines, infirmeries; d'autres enfin sont chargés de l'exhibition et de la vente des menus objets qu'on offre aux visiteurs et qu'on vend dans un petit bazar oh beaucoup d'objets, travaillés à Paris, sont vendus à Toulon comme produits du bagne.
Le forçat à Toulon se trouve en contact complet avec une population libre très-nombreuse; il peut parler tant qu'il lui convient, il peut fumer et son alimentation est fortifiée, plusieurs fois par semaine, par des distributions de vin.
La direction du bagne appartient à un commissaire général de la marine qui, ne s'étant probablement jamais occupé avant sa nomination des questions pénitentiaires, n'apporte pas à ce service spécial la connaissance du personnel qui lui est confié.
Mais il faut qu'une amélioration prochaine atténue ce que le régime actuel contient encore d'antipathique à nos mœurs; si Tenchaînement du criminel est indispensable à la sûreté de la garde, il faut supprimer l'accouplement, supplice atroce, et appliquer à tous les forçats qui circulent dans l'arsenal la faveur de la chaîne personnelle.
Les forçats occupés dans Tarsenal ne donnent à la marine qu'un travail dérisoire; il faut diminuer l'effectif du dépôt de Toulon; profiter de sa bonne situation sanitaire qui est, paraît-il, exceptionnelle, pour y conserver les condamnés, trop âgés ou trop infirmes pour être expédiés au-delà des mers, et ne laisser, en passage, au bagne actuel, que le plus petit nombre possible dMndividus valides qui perdent, en travaillant si peu sérieusement, les habitudes laborieuses qu'ils pouvaient encore avoir.