‹ Les populations dangereuses et les misères socialesChapitre 5 sur 59 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

LA TBANSPORTATION

La Guyane. — Gayenne, iosuccés des premiers essais de colonisation. — La nouyelle Calédonie. — Nouméa. — L'Algérie. — Saccôs de la colonisation en Galédonie. — DivisioQ des conyicts en quatre groupes. — Facilités données aux bons sujets pour faire venir leur famille et pour leur établissement en liberté.

Le succès de la transportation établie, il y a plus d'un siècle, par la loi anglaise^ celui des colonies de Botany-Bay et de Sidney avaient déjà indiqué aux moralistes français qu'il y avait une imitation sérieuse à tenter.

Des arguments puissants et de divers ordres s'imposent, en effet, à ceux qui étudient les questions sociales, et démontrent non-seulement l'utilité mais encore l'urgence de l'envoi hors du con-

tinent des malfaiteurs de toute espèce qui, sur le sol natal, passent totalement leur existence en prison.

Le ministère de la marine avait^ de longue date, le service des bagnes dans ses attributions; aussi est-ce à lui qu'on confia les premiers essais de transportation des condamnés aux travaux forcés.

Au début de Texpérimentation, on offrit la transportation comme une faveur aux forçats en cours de peine, et plus de trois mille d'entre eux acceptèrent avec empressement FoiTre qui leur était faite ; on leur garantissait que dans la colonie ils ne seraient plus accouplés deux à deux à une chaîne, qu'ils ne seraient plus attachés pendant la nuit et qu'une liberté relative leur serait donnée. Les hommes devaient être employés au travaux d'utilité publique et à la culture de la terre, et après deux ans de bonne conduite, ils pouvaient être engagés hors des pénitenciers, chez des cultivateurs; ils pouvaient enfin contracter mariage et obtenir une concession de terrain susceptible, après dix ans, de devenir définitive.

Le décret constitutif de 18S2, dû à l'initiative de M. Th. Ducos^ alors ministre de la marine, donnait aux familles que les condamnés avaient laissées en France, la faculté d'aller les rejoindre; mais en compensation, le décret obligeait ceux qui étaient condamnés à moins de huit ans de travaux forcés, à passer dans la colonie, sans pouvoir rentrer en France, un temps égal à celui de leur condamnation. Quant à ceux qui étaient condamnés à plus

de huit ans, le retour leur était à jamais interdit, et ils devaient resterdans la coloniejusqu'à la mort.

Ces derniers points étaient, on le comprend, la base du décret, qui avait pour but principal d'éloigner de F/'ance les populations supposées les plus dangereuses^ les forçats libérés.

La loi de 1854 vint donner à cette réforme pénitentiaire une forme définitive.

Pour dire la vérité^ il faut reconnaître que la Guyane, choisie pour recevoir le premier établissement de condamnés, n'a pas offert de conditions satisfaisantes.

Les forçats partirent de Brest le 31 mars 1852, au nombre de 301 ; les envois se succédèrent, et à la fin de 1866, ils avaient atteint le chiffre de SI. Au furet à mesure de l'arrivée de nouveaux venus, on s'était préoccupé avec soin de les caserner ou de leur trouver du travail.

L'exploitation de vastes forêts vierges situées à quelques lieues de Cayenne^ sembla d'abord devoir donner à la fois un travail fructueux et une occupation sans danger pour la santé des ouvriers, ensuite la. culture du coton et celle du café fureat organisées sur les terres basses.

Les essais ne furent pas heureux; des maladies épidémiques sévirent surtout sur les colons occupés au travail des forêts ; les colons ruraux eux-mêmes ne furent pas épargnés^ et ce ne fût qu'en 1858, lorsque l'établissement du Maroni fut créé, qu'on put commencer sérieusement l'expérience du nouveau régime pénitentiaire.

Les colons industriels casernes dans la ville de Cayenne et qui étaient employés à des travaux industriels, étaient seuls restés dans une bonne situation sanitaire ; leur existence, améliorée par le produit d'un travail rémunérateur et par une habitation salubre, avait été toujours meilleure que celle des colons ruraux visiblement découragés par la maladie pendant les premières années.

Les condamnés à la résidence perpétuelle qui, au début, se montraient réfractaires au travail dans l'espérance d'un rapatriement, commencèrent, en 1858, à reconnaître que la loi serait appliquée sérieusement et qu'ils ne seraient pas rapatriés; ils se décidèrent à se mettre sérieusement à l'ouvrage.

Les évasions baissèrent de plus de moitié. L'administration favorisa par des envois de femmes la multiplication des ménages nouveaux; elle étendit, dans de^grandes proportions, le transport de France à Cayenne des femmes et des enfants des libérés, en attribuant à chaque famille une concession de terre proportionnée au nombre de ses membres.

Malgré ce succès relatif succédant aux longs mécomptes des premières années, le Gouvernement se décida à ne plus diriger vers la Guyane de nouveaux courants de transportatiori européenne.

On résolut d'y laisser le personnel existant de colons et de libérés, mais de n'y envoyer à nouveau que les Arabes et les condamnés de race noire appartenant à nos colonies, dont le tempérament s'accommode mieux que celui des Européens du cli* mat chaud de cette contrée.

L'abandon de Cayenne n*a point arrêté les essais de colonisation et de transportation, et les forces vives de la marine se sont reportées sur la Nouvelle-Calédonie dont la douceur et la salubrité du climat, dont le sol fertile se prêtent à la fois aux cultures de l'Europe et à celles des tropiques.

Le premier convoi pour la Nouvelle-Calédonie, composé de 210 condamnés astreints à la résidence perpétuelle, partit de Toulon le 2 janvier 1864 et arriva le 9 mai à Nouméa.

L*île iVoti, en face la rade^ fut choisie comme lieu de dépôt général.

Le second convoi^ qui devait fournir les moyens de procéder à des installations plus importantes, quitta la France en janvier 1866 pour arriver à la colonie en juillet suivant.

Pendant la période écoulée du 8 mai 1864 jusqu'à la fin de 1865, la situation sanitaire dépassa toutes les prévisions.

On trouve dans la Nouvelle-Calédonie une position très-supérieure à celle de Toulon réputé, jusqu'alors, comme étant rétablissement pénitentiaire le plus salubre de la métropole.

Voici comment la marine a successivement organisé ses différents services :

A leur arrivée, les condamnés subissent un temps d'épreuve à Tile Nou avant de passer sur la grande terre.

ils sont divisés en quatre catégories principales d'après leur passé et leur conduite depuis leur entrée au bagne de Toulon, et ceux qui composent

les trois preroières obtiennent trè&-vile des adoucissements à leur peine. <

Le transporté du premier groupe reçoit une concession dont l'étendue est proportionnée à ses besoins; on lui fournit les outils qui lui sont nécessaires; le régime disôiplinaire est adouci et l'action du directeur sur lui est analogue à celle qu'exerce Le maire de village sur ses administrés.

Le transporté du second groupe reste sous le coup de la discipline administrative dans de certaines proportions; sa situation est celle de Tindividu placé sous la surveillance de la haute police, eD France : il est astreint à se présenter, il ne peut s'al^senter sans permission, il fait un stage agricole; il s'engage chez des particuliers comme ouvrier auxiliaire, il est nourri et entretenu par eux, il reçoit un salaire de quarante centimes par jour^ et il peut pour ses dépenses courantes en dépenser dix.

Le contact et l'emploi de ces condamnés n*a, contre toute prévision, ni éloigné, ni effrayé les colons libres, qui sont très-satisfaits de trouver une main d'œuvre à bon marché.

Le troisième groupe est concentré à l'île Nou et travaille pour le compte de la direction aux différents services publics.

Quant aux incorrigibles qui composent la quatrième catégorie, ils sont internés à Kanalo, où ils subissent le régime complet du bagne de Toulon, sans liberté, sans salaire, et soumis aux travaux les plus pénibles.

Au 31 décembre 1867, l'effectif de la colonie pé^

nitentiaire de la Nouvelle-Calédonie comptait 967

condamnés présents; 377 dans la première classe,

394 dans la seconde^ 250 dans la troisième, et seule-

^ ment 46 dans la dernière.

56 avaient depuis leur arrivée monté d'une classe; 42 étaient redescendus.

La plus grande partie des individus composant lestroi3 premières classes étaient encore dans, la période d'épreuve, mais on pouvait déjà fonder dés espérances sérieuses sur leur conduite.

. A cette époque, la production était minime encore et le travail à la tâche était payé aux colons au moyen de suppléments de vivres.

La physionomie des différents ateliers était trèsbonne^ et l'établissement de travail réservé aux colons du premier groupe était appelé à prendre un grand essor et à faciliter les colonies de famille, qui sont l'objectif principal de l'administration comme la source la plus certaine de la moralisa tion.

L'état sanitaire à la Nouvelle-Calédonie est remarquablement bon; la proportion des malades est inférieure à celle des établissements pénitentiers les plus salubres de toute la France.

Pour ne pas rencontrer^ par la longueur de là traversée qui est de six mois et par le changement de climat, des conditions mauvaises de santé, on ne transporte plus de condamnés au-dessus de rage de quarante^cinq ans.

L'administration de la marine ne s'est pas seule-

ment préoccupée de Tétat matériel des condamnés qui lui étaient confiés, elle a donné également tous ses soins à leur moralisation ; et pour résumer d'un mot le résultat de ses efforts en ce sens, nous dirons que, parmi les condamnés qu'elle a recommandés à la clémence du Gouvernement pour obtenir des grâces, elle a fait figurer plusieurs forçats qui avaient été classés au bagne parmi les incorrigibles.

Nous avons vu que l'objectif principal de l'administration était la constitution de la famille pour les colons.

Depuis plusieurs années, les transportés de la première catégorie, pour lesquels des installations agricoles ont été préparées, sont autorisés à faire venir leurs familles de France; il faut bien le dire, jusqu'à présent les demandes des familles sont restées inférieures aux offres de l'administration^ mais cela n'a rien qui doive surprendre ; c'est de la réussite des premiers essais que doit naître le mouvement général, et Ton doit attendre sans inquiétude le résultat de cette épreuve nécessaire.

La constitution des familles doit avoir également lieu par les mariages des célibataires colons des deux premiers groupes. Pour arriver à ce but désirable, l'administration a fait, comme elle l'avait fait pour la Guyane, appel à toutes les femmes célibataires ou veuves détenues dans les maisons centrales, ou libérées et disposées à venir tenter dans les colonies une union que leurs antécédents rendaient difiicile dans la mère-patrie.

L'un des premiers obstacles à la progression d établissements agricoles delà Nouvelle-Calédonie, été 1 impossibilité de mettre le nombre des femme en rapport avec celui des hommes.

Cependant, dans les dernières années, les convoi s'étaient multipliés rapidement pour la Guyane, et au 31 août 18S8, 212 femmes avaient été amenées à Cayenne sur leur demande.

Mais déjà ces demandes sont devenues plus nom* breuses et plus générales pour la Nouvelle-Calédonie; elles n'émanent plus seulement des femmes condam* nées aux travaux forcés et des réclusionnaires, mais encore des femmes qui ne sont condamnées qu'à l'emprisonnement, et qui sollicitent la transporta* tion comme une faveur; le sentiment de leur avenir perdu les pousse à quitter leur pays où la misère et le mépris public les attendent à leur sortie de la prison.

L'expérience a donné lieu de constater que les unions contractées avec des filles condamnées pour infanticide ont généralement mieux réussi que les mariages avec des filles condamnées pour volet surtout avec les récidivistes; mais ce qu'il importe avant tout de faire ressortir^ c'est que tous ces mariages de condamnés entre eux donnent généralement de très*bons résultats.

La vie en commun dans les prisons favorise les passions les plus mauvaises, d'un autre côté Tiso* lement effraie et paralyse; l'homme, c'est une vérité biblique, ne doit pas vivre seul, surtout l'homme qui travaille à la terre; entre la promiscuité de la

prison et Tisolenient de la^ellule, le salut du libéré

réside uniquement dans ]a famille; une femme

et des enfants qui l'entourent, une terre qui lui

promet la récompense de ses efforts et de ses péni*

blés travaux, doivent lui faire oublier ses erreurs

j>assées et la patrie qu'il ne reverra plus.

Quand la femme vient avec ses enfants rejoindre son mari, on lui donne un secours de cinquante francs pour elle et de vingt-oinq francs pour chacun de ses enfants ; nous avons dit que le voyage de la famille est entièrement gratuit sur les navires de l'État, et que même le prix des places sur les chemins de fer est payé par le ministre de l'intérieur; les familles venues de France, ainsi que les nouveaux ménages, reçoivent des vivres pendant deux ans.

Après avoir conduit la famille auprès des condamnés, après avoir assuré son existence pendant la première période, l'administration transporte en outre, gratuitement, la correspondance des condamnés; elle a créé pour eux un service d'articles d'argent afin que les secours puissent leur arriver facilement.

Un point sur lequel le succès de la Nouvelle- Calédonie paraît aussi devoir dépasser les prévisions, c'est celui des dépenses.

On avait supposé d'abord qu'en raison de l'éloignement considérable de la colonie, les approvisionnements se feraient à des conditions plus onéreuses qu'à la Guyane, et qu'il y aurait du côté de la dépense d'entretien des hommes une augmenta-» tien assez sensible.

Or, d'après les communications du Gk)uvernement, la ration de chaque colon ne coûtera pas plus de 90 centimes, c'est-à-dire le même prix qu'à la Guyane.

Des cultures potagères permettent de remplacer les légumes secs par des vivres plus sains et moins coûteux. La salubrité du climat permet également de substituer, pour une partie, le maïs au froment et le tafia au vin.

En résumé, il résulte des renseignements officiels les plus récents sur la question de la transportation, que les essais de colonisation tentés à la Guyane n'ont pas réussi; la transportation a été éprouvée par un grand nombre de maladies; de nombreux mécomptes ont été constatés sur la production du travail; aussi, dans cette situation qui nécessite une grande prudence, l'administration de la marine a-telle résolu de ne plus amener de nouveaux Européens dans les établissements pénitentiaires de la Guyane ; ils seront abandonnés aux colons et aux libérés qui ont pu s'y acclimater, et la Guyane ne recevra d'hôtes nouveaux que les Arabes et les condamnés de nos colonies qui s'habituent parfaitement au climat de Cayenne.

Quant à la Nouvelle-Calédonie, au contraire, tous les résultats acquis permettent d'espérer que l'établissement pénitentiaire pourra s'y développer avec toute les chances de grand succès.

Pour qui compare la situation des colons transportés en Calédonie avec celle des détenus des maisons centrales placés sous le joug d'une disci-

pline si sévère, on arrive vite à se demander s'il ne serait pas juste d'appliquer aux seconds les mêmes mesures qu'aux premiers.

Sans doute, le transport des condamnés à une colonie séparée du continent par six mois de traversée, constituerait une lourde dépense pour FÉtat; mais ne pourrait-on établir des colonies pénitentiaires beaucoup plus près, en Algérie par exemple? 11 y a là, vers le sud, de vastes étendues de terres sans habitants; ne pourrait-on pas, pour commencer lesépreuves, demander dans les maisons centrales les condamnés de bonne volonté qui préféreraient aller vivre loin de leur pays, mais dans un état de liberté relative, plutôt que de rester sous la discipline de fer de la maison centrale?

L'Algérie est assez voisine de la mère-patrie pour que tous les condamnés à plus d'un an de prison puissent y être conduits et divisés en trois ou quatre groupes comme les forçats. On donnerait aux correctionnels et aux réclusionnaires des facilités d'établissement en raison de leur bonne conduite. Les mauvais sujets seraient seuls conservés dans les établissement clos; les bons, au contraire, pourraient être placés soit à titre d'ouvriers, chez les colons libres, soit dans les services de l'administration.

Les récidivistes des petites peines encombrent les maisons d'arrêt, ne pourraient-ilspoini, eux aussi, être expédiés en Algérie? Notre colonie manque de bras, ne serait-ce pas un moyen puissant de lui en fournir en grand nombre et à bon marché ?

Des facilités données aux nouveaux colons de r Algérie, analogues à celles accordées aux condamnés de rOcéanie pour faire venir leur famille ou pour se marier, contribueraient vite à améliorer ki situation morale d'une population qui constitue aujourd'hui l'un des dangers les plus grands pour Tordre social.

On objecterait en vain que l'Algérie, relativement beaucoup plus voisine de la mère-patrie, permettrait des évasions multipliées; mais il serait toujours possible de reprendre les évadés et de les envoyer ensuite dans la colonie réservée aux forçats et d'où il est impossible de s'évader. '

La direction du service des prisons et des établissements pénitentiaires au ministère de l'intérieur a la bonne fortune d'avoir aujourd'hui à sa tête un homme de mérite, qui connaît admirablement bien toutes les questions relatives à la répression pénale; il a déjà beaucoup fait pour l'amélioration du sort et pour la moralisation du personnel qui lui est confié, pour l'établissement des quartiers d'amendements la séparation des prisonniers et des réclusionnaires, celle des récidivistes de ceux qui sont en prison pour la première fois. Il s'occupe de mener à bonne fin l'œuvre qu'il poursuit avec son excellent collaborateur pour fonder une société de patronage réservée aux libérés adultes.

Ces travaux, ces décisions, ces projets doivent avoir certainement les plus heureux résultats. Nous croyons cependant qu'on pourrait en obtenir de plus complets en empruntant à la marine son

système pour organiser, en Algérie, des colonies lestinées aux détenus des maisons centrales ; Texpérience serait d'autant plus facile, que le ministre de l'intérieur possède aujourd'hui dans ses attributions une direction de l'Algérie avec laquelle le service 3es prisons pourrait s'entendre à l'effet de tenter des essais de transportation et de colonisation dont la mère-patrie et la colonie elle-même ne pourraient que profiter l'une et l'autre.

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