‹ Les populations dangereuses et les misères socialesChapitre 6 sur 59 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

EFFICACITE DBS PEINES

Nombre, &ge et état dvil des récidivistes. — Nécessité d'instt-^ tations de patronage pour les adultes et pour les jeiues déta^ nus. — Développement et encouragement de l'émigratioO des condamnés libérés.

L'augmentation toujours croissante du nombre des récidivistes doit préoccuper vivement l'administration et tous ceux qui s'intéressent aux questions sociales.

Les répressions établies par nos lois pénales sont-elles impuissantes, la punition est-^l]e inefficace? Les coupables sont-ils endurcis et irrévocablement engagés dans la voie du crime? La durée des peines est-elle trop courte? Le système péniten-

liaire ne remplit-il qu'imparfaitement son but? Le libéré est-il trop brusquement exposé, sans appui ni protection, aux tentations du mal?

La cause de cette augmentation inquiétante doitelle être imputée au condamné seul ? La société doit-elle, au contraire, prendre sa part dans la responsabilité ?

Telles sont les questions que nous nous proposons d'examiner successivement lorsque nous aurons constaté la gravité du mal en donnant les chifFres officiels à Fappui.

Plus des six dixièmes des malfaiteurs arrêtés à Paris sont des repris de justice, et le plus grand nombre d'entre eux n'a pas encore atteint sa majorité civile.

La récidive s'étend aux enfants, aux jeunes détenus.

Sur 100 jeunes garçons qui ont passé plus d'un an dans les colonies correctionnelles, 17 ont été traduits de nouveau devant la justice, dans la période de 3 années qui a suivi leur sortie de la maison; le nombre n'est que de 11 pour 100, parmi les enfants détenus dans les colonies privées.

Sur 2,813 jeunes détenus mis en liberté pendant les années 1867, 1868 et 1869 ; 287 étaient tombés en récidive avant 1870, dont 18 accusésde vols qualifiés, 196 de vols simples ou d'escroquerie, 46 de vagabondage et de mendicité, 27 d'autres délits.

Pendant même la durée de la peine, 478 garçons avaient été en correction une fois; 150, deux fois; 49, trois fois; 18, quatre fois et 18, cinq fois. Pour

les jeunes filles, 44 aTaient été reprises une fois; 8, deux fois; 4, trois fois et 2, quatre fois.

Total : o22 enfants pour une seule récidife ; 158 pour deux, 53 pour troi^, lO pour quatre et cinq.

Si après les jeunes détenus, on se préoccupe des adultes, on peut dire d'une manière générale qu'au minimum, la moitié des hommes et les deux cin^ quièmes des femmes n'entrent dans les maisons centrales qu'après avoir subi dans les prisons dé* partementales des peines de courte durée . Sur 4,189 accusés venus devant les cours d'assises, en 1869, on pouvait compter 1,780 récidivistes; 574 ont été condanmés à nouveau pour crimes contre les personnes; 1,206 pour crimes contre la propriété.

Sur 160,079 prévenus traduits dans le cours de la même année devant la police correctionnelle, 60,129 étaient des récidivistes; 27,508 d'entre eux étaient prévenus de délits contre la propriété.^ et 32^561, de délits contre les personnes,

£n général, ce sont, pour l'un et l'autre sexe, les condamnés à l'emprisonnement qui ont les antécédents les plus mauvais; le total des récidivistes hommes s'élevait à 43 pour 100^ celui des femmes, à 25 pour 100.

Le plus grand nombre de récidives sont constatées pendant les deux années qui suivent le jour de la libération; les rechutes sont toujours plus fréquentes de la part des hommes que des femmes, et c'est dans les quatre maisons centrales d'hommes qui renferment surtout les individus condamnés à

Paris, que se trouvent les récidivistes les plus nombreux.

Nous l'avons dit, presque tous les récidivistes sont très-jeunes; ce résultat semblerait prouver contre l'éducation des colonies correctionnelles et surtout contre celle des établissements de l'État.

Il importe pour être juste de tenir compte de ce fait en faveur des colonies de l'État, que lorsqu'un établissement privé possède un ou plusieurs jeunes garçons dangereux ou incorrigibles, il a le soin de le faire transférer dans une maison du Gouvernement; c^est ainsi qu'à Mettray, notamment, et pen^ dant une seule année^ l'habile directeur de cette colonie, fit partir une trentaine de mauvais sujets non susceptibles de moralisation et d'amendement, 6t qui ont dû évidemment figurer au compte des récidives^ à la charge des colonies du ministère de l'Intérieur.

£q somme, qu'il s'agisse des jeunes détenus libérés^ des libérés des maisons centrales, ou des mai^ sons de justice, il faut admettre ce point que o'est la libération qui forme la question la plus grave de toutes celles qui sont relatives au système péniten-* tiaire.

Tant qu'un individu subit sa peine, il ne saurait être un embarras grave ou un danger sérieux pour la société; il ne constitue qu'une dépense, et nous avons vu dans les ch^ipitres précédents, qu'elle n'est pas considérable.

Le dunger, l'embarras n'existent que le jour où l'ancien détenu redevient libre et maîtbe de ses ac-

tions^ quand après avoir dépensé le faible pécule qu'on lui donne lors de sa sortie de la maison pénitentiaire, il se présente à la ferme, à Tatelier pour demander du travail, et qu'il est partout repoussé faute d'être connu ou de pouvoir donner des références satisfaisantes.

Ce serait pis, peut-être, s'il était connu, car To" pinion publique est peu disposée à accueillir celui qui a subi un châtiment, quelle que soit, d'ailleurs, la sincérité de son repentir.

Que peut donc faire le libéré quand il a épuisé ses ressources? Il ne trouve pas de travail, il ne peut que tomber en récidive!

Avant d*entrer en prison, il avait une profession, une industrie, une place ; depuis sa sortie, il n'a plus aucun moyen d'existence; il ne peut trouver de travail, comment pourra-t-il vivre? II mendiera d'abord^ seul et isolé, il cherchera ensuite à retrouver des camarades de prison ou à rencontrer des gens dans sa situation, ayant, comme lui, déclaré la guerre à la société ; il joindra ses efforts aux leurs pour assurer sa triste existence par tous les moyens possibles, même les plus criminels. Il faut bien qu'il mange 1

11 sera d'abord mendiant, puis vagabond, probablement voleur, et enfin, condamné récidiviste.

Telle est Torigne des associations de malfaiteurs.

Le moraliste doit donc se préoccuper de cette grave question des condamnés libérés qui, nous venons de le voir, sont une des menaces permanentes pour l'ordre social.

Cette nécessité d'assurer au lendemain de sa mise en liberté l'existence matérielle des libérés, a frappé d'autres imaginations que la nôtre.

Plusieurs sociétés de patronage se sont créés dans le but de venir en aide aux jeunes détenus libérés. L'une de ces sociétés, celle qui concentre ses efforts sur les enfants du département de la Seine, a rendu déjà de grands services, mais il faudrait étendre une action du même genre à tous les enfants, garçons ou filles, qui sortent des colonies correctionnelles.

Un bon esprit, un homme de bien, auquel le service des jeunes détenus doit beaucoup d'améliorations, et qui s'occupe aujourd'hui des adultes, a eu l'heureuse idée de fonder une société de patronage par les libérés adultes. Cette société, qui est actuellement en voie de formation et qui se propose de venir en aide à ses patronnés en leur donnant des secours et en favorisant leur placement à la sortie des prisons, est appelée à rendre les plus grands services, surtout si elle peut venir en aide à ceux des condamnés qui seraient disposés à émigrer et à partir pour les pays dans lesquels, étant inconnus, ils pourraient oublier et faire oublier aux autres les erreurs et les crimes qui les ont exposés aux châtiments de la justice.

11 est, en effet, indiscutable que le moyen le plus efficace de moralisation pour les libérés est l'émigration volontaire ou obligatoire. La société, dont M. Jules de Lamarque organise le fonctionnement, ne saurait donc être trop vivement encouragée.

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