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Montesquieu. Esprit de^ Içis, XVlIf

TRIBUS DU RITE DE l'iNHUMATION 297

coursiers furent leur luxe, dont ils voulaient conserver l'apparat dans la vie d'outre-tombe. Aussi recueille-t-on dans leurs tombeaux leurs cadavres entourés de ces objets qu'ils avaient toujours portés dans le cours de leur existence terrestre.

. Ils sentirent encore davantage l'importance des perfectionnements de leur outillage militaire lorsqu'ils furent en contact avec les peuples montagnards, si intrépides pour la défense de leur sol péniblement défriché ; les légendes de l'époque héroïque nous en donnent la preuve lorsqu'elles nous représentent l'étranger Cadmos arrivant en Béotie et apprenant à ceux qui l'entourent l'art de forger le métal dont on fait les belles armures.

2. Ce goût de la guerre, né sans doute dans les régions boréales, développé par l'expansion des tribus, semble avoir subsisté dans tous les groupes du rite de l'inhumation. Bien que ces groupes se soient localisés et aient constitué, par leur résidence dans des pays divers, des nationalités à aptitudes variées, résultant du climat et de la nature du sol, ils n'ont pas perdu cette qualité essentielle de leurs ancêtres.

Nous la retrouvons chez ces hordes qui abordent les rivages de la mer du Nord, s'emparent de la [vallée du Rhin et du Haut-Danube, se répandent sur le nord-est, l'est, le sud-est et le centre de la Gaule. Les tombeaux, qu'elles ont laissés sur leur parcours, nous font connaître les sépultures de leur chef, enseveli, avec ses armes et les insignes de son pouvoir, sur son char de guerre. Ils nous montrent aussi l'équipement plus modeste du soldat que la mort n'a pas séparé de son glaive, de sa lance et de ses flèches.

3. Lorsque, après avoir traversé le Caucase en écartant de leur route les énergiques montagnards adeptes de la crémation, les tribus du rite de l'inhumation ont occupé les

territoires de la Syrie et de la Mésopotamie, elles ont rencontré un milieu bien différent de celui où elles avaient vécu jusque-là. Aux froids si rigoureux de l'Asie Centrale succédaient pour elles les chaleurs torrides et le vent brûlant du désert. Les races, qui se formèrent dans des conditions climatériques si nouvelles, devaient en subir rinfluence et prendre des habitudes de paresse ; cependant elles ont conservé les aptitudes guerrières que leur ont léguées leurs ancêtres. En Asie antérieure et dans le nord de TAfrique, leurs descendants ont été capables d'entreprendre de longues guerres et même d'assurer leur prépondérance pendant de nombreuses années.

L'amour de la guerre et la soumission absolue à des chefs qui les dirigeaient dans les combats, semblent donc les qualités comYnunes à tous les peuples qui descendent de cette antique confrérie dont les croyances se manifestaient par le rite funéraire de l'inhumation.

4. La guerre avait développé encore chez ces populations des instincts cruels. Les sacrifices humains, dont on reconnaît les restes dans les sépultures, sont une manifestation d'un état de barbarie peu compatible avec les relations pacifiques entre tribus d'origine différente. Cependant nous avons constaté qu'en Thrace, dans les Balkans, dans les Alpes, en Italie, un tel accord avait existé. L'association, faite à Hallstatt, entre les partisans des deux rites funéraires, n'implique aucune infériorité d'une secte à l'égard de l'autre ; elle révèle une certaine tolérance inconciliable avec le caractère des derniers venus. Or la tolérance est une faiblesse ou le résultat de la dissimulation : on ne peut admettre le premier mobile chez des races guerrières ; il faut donc en conclure que ces dernières ont été douées d'un tact particulier qui leur a permis de s'insinuer dans les bonnes grâces de leurs voisins puissants 0t qu'elles ont su tirer parti de tou$ le3 avantages que peut

]^rocurer une alliance utile. Dans ce but, elles ont évité de froisser la conscience de leurs associés par la manifestation de certaines pratiques.

Cette aptitude nouvelle des tribus du rite de Tinhumation explique leurs progrès dans le monde entier. Lorsqu'elles ont été en contact dans le nord avec des populations maritimes, elles se sont mélangées avec elles pour apprendre Tart de naviguer loin des côtes et pour se transporter dans de nouvelles contrées où elles ont pu exercer leur métier de pirates. Eu Orient, elles ont rencontré des pasteurs et des marins; elles se sont servies des premiers pour transporter dans le désert, par des caravanes, les parfums et les métaux précieux de l'Inde, qu'elles ont répartis, dans le monde méditerranéen, à l'aide des vaisseaux des seconds. Par ce procédé, sans autre fatigue que leurs combinaisons, elles ont accaparé la plus grande part des bénéfices.

Leur audace développa chez elles les instincts du pirate ; leur astuce ceux du commerçant. C'est par ces deux qualités qu'elles ont acquis dans le monde une prépondérance dont les sociétés actuelles ressentent encore l'influence.

Résumé et Conclusions.

1. L'étude des tombeaux, d'après les fouilles archéologiques, nous a révélé Texistence, dans les temps antérieurs à Thistoire, de trois rites funéraires bien distincts.

Le premier a consisté dans le dépôt, sous des chambres faites avec de gros matériaux, des ossements préalablement dépouillés de leurs chairs. L'ossuaire était établi de ma^ nière qu'il pût résister à toutes les causes de destruction possibles. Les difficultés qu'avaient éprouvées les constructeurs pour élever ces monuments gigantesques qu'on appelle des dolmens, faisaient admettre par les sectateurs de la religion mégalithique que la demeure édifice pour les morts durerait éternellement comme les ossements, qui y étaient déposés. Pour eux, en effet, ces ossements qu'on ne voyait pas soumis aux causes d*altération rapide qui détruisent les parties charnues du corps humain, étaient des substances spéciales que la décomposition ne pouvait atteindre. Placer ces ossements immortels dans les habitations indestructibles était assurer aux défunts le repos éternel.

Une autre religion imposait à ses adeptes des convictions différentes. Le cadavre était Tenveloppe d'une matière subtile, retenue dans ce monde par les attaches corporelles* Il fallait supprimer ces dernières pour permettre

30â LES POPULATIONS PRIMITIVES

à Im partie, subsistant seule vivante, de s'élever au pays des ancêtres. L'mgent capable d'opérer un tel miracle était le feu qui transforme les substances solides, tendant toutes à tomber sur la terre» en des vapeurs qui s'élèvent vers le ciel, vers cette région où brille le feu par excellence, le soleil, source de la vie dans le monde organique.

Aussi plaçait-on le mort sur un bûcher pour réduire son cadavre en cendres. Dégagée de ses liens terrestres, Tombre, échauffée par les rayons du feu, s'envolait vers le pays des hommes pieux.

Mais cette ombre conservait une forme identique k celle qui avait caractérisé le défunt pendant sa vie; il fallait qu'elle apparût avec honneur au pays des ancêtres, qu'elle portât avec elle ses vêtements de grande cérémonie, ses armes, les insignes du rang qu'elle occupait ici-bas. Pour la parer, on brûlait avec le cadavre l'équipement et les ornements dont on dégageait par ce procédé les images sans pesanteur que l'ombre pouvait transporter avec elle dans ses voyages aériens.

Cependant, la forme légère, sous laquelle persistait la personnalité du défunt, ne se désintéressait pas des événements qui se passaient sur cette terre ; elle venait, lorsqu'elle y était invitée, auprès de ceux qu'elle avait aimés. Le rendez -vous qu'elle afiTectionnait était le tombeau qui rappelait son nona aux nouvelles générations et qui renfermait ce qui restait de son enveloppe terrestre.

On recueillait donc les derniers résidus de la combustion et on les enfouissait sous un monument qui recevait les hommages des membres de la tribu et même ceux des étrangers.

Le troisième rite funéraire observé est celui de Tinhuixiation.. Le caidavre était simplement déposé en terre, protégé plus ou moins par un caveau, un cercueil, des terres ou des pierres accumulées, qui le défendaient contre les

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS d03

intempéries des saisons, la cupidité ou la haine des survivants et la voracité des bêtes fauves. Bien que, dans la plupart des cas, on pourrait supposer, chez les tribus qui avaient adopté ce mode d'ensevelissement, une certaine indifTérence pour les morts abandonnés à la décomposition, on ne peut méconnaître, d'après les observations recueillies dans les fouilles, la croyance en une vie future. L'idée spiritualiste se manifeste, en effet, par les riches mobiliers funéraires trouvés dans les tombes. Les précieux ornements, les armes et le char du guerrier n'avaient pas été placés autour du cadavre dans un seul but d'ostentation* On supposait qu'ils lui seraient utiles dans son existence d'outre-tombe, de même que les chevaux qu'on enterrait avec lui et les serviteurs qu'on égorgeait pendant ses funérailles et qui devaient l'escorter et le servir dans son nouveau séjour.

Déchamement, incinération, inhumation, sont les trois seuls modes de sépulture que l'on rencontre dans les tombeaux fouillés jusqu'aujourd'hui par les archéologues. Il est assez curieux que ce fait, déduit de l'étude des nécropoles reparties sur une portion de l'Afrique et de l'Asie ainsi que sur l'Europe tout entière, ait laissé des traces dans certaines légendes populaires. M. Hue *, ancien missionnaire apostolique, dans la remarquable relation qu'il a écrite de son voyage en Tartarie et au Thibet, nous en cite un exemple qui mérite d'être signalé. Il rencontra au pays des Si-Fan ou Thibétains orientaux, un vieillard qui lui fit le récit de la chronique lamaïque sur l'origine des peuples : « Au commencement, lui dit-il, il n'y avait sur la terre qu'un seul homme ; il n'avait ni maison, ni tente, car, en ce tempslà, l'hiver n'était pas froid et l'été n'était pas chaud ; le vent ne soufflait pas avec violence ; il ne tombait ni de la pluie

1. M. Hue. Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et le Thibet»

ni de la neige; le thé croissait de lui-même sur les mon- ' tagnes et les troupeaux n'avaient pas à craindre les animaux malfaisants. Cet homme eut trois enfants, qui vécurent longtemps avec lui, se nourrissant de laitage et de fruits. Après être parvenu à une très grande vieillesse, il mourut. Les trois enfants délibérèrent pour savoir ce qu'ils feraient du corps de leur père; ils ne purent s'accorder, car ils avaient chacun une opinion différente. L'un voulait l'enfermer dans un cercueil et le mettre en terre, l'autre voulait le brûler, le troisième disait qu'il fallait l'exposer sur le sommet d'une montagne. »

Pour les Thibétains, ce dernier mode de sépulture consistait à transporter les corps sur de hautes montagnes et à les mettre en pièces pour que les corbeaux, les vautours et les autres oiseaux de proie les dévorassent plus promptement *. C'est la méthode du décharnement.

Le souvenir de ces trois types de rites funéraires s'est donc conservé chez les populations de l'extrême Orient, où se sont perpétuées avec le plus de persistance les antiques traditions. L'accord entre la légende et les observations archéologiques est un nouvel argument en faveur de nos conclusions.

2. Les rites funéraires primitifs, dont nous retrouvons les traces dans les tombeaux, ont subsisté aux époques historiques et il serait facile d'expliquer, d'après les textes, les causes qui en ont déterminé la disparition. L'influence des conquêtes et des grandes révolutions religieuses a produit la généralisation de la coutume de l'inhumation.

Il n'entre point dans le cadre de cet essai de rapporter ici l'histoire de cette transformation. Qu'il nous suffise de rappeler que le Mazdéisme avestique, dernier soutien de la coutume de décharner les morts, fut importé en Perse par

1. Samuel Turner. Ambcissade au Thibet et au Boutan. Traduction 'astéra. Paris, 1800.

des étrangers, les mages *, et que Taction de cette secte subit dans ce pays de nombreuses alternatives. L'usurpation du faux Smerdis lui permit de faire prévaloir ses doctrines; mais la chute de l'usurpateur retarda son triomphe. Artaxerxès Memnon adopta le culte de Mithra et d'Anahifa, et, à l'exemple des Sémites, éleva à ces divinités des statues et leur consacra des temples.

Alexandre et ses successeurs ne furent pas davantage favorables aux sectateurs de Zoroastre, qui ne reprirent quelque ascendant sur le peuple qu'à l'époque où les rois Parthes renversèrent les Séleucides. Sous le règne des Arsacides, le texte primitif de l'Avesta n'était plus compris ; on le traduisit en pehlvi, accepté comme idiome national chez les Perses.

Au vn* siècle de notre ère, la conquête arabe soumit la Perse au joug de Mahomet. Les Mazdéens furent relégués dans les faubourgs des villes et enfin, au xv!!*" siècle, quelques milliers d'entre eux, pourchassés, se réfugièrent à Bombay, où ils formèrent, sous le nom de Parses, des communautés qui subsistent encore.

Le rite de l'incinération, si répandu dans l'Occident de l'Europe, disparut sous l'influence du christianisme comme la coutume de décharner les cadavres avait été chassée de la Perse par l'action des sectateurs de Mahomet. Ce fut également dans l'Inde qu'il survécut. Dans cette péninsule bien défendue par des montagnes inaccessibles et par une mer que les cyclones ne permettent pas de parcourir sans danger, les coutumes antiques se sont perpétuées ; l'homme est resté fidèle au culte funéraire adopté par ses ancêtres comme il est resté fidèle à son territoire.

Partout ailleurs l'inhumation s'est substituée aux autres modes de sépulture. Son triomphe, préparé par les invasions

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