‹ Les populations primitivesChapitre 16 sur 150 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Populations mégalithiques.

I. -r L'OS lombeaux mégalithiques sont les œuvres d*une société ayant

un culte particulier des morts.

1. Le dolmen est une grotte artificielle, faite de pierres brutes, fichées en terre et recouvertes par une dalle de grande dimension, posée à plat. Lorsque les matériaux nécessaires pour rétablissement des supports d'une seule pièce ont fait défaut, on y a suppléé par des murs en pierres sèches.

La chambre ainsi formée est souvent précédée d'une allée, qui aboutit même quelquefois à plusieurs caveaux. L'ensemble est appelé alors allée couverte.

Les dolmens et les allées couvertes ont reçu encore le nom de monuments mégalithiques ou de grandes pierres (fuyotç grand, hBoç pierre). On les considérait autrefois comme des autels druidiques sur lesquels aurait coulé le sang des victimes humaines ; dans un mémoire couronné par l'Institut en 1862, M. Alexandre Bertrand a démontré qu'ils étaient des monuments funèbres.

i LES POPULATIONS PRtMtTiVES

Les dolmens, que Ton rencontre aujourd'hui dans les pays les plus divers, sont souvent dénudés et en partie démolis ; leurs matériaux ont été utilisés pour des constructions nouvelles ; leurs mobiliers funéraires ont été dispersés. Cependant il en existe encore quelques-uns qui n'ont pas été violés et qui sont enterrés soit sous un tertre soit sous un amoncellement de cailloux. C'est dans les monuments de celte espèce que Ton a recueilli des ossements humains, accompagnés d'objets en pierre polie et de poteries ; quelquefois aussi, mais rarement, on y a rencontré quelques bijoux en or, en bronze et même en fer.

Nous verrons plus loin combien est étendue Taire géographique où Ton a constaté la présence de mégalithes. On en a trouvé dans Tlnde et dans la Grande-Bretagne, en Scandinavie et dans l'Afrique du Nord. Leur construction en grosses pierres, non taillées, posées l'une sur l'autre sans ciment, presque toujours dépourvues d'ornementation, permet de les distinguer sans difficulté des autres monuments funéraires et dénote un caractère spécial d'architecture. Toutefois, il y a lieu de remarquer que Ton n'a pas cherché, pour l'érection de ces tombeaux, un site déterminé ; leur position sur des points culminants ou en plaine, est aussi variable que leur orientation. D'autre part, soit par leurs dimensions soit par la disposition des caveaux et la forme des tertres, ces monuments présentent des types extrêmement différents. Ainsi, suivant la nature des matériaux qu'ils trouvaient sur place et les moyens d'exécution dont ils disposaient, les constructeurs ont donné à leurs sépulcres des capacités plus ou moins grandes; ils les ont recouverts de terre ou de pierres, ou enfin laissés à l'air libre. De même, suivant les besoins auxquels ils devaient satisfaire, ils multipliaient les chambres funéraires que précédaient encore des couloirs d'accès, de longueur et de tracé variables.

I'UI'UUTIOSS MÉ0AL1TU10UKS 'S

Kn un mot, une classilication des méjjalithes, tenant compte de toutes les difTérences signalées par les archéolo^es, serait impossible â établir; il ost rare que, 'même dans une région déterminée on trouve deux de ces monuments identiques.

Il ne leur reste donc do commun que leur aspect de force et de durée. C'est ce qui les caractérise et révèle, chez ceux qui les ont érigés, ce sentiment intime que les demeures pour les morls devaient être éternelles comme le sommeil de ceux qui étaient appelés à les habiter. Impression vague qu'ont pu assurément subir bien des populations dilTérentes par leur origine, leurs coutumes et leurs religions!

2. Si nous n'avions pas d'autres faits que ceux précédemment énumérés, il serait dilTicile d'attribuer à une religion spéciale l'érection des monuments mégalithiques. La combinaison architecturale, qui a produit le dolmen, est en effet tellement simple (puisqu'elle consiste dans l'agencement de cinq monolithes dont quatre verticaux supportent le cinquième horizontal) qu'on serait en droit de croire que les hommes arrivés aux mêmes degrés de civilisation sont amenés fatalement à des conceptions identiques. Mais, dans le cas qui nous occupe, une semblable hypothèse n'est pas admissible, car nous rencontrerons dans les dolmens répartis soit dans l'Inde, soit en France ou en Angleterre, certains détails non nécessaires et cependant reproduits avec la plus parfaite exactitude. Telle est la combinaison de cercles de pierre entourant les flancs d'un tumulus au sommet duquel s'élève un dolmen, combinaison observée en Suéde, en France et en Algérie. Telles sont encore et surtout ces ouvertures circulaires, quelquefois elliptiques ou carrées, pratiquées dans le support qui ferme l'entrée de la crypte et que l'on retrouve à la fois en France, en Angleterre, en Portugal, en Algérie, en Suéde, au Caucase, en Palestine et dans l'Inde.

Il est assurément difficile d'expliquer par une \^ui dans >,i^ accidentelle Texistence de ces dolmens à ouverture dans des régions séparées par des distances immenses. Il faut y voir la manifestation d'une pensée commune aux différents constructeurs, une disposition pour un même usage ou les effets d'une même superstition. Les ouvertures étaient-elles destinées à introduire de nouveaux cadavres dans la crypte ou à permettre aux vivants l'entrée du tombeau? Cela est peu probable, car certains orifices ont des diamètres trop faibles pour justifier cette hypothèse ; mais ils étaient suffisants pour faire entrer dans la chambre funéraire des ossements ou encore des aliments dont on constate fréquemment le dépôt comme offrandes au défunt.

Peut-être aussi les ouvertures étaient-elles percées dans la paroi de la chambre pour que l'âme pût quitter sa demeure terrestre et s'élancer vers le séjour d'outre-tombe ?

Quoi qu'il en soit, elles donnaient satisfaction à des croyances communes aux populations qui les avaient préparées. On peut affirmer alors que ces constructions d'une architecture spéciale ne sont pas le résultat du développement naturel de l'humanité ; elles sont les œuvres d'une Société ayant un culte particulier des morts.

II. — Un rite spécial, caractérisé par le décharnement des cadavres avant leur ensevelissement, semble avoir coexisté avec la construction des tombeaux mégalithiques. — Peuple des dolmens.

1. La conclusion, que nous venons de formuler, peut être encore confirmée par une nouvelle démonstration. Après avoir rappelé un grand. nombre d'observations

£b m r-rchéologiques, M. Pigorini* a été conduit à admettre qu*à l'époque néolithique les populations offraient un vrai culte à leurs morts en vénérant leurs os. Les cadavres n'étaient pas déposés dans les sépulcres, mais les squelettes, après le décharnement des ossements, étaient portés dans des ossuaires ou charniers.

Reprenant cette thèse et la développant, M. E. Cartailhac * est arrivé aux mêmes conclusions. Déjà quelques archéologues suédois, Bruzelius, en 1832, Boye, Hildebrand, en 1863, après avoir exécuté avec grand soin la fouille de plusieurs sépultures de leur pays, avaient exprimé la même opinion que peut confirmer aujourd'hui une enquête sur les faits constatés par de nombreux observateurs, notamment dans l'exploration des monuments mégalithiques. Le mémoire de M. Cartailhac, communiqué en 1886 à l'Association française en congrès à Nancy, y donna lieu à une sérieuse discussion d'où il résulte la nécessité d'admettre que les morts déposés dans ces monuments avaient subi un stage plus ou moins long avant d'être entassés dans ces caveaux en couches épaisses et distinctes.

Nous avons dit précédemment qu'il était rare de rencontrer des dolmens possédant encore les ossements et le mobilier funéraire qui y avaient été placés. Cependant il en existe un certain nombre dont l'exploration a démontré qu'ils n'avaient pas été violés. Or, dans ces derniers, on a constaté presque toujours qu'ils contenaient un nombre considérable d'ossements humains tellement mêlés qu'il est impossible d'y rien reconnaître. Quelquefois il semble cependant que le cadavre ait été placé ramassé ou assis ; mais, dans ce cas même, suivant M. Pigorini, on ne doit

1. Mat,^ 3« série, tome II, 1885, page 299. Pigorini : Sur la coutume, à Vége néolithique, de n^ensevelir que les os humains décharnés.

2. Mat.^ 3« série, tome III, 1886, page 441. Emile Cartailhac : Les sépultures à deux degrés et les rites funéraires à Page de la pierre.

voir le plus souvent autre chose qu'un amas d'os accumulés dans un petit espace parce qu'ils avaient été décharnés.

Dans le monument mégalithique de Vauréal (Seine-et- Oise), un des compartiments contenait cinq crânes posés sur une même ligne et sur chacun de ces crânes une amulette. A Gramat (Lot) on a recueilli dans un dolmen des centaines de dents, nombrjB peu en rapport avec la quantité minime des ossements. En Bretagne, on a rencontré, près des dolmens, de véritables charniers, des ossements enterrés pêle-mêle dans des terres, jetés là sans doute autrefois pour vider les tombes, ainsi qu'on le fait encore aujourd'hui dans les ossuaires des cimetières bretons. En Provence, l'allée du Castellet renfermait un nombre considérable d'ossements humains mêlés les uns avec les autres *. Dans les dolmens sous tumulus des Alpes-Maritimes (Quartier des Mauvans, près de la route de Saint-Vallier à Saint-Cézaire), M. Casimir Botten a vu les ossements humains dans le plus grand désordre, quelquefois même mélangés avec des ossements d'animaux dans une terre noire mêlée de pierrailles*.

En Angleterre, d'après M. Greenwell \ on a trouvé, dans des long-b'arrows, des ossements disjoints et même fracturés avant d'avoir été placés dans la crypte comme si le corps avait été longtemps privé de sépulture. On a remarqué aussi que des os épars et nullement dans leurs rapports naturels, reposaient sur un lit de craie et de silex brûlés.

On pourrait multiplier à l'infini ces citations, résultant d'observations faites dans les pays les plus divers ; mais je me bornerai ici à indiquer mes constatations personnelles qui présentent pour moi un caractère tout particulier de certitude.

1. Mat., 2û série, lome VIII, 1877, page 464. P. Cazalis de Fondonce ; Les allées couvertes de la Provence.

Page 1