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AGE D INNOCENCE, PAR REYNOLDS

Londres. — National Gallery.

Mais s'ils produisirent des œuvres que l'on peut considérer comme les plus agréables images de l'enfant, il faut convenir qu'elles ne sont pas les plus savantes ni les plus fortes. Leur facture pleine d'inexpérience, d'un métier inégal et insuffisant, relevée par une audace heureuse et par une fleur d'improvisation qui captive sans pourtant résister à l'examen, fait de leur talent un art de dilettante, d'amateur. On devine trop souvent une main ignorante conduite par une tête qui sait trop de choses. C'est une école précoce qui a besoin d'oublier et d'apprendre. Gainsborough, Reynolds, Rasburn, Lawrence nous offriront de délicieux portraits d'enfants brillamment enlevés, avec une légèreté de pinceau tout à fait remarquable. Par malheur, trop de souvenirs dirigent la main de l'artiste. Il semble qu'on assiste à un savant pastiche de maîtres divers, tant ce faire est nourri de clichés connus. C'est au point que certains morceaux peints par Reynolds ont un curieux ragoût de discours latin habilement troussé à coups de citations.

Quand l'école anglaise s'apercevra plus tard de son excès d'habileté et qu'elle voudra s'appliquer à devenir naïve, elle aura le tort d'être encore victime de ses souvenirs. Elle se tournera vers les Primitifs, voudra les imiter à leur tour et, perdant toutes ses qualités originelles, elle tombera dans une exécution sèche, une couleur aigre, une manière laborieuse, pédante et chimérique, absolument dépourvue de grâce et de sympathie. Le préraphaélisme, au lieu d'être une affirmation d'indépendance, fut une servilité nouvelle et moins naturelle encore que l'imitation plus justifiée des maîtres de la Renaissance.

La sculpture en Angleterre n'a produit que des œuvres étrangères à notre sujet; elle fut d'ailleurs d'une rare faiblesse et ne compte jusqu'à ce jour que quelques talents honorables, comme ceux de Flaxman et de Chantrey, auteur des Enfants endormis qui se trouvent dans la cathédrale de Lichfield. Si Paris présente trop de statues fâcheuses, Londres ne montre guère que des statues médiocres que de maladroits et prudents édiles ont aggravées souvent de paratonnerres serpentant sur leurs flancs et jaillissant en pal sur leurs crânes. Cela prouve qu'en tous pays il arrive à la statuaire de perpétuer en risible posture ceux qu'elle a voulu immortaliser. Ironie de la gloire et, dans certains cas, revanche des peuples et de l'humanité.

Le vol des petits génies venu du fond de l'Antiquité en passant par Rome et Venise, voulut traverser la mer et gagner la Grande-Bretagne, mais le climat est rude, la vie est pratique; les affaires occupent les hommes et bien souvent Apollon, le dieu des Arts en même temps que le soleil, est absent. Le putto apparut grelottant, triste, maigre et hâve dans quelques tableaux, puis il dispa-

rut. Quelques-uns pourtant survécurent par sélection naturelle, mais combien différents des innocents et frais amours.... Le climat rigoureux leur a donné des forces. Ce sont de jeunes éphèbes aux grâces indécises; ils annoncent un art mûri trop vite qui, rêveur, s'inquiète, sait bien des choses et voudrait en savoir davantage.... Il faut donner à l'école anglaise le temps de se former. Après avoir traversé les phases fatales auxquelles les autres écoles n'ont pas échappé non plus, elle nous donnera un jour des œuvres originales, et tout porte à croire que ce jour-là n'est pas loin. Elle a maintenant des artistes qui savent, qui cherchent et qui ont déjà trouvé....

Pendant longtemps, nous l'avons dit, l'Angleterre n'eut pas d'artistes nationaux. Malgré l'encouragement de ses rois, malgré le séjour à la cour de peintres étrangers, aucune école ne se fonde. Le plus ancien portrait d'enfant que l'on ait, dont à la fois l'auteur et le modèle soient authentiques, est le portrait de Henri VIII enfant peint par Jan Gossaert, dit Mabuse (musée d'Hampton Court) et jusqu'au xviii0 siècle, nous ne trouvons que des noms allemands, français ou italiens au bas des images d'enfants. Van Dyck lui-même n'arrive pas à fonder une école. Bien que vraiment la peinture anglaise soit née de lui, ce n'est que cent ans plus tard qu'elle finit par éclore. Lély qui lui succède dans la faveur de l'aristocratie et qui peint le duc d'York avec sa femme et ses enfants, est un Allemand, Kneller aussi. Et coup sur coup, sans autre maître préalable que Van Dyck dont ils s'inspirent, deux artistes de haute valeur apparaissent, Gainsborough et Reynolds. Tout de suite, ils donnent la note suprême de leur école; ils sont avec Hogarth les plus frappants échantillons de l'esthétique anglaise au xviii0 siècle.

Hogarth, peintre moraliste, visant à l'esprit, nullement doué comme coloriste, exprime les tendances réfléchies du tempérament anglais, l'esprit de critique particulier à la race. A vrai dire, il est plus anglais que ses collègues, plus populaire et plus accessible à tous, mais il est d'un tempérament trop dépourvu de sensibilité pour être un artiste. Reynolds et Gainsborough sont, au contraire, l'expression charmante de l'aristocratique distinction nationale. Ils donnent avec plus de laisser-aller ce que Van Dyck avait exprimé dans ses portraits : la grâce infinie des blondes ladies et des babys roses vaguant parmi les parcs feuillus et verdoyants de la Tamise. Ils disent la sérénité nonchalante de ce peuple dont la belle vigueur, la santé florissante, l'éclat de chair blonde deviennent absolument

admirables dans ce que les races ont de plus pur, de plus franc, leur jeunesse. Gainsborough avec plus de tendresse et de naïveté, Reynolds avec plus de volonté réfléchie et de richesse d'art, tous deux ont fixé d'adorables effigies d'enfants qui émerveillent et ravissent par leur exactitude et aussi leur fantaisie.

Van Dyck, né en Flandre, était autant par son origine que par son talent, le Messie digne d'annoncer et de préparer la peinture en Angleterre. Ces deux pays sont également disposés à voir dans la peinture un art destiné à traduire des individualités, à exécuter des portraits. En Angleterre pourtant, l'individu prenait un rôle prépondérant, qu'il n'a pas dans les Flandres. En Flandre, les mœurs sont plus familiales et plus intimes: en Angleterre, elles sont plus aristocratiques et plus rudes à la fois. Nulle effusion dans les familles; on vit les uns auprès des autres sans se livrer au moindre épanchement; il y aurait indiscrétion là où nous verrions affectueux intérêt. Les parents estiment qu'il faut traiter de bonne heure les enfants en grandes personnes; ils considèrent comme un devoir ce que nous regarderions en France comme une négligence et laissent à leurs fils et à leurs filles une liberté de corps et d'esprit qui les prépare à l'indépendance future en exerçant leur initiative. La vie en plein air, conséquence de cette méthode, leur donne une ossature robuste, des chairs fermes et des joues de chérubins. A sept ans, ce sont de petits animaux admirables, dont l'intelligence est un peu empâtée, mais qui éclatent d'énergie physique et morale.

Leurs hommes de valeur ont très souvent été des écoliers lourds et indociles. Walter Scott, quoique boiteux, était d'une vigueur remarquable et ne pensait qu'à se battre. Ses camarades l'appelaient « l'àne grec »; quant à ses maîtres, ils n'avaient pas une brillante opinion de lui : le professeur Dalizell, de l'université d'Édimbourg, affirmait que « sot il était et sot il resterait ». Chatterton se voyait renvoyer à sa famille comme un « imbécile dont on ne pourrait jamais rien faire ». Burns, le poète, Stephenson, l'inventeur de la locomotive, ne se distinguaient jamais qu'aux jeux athlétiques.

Humphrey Davy, le futur inventeur de la lampe des mineurs, avait pour professeur le docteur Cordier qui disait :

« Il me fut impossible de discerner en lui les facultés par lesquelles il s'est si hautement distingué. »

Et, en digne Anglais, Davy déclarait plus tard qu'il regardait comme un grand bonheur qu'on l'eût laissé jouir de la « liberté de travailler si peu » à l'école.

Newton lui-même avait été longtemps un mauvais élève. Placé au bout de

l'enfant rose, par gainsborough.

Collection de M. Ferdinand de Rothschild (Paris).

la classe, il avait derrière lui, dans les bancs, un camarade qui ne trouvait rien de mieux, pour lui montrer son mépris, que de lui donner des coups de pied dans le dos. Newton commença par rosser son camarade, puis il se jura de lui prouver qu'il avait la tête aussi solide que les poings : il se mit à travailler avec ardeur et il devint le premier de sa classe.

Pourmaterde tellesnatures, les maîtres recourent tout simplement au fouet. Le plus curieux est que les élèves ne s'en plaignent pas; ils professent même à cet égard des opinions très spéciales. Au siècle dernier, un camarade d'enfance de Brummel, disant que le beau, l'excentrique Brummel n'avait jamais reçu le fouet, ajoutait qu'un homme ne valait pas le diable quand il n'avait pas reçu le fouet à l'école. C'est probablement pour cela qu'il y a cinquante ans, lorsqu'on parla de remplacer les verges par les amendes, les élèves se révoltèrent : « A bas l'amende! vive le fouet! » Mieux vaut souffrir que de payer; le petit Anglais connaît déjà la valeur de l'argent.

Et le rôle de « père fouettard » n'est nullement méprisé, puisque le principal, nous dirions le proviseur, en remplit la charge, et que les plus grands parmi les élèves l'emploient également à l'égard des petits.

Car l'enfant nouveau venu, le pauvre gamin qui débute, doit commencer par être le valet de ses aînés.

Attaché à la personne d'un de ses condisciples, il tait les commissions, balaie la chambre, éveille son camarade à l'heure commandée et lui sert le thé. La première année, ce service ne laisse pas toujours à l'apprenti le temps de travailler sérieusement. Et quand le jeune maître est mécontent, il administre des coups à son domestique; soit des soufflets, qu'il faut recevoir sans broncher, les bras au corps; soit des coups de règle sur les mains ou des coups de raquette sur

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