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LE VICOMTE ALTHORP, PAR REYNOLDS

Collection du comte Spencer. (William Cran, phot. ) de le surveiller, de le nourrir à sa

table, de l'entourer des soins de la famille. De sorte que le petit Anglais n'est pas dépaysé, au moment où sa vie d'homme succède à sa vie d'enfant. A peine si les livres l'ont occupé autant que les jeux en plein air. Il a un entraînement de petit lutteur, une force morale et physique qui lui permettent de devenir un homme robuste. Et c'est ce qu'il attendait de ses maîtres et de ses parents.... Un officier des Indes écrivait à un de ses amis :

« Si je fais mon chemin, ce sera, je crois, grâce à mon bon estomac. » Et le Times imprimait un jour dans ses colonnes cette master hare, par reyxolds.

Collection Lionel Phillips Esq. (William Cran, phot.)

phrase : « La grandeur de nos

hommes d'État est tout autant une affaire de corps qu'une affaire d'esprit ».

Une pareille éducation ne pouvait donner que d'admirables résultats au point de vue physique et former de beaux modèles pour les peintres. Gainsborough, Reynolds, Lawrence ont été les chantres de cette éblouissante fraîcheur. Comme ils ne pouvaient joindre à leurs qualités de traducteurs gracieux la sévérité critique d'Hogarth, leur exécution trop superficielle n'a pas révélé les dessous : ils nous ont montré le beau côté de cette méthode. Mais tout à coup une révolution éclata dans la peinture anglaise et l'école dite préraphaélite apparut.

D'où venait cette transformation? Comment les peintres anglais jadis préoccupés de simplification et de style, de tons atténués et doux, de facture souple et enveloppée, de sujets purement visuels, comment les peintres anglais rejettentils toutes ces recherches pour s'appliquer soudain à des compositions compliquées d'intentions nullement picturales, à des factures maladroites, à des tons criards et violents, à des silhouettes bizarres et contournées?

Comment abandonnent-ils ce genre du portrait où ils débutaient si brillamment, pour se lancer dans un genre anecdotique. romanesque et littéraire ? A

voir leurs toiles, on croirait que la race est devenue laide. Les femmes ont des tournures et des gestes disgracieux, des visages terreux, des mâchoires longues et des expressions agaçantes d'affectation. Elles paraissent ne plus avoir d'enfants; les rares qui les entourent sont tristes et maladifs. Il semble que le tempérament anglais, après s'être manifesté dans la grâce de ses premiers artistes, ne puisse, sans une complète métamorphose nationale, donner les œuvres gauches des seconds. Et pourtant rien n'est changé. Où trouver l'explication de ce problème? Ne serait-elle pas dans les surprises que réservent souvent les caractères concentrés? Cette habitude de vivre replié sur soi-même, de ne compter que sur sa propre volonté, aboutit fréquemment à des détentes passionnées et fantasques.

Et justement, à l'époque où l'école anglaise va se transformer, nous découvrons deux personnages qui présentent cette double physionomie, qui ont l'admirable poussée physique de la première école et le bizarre dérèglement de la seconde. Nous voulons parler du Beau Brummel et de lady Stanhope.

L'Angleterre eut plusieurs individus qui donnèrent pour but à leur vie de réaliser la suprême élégance, de résumer en leur personne toute la distinction de la toilette, de la tournure et de la parole. Elle les appela justement du nom

de Beaux. Brummel, le plus célèbre d'entre eux, mérita le titre de Roi des Beaux1.

Dès sa jeunesse, parmi ses camarades de collège, il s'était signalé par son sang-froid, ses saillies et ses dédains. Ayant été présenté au prince de Galles (depuis George IV), il devint très vite son favori, et ce fut, dès lors, entre les deux amis une lutte de dandysme où, bien souvent, la victoire revenait à Brummel qui, rachetant son infériorité pécuniaire par un goût

i. La collection de lord lveagh possède un tableau de Reynolds, deux enfants jouant avec des chiens, qui représenterait le beau Brummel et son jeune frère.

LA PETITE FILLE AUX FRAISES, PAR REYNOLDS. Londres. — Galerie Wallace.

plus pur, triomphait par la recherche unie à la simplicité.

Byron disait qu'il avait « une certaine convenance exquise en matière d'habillement ».

« Point de parfums, disait Brummel, mais du linge magnifique et en abondance, et blanchi à la campagne. » Le matin, on voyait son valet de chambre emporter des brassées de linge blanc à peine froissé.

C'était simplement les cravates qu'il avait essayées, car il tenait à les réussir du premier coup. « Ce sont nos erreurs », expliquait le valet. Cela ne rappelle-t-il pas la discrète élégance et la distinction des miss frances harris, par reynolds.

Collection du comt-e de Darniey.

portraitistes anglais ? Mais

Brummel avait aussi ses saillies où paraissait la mordante verve d'Hogarth.

« Je veux bien aller dîner chez vous, disait-il tout bas à un négociant de la cité qui sollicitait le grand honneur de recevoir le Roi des Beaux, mais à condition que personne ne le saura.... »

Apercevant en voiture un de ses amis dont la chevelure très frisée ressemblait à la toison bouclée d'un gros caniche assis à côté de lui sur la banquette, il le salua de la sorte : « Ah! vous voilà !.... Voiture de famille, n'est-il pas vrai? »

Mais il tomba parfois dans le mauvais goût et dans la lourde mystification, comme le jour où il mêla du sucre pilé à la poudre d'un vieux marquis français qui, assailli par les mouches, chatouillé, piqué, finit par s'enfuir sans y rien comprendre.

Pour des raisons qui n'ont jamais été bien précisées, une brouille survint entre Brummel et le prince de Galles. Le Roi des Beaux ne parut point souffrir de cette disgrâce, et son règne se fût peut-être encore longtemps poursuivi si les dettes, qui commençaient à l'assaillir, n'avaient poussé Brummel à chercher un refuge en France, à Calais.

L'exil de l'ex-favori, de l'ex-beau, de l'ex-roi de la mode fut aussi curieux,

aussi singulier que son règne. La misère parut. Il alla se retirer à Caen où il devint une des curiosités de la ville. Enfermé pour dettes, puis relâché, grâce à l'intervention de ses anciens amis, il finit par tomber en enfance. Il était obsédé par les souvenirs de sa vie ancienne et il passait ses soirées à s'imaginer qu'il recevait ses amis des beaux jours. Son valet, dressé à ce jeu, annonçait tous les grands noms d'Angleterre, appelait indifféremment les vivants et les morts que l'ancien Beau, empressé, affectait d'accueillir avec cérémonie. Après une heure de réception, le valet annonçait les carrosses. Brummel accompagnait ses hôtes jusqu'à la porte, puis, retombant dans la réalité, il se mettait à pleurer.... On jugea nécessaire de l'enfermer dans un hôpital où les soins des bonnes sœurs lui donnèrent assez de bien-être pour qu'il déclarât n'avoir jamais été si heureux de sa vie.... Il était temps, car il ne tarda pas à mourir.

A l'heure de sa vogue, Brummel avait connu lady Stanhope ; il avait même, un jour, reçu de sa part une verte réponse.

« Qui diable connaît son père? demandait-il en parlant d'un jeune colonel sans naissance.

— Eh, dites-moi qui connaît le vôtre ? » avait répondu lady Stanhope.

Sachant à qui il avait affaire, Brummel avait, pour une fois, jugé prudent de s'humilier.

« Personne, il est vrai, ne connaît mon père, avoua-t-il, et personne ne me reconnaîtrait moi-même, sans le rôle que j'ai su prendre. Ce rôle ne réussit que par son absurdité. Que je cesse pendant huit jours de regarder les marquis de haut en bas et de traiter les princes du sang comme autant de nigauds, il n'en faudra pas davantage pour me condammer à l'oubli le plus complet. » Il réussit par cette franchise à se concilier la terrible lady.

Hester Stanhope, nièce de

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