PI
PORTRAIT DE MARIANNE AUGUSTE COCKBURN, PAR ARTHUR WILLIAM DEVIS. Hansfstaengl, phot.
tout aussi hésitant et surtout très maniéré, il fat encore plus que Gainsborough un improvisateur heureux qui perdait ses qualités dès qu'il voulait perfectionner son travail. M. Feuillet de Conches qui fut son ami, a écrit : « En moins de sept à huit minutes, sa main alerte avait esquissé le crayon frappant de ressemblance, d'un dessin qui n'était dépourvu ni de liberté, ni d'élégance et de grâce suivant le personnage.... » Et plus loin, le même auteur nous dit :
« Trop souvent, il faut en convenir, le fini fit regretter l'expression plus Vraie et plus MRS. carwardine et sa fille, par romney.
saisissante du premier jet ».
Cette faiblesse générale dans l'exécution, cette tendance à se satisfaire d'un à peu près, à voir vite et à traduire de même, est, sans doute, la raison du grand succès des peintres anglais dans le portrait d'enfant. Cette frêle humanité a quelque chose d'indéterminé qu'une exécution précise, qu'une recherche laborieuse, qu'un travail long effacent, alourdissent, ne peuvent rendre; tandis qu'une main plus indécise, moins experte, qui s'émeut, hésite, enveloppe, est plus heureuse en ce genre de travail. Ce que le talent obtient à force de maîtrise, une faiblesse audacieuse peut en donner parfois l'apparence. Si les Flamands sont les maîtres souverains dans les portraits d'enfants, les Anglais, avec une grâce décorative et nonchalante, nous donnent l'impression de la vérité. Art moderne par sa vivacité d'exécution, art de décadence par ses intentions sentimentales et sa préoccupation de la facture, il nous paraît exquis. Mais il faut dire que c'est parce que nous sommes des blasés, las des sages chefsd'œuvre; il nous faut un art plus accessible, d'une moins parfaite virtuosité. On nous a tant poursuivis par de savants pastiches des maîtres classiques que nous sommes reconnaissants à ceux qui veulent bien rester maladroits ; quand ils le sont par ignorance, ils nous charment tout autant, nous leur en savons gré comme d'une faveur qu'ils nous iont. Et cela nous rappelle le mot d'un de
nos meilleurs peintres français : « Il faut par endroits mettre des gaucheries ». Cette gaucherie voulue n'est plus une gaucherie, elle est une habileté renversée. Les Anglais du xviii0 siècle ont la chance d'être gauches par faiblesse et par ignorance : ils dessinent mal avec conviction. Et comme ils enveloppent tous ces défauts dans une grande allure de distinction, ils y gagnent toutes les apparences et tous les prestiges du réel savoir.
Lawrence fut l'artiste le plus affecté, le plus artificiel de l'école. Nous avons déjà parlé de ses portraits du Roi de Rome. Son jeune Lambton appelé F Enfant Roug'e\ assis, rêveur, dans un paysage de montagnes et de lac éclairé à la fois par le soleil et par la lune, est romantique et prétentieux. Lady Gouver et ses enfants est d'un goût plus simple; le meilleur de ses tableaux nous paraît être celui qu'il appela Nature et qui représente une fillette jouant avec un tout jeune baby.
Dans sa jeunesse, Lawrence avait été un enfant prodige. A cinq ans, il récitait de longs passages de Shakespeare et de Milton, jouait la comédie dans le cabaret de son père, soulevait l'admiration des clients, et voulait se faire comédien ; mais il aperçut un tableau de Rubens et, transporté de ravissement, il se
jura d'être peintre. A dix ans, il avait un atelier, il peignait des portraits, il avait même du succès, puisque ses modèles étaient les principaux habitants d'Oxford, des évêques, des comtes, et des comtesses. Pourtant, il continuait de penser au théâtre, et il rêvait d'être à la fois peintre et acteur. Il fallut que son père organisât, en cachette, une petite cabale.
L'enfant, un jour, ayant manqué de mémoire et s'étant troublé en jouant le rôle de Jaffier dans Venise Sauvée, les
i. Il existe, à Paris, chez M. Michel Éphrussi, une esquisse de ce portrait, dont le critique d'art Thoré jugeait l'oril'knfant en br r n, par romnev. ginal « plus proche parent de Delaroche
Collection de S. E. B.-iscoe. que de Van Dyck ».
spectateurs, amis du père, s'empressèrent de constater bruyamment qu'avec des dons aussi médiocres, il ferait mieux de renoncer au théâtre.
Il y renonça, mais il conserva toujours, dans sa personne comme dans ses œuvres, la préciosité, la sensibilité de surface, les manières apprêtées du comédien. Il n'en plut que davantage, il faut bien le dire, et son habileté d'homme du monde appuyant son talent de peintre, il devint très vite, même du vivant de Reynolds, un peintre à la mode.
Sa vie fut pleine d'aventures.
Des scandales retentissants y mirent le romanesque tapage que certains s'imaginent inséparable d'une vie d'artiste. Ce cadre convenait bien au talent de Lawrence ; il fut l'éphémère et fragile gloire qu'il préférait sans doute. Quelques morceaux bien venus et séduisants, d'un cachet très britannique, quelques portraits officiels, majestueux, quoique d'une sincérité douteuse, lui assurent néanmoins l'intérêt des amateurs, des artistes et des historiens.
Après Lawrence, la traduction de l'enfant par le portrait, dans une note d'un charme indéniable, se transmet d'artiste en artiste. Romney peint lord Derby et sa sœur, lady Russell et son fils, la comtesse de Warwick avec ses enfants ; Rgeburn donne l'Enfant et le lapin, de l'Académie royale à Londres, toile attrayante de couleur, exquise de libre facture; le musée d'Edimbourg conserve aussi le portrait de son fils à cheval sur un poney gris. Bockhardt fait A Good Boy\ Cosway vient à Paris peindre les Enfants de France. Russell, représenté au Louvre par un pastel, la Petite Fille aux cerises, d'une gentillesse banale et d'une exécution insuffisante, fit les portraits de George III, du prince et de la princesse de Galles. Beechey, également pensionnaire du Louvre, ordonna la composition de Frère et Sœur qui manque trop de simplicité.
LA PETITE FILLE AUX CERISES, PAR RUSSELL. Musée du Louvre.
3io LES PORTRAITS DE L'ENFANT.
Très supérieur aux précédents, Hoppner est l'auteur des jolies études d'après la princesse Sophia et la princesse Mary qui figurèrent à l'Exposition universelle de 1900 dans le Pavillon britannique.
En même temps que cette lignée de portraitistes se poursuit avec John Opie, John Jackson, Benjamin West, Copley, Northcote, les peintres de genre continuent l'école de Hogarth. Wilkie, le plus remarquable d'entre eux, nous fait connaître l'enfant des campagnes dans des compositions naïves et humoristiques à la fois. Il pèche trop souvent par la couleur et par le dessin, mais plus sincère et moins ambitieux de moraliser que ne le fut Hogarth, il est plus sympathique.
Collins, Mulready, Smirke ont présenté aussi des enfants dans des scènes de genre où les recherches purement techniques sont sacrifiées aux intentions spirituelles et dramatiques.
Cette absence de simplicité est aussi le défaut de l'école dite préraphaélite : à vouloir se reporter aujourd'hui aux époques où des artistes naïfs produisaient inconsciemment des œuvres naïves, elle renie toute sincérité, bien qu'elle s'imagine au contraire affecter une haute loyauté. Pour être sincère, il ne faut pas s'imposer une formule toute faite et forcer son œil à une vision d'un autre âge. Tout cela est curieux, ingénieux, intéressant, mais trop artificiel.
Le chapitre suivant nous fera connaître les derniers venus dans cette école qui, malgré son manque de simplicité dans l'idéal et de correction dans l'exécution, a produit des œuvres dignes de l'estime des amateurs et des artistes.
LES ENFANTS DE GEORGE CALMADY, PAR LAWRENCE. TABLEAU APPELÉ HABITUELLEMENT NATURE.
AUJOURD'HUI
n France, depuis que les rois sont tombés, les enfants régnent. Tandis que la Révolution frappait en haut, bouleversant les sommets d'abord, la conquête des enfants, pacifique en apparence, montait du peuple aux bourgeois, des bourgeois aux gens riches, aux mondains, aux nobles. Les cours mêmes furent atteintes.
La famille royale sous Louis-Philippe a laissé de curieux souvenirs à ce sujet. On connaît l'anecdote contée par Victor Hugo sur le prince de Joinville.
« Il avait imaginé une scie qui exaspérait la reine. C'était un vieil orgue de Barbarie qu'il s'était procuré. Il arrivait chez la reine jouant de cet orgue en chantant des