‹ Les portraits de l'enfantChapitre 122 sur 161 · Le Dix-neuvième Siècle, i vol · texte numérisé non relu

Le Dix-neuvième Siècle, i vol

gr. in-8 illustré (Hachette et Cic).

AUJOURD'HUI

de Joinville (dans ses Vieux Souvenirs) en allant à ma classe, mon portefeuille-pupitre sous le bras, je me croisais avec la colonne des grands descendant des quartiers, je recevais plus d'une bourrade avec un : « Tiens, at- « trape, petit Sa Majesté ! »

Les coups ne venaient plus des maîtres, c'étaient les condisciples qui les donnaient. Ces coups-là étaient plus instructifs que les coups donnés deux cents ans auparavant au petit Dauphin par M. de Montausier, en

présence de BoSSUet. Ils étaient Fragment du dessin d'Ingres, « la Famille Mazarine ».

moins solennels, mais ils disaient plus de choses et en termes clairs, nets, francs, faciles à comprendre.

Ils disaient : « Tu as beau être descendant de rois, tu n'es pas plus que moi. Je t'avertis même que tu es moins libre que moi désormais. Ton nom t'impose un rôle vis-à-vis de certains et il te rend suspect aux autres. Tâche d'être quelqu'un : cela t'est aussi nécessaire qu'à moi.... Cela t'est même plus nécessaire.... »

Ce cri : « Attrape, petit Sa Majesté! » ce cri d'enfant lancé à un autre enfant est le mot le plus significatif du siècle. Il résume la Révolution; il la découvre complète et radicale. C'est le dernier écho du passé.

C'est aussi le premier cri du renouvellement. L'enfant se trouve ici au crépuscule et à l'aube, il est le trait d'union. Son rôle est souvent ainsi dans la nature; il conclut. Il dit : « C'est fini. » Il crie à sa façon : « Le roi est mort. »

Mais il dit aussi : « Vive le moi\ »

La hiérarchie aveugle et fatale est défunte, l'individu libéré se dresse à sa place. Et aussitôt la vie de l'enfant est transformée : on considère en lui l'individu qu'il deviendra. L'État veille sur sa santé, se préoccupe de son instruction. La famille le choie, l'aime. Le père, la mère, affectueux et faibles, s'émeuvent de le voir pleurer, tremblent de le voir pâlir....

La transformation est même plus profonde. A force de voir l'individu dans l'enfant, de préparer en lui l'homme futur, on ne voit plus que l'enfant lui-

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même et tout lui est sacrifié, même l'homme devenu homme.

L'humanité est aux pieds de l'enfance.

Dans la famille, il est le personnage principal, unique. Le père qui travaillait en vue de son propre avenir, dès qu'il a un enfant, travaille davantage en vue de son enfant. La mère non seulement le nourrit, mais le promène, le conduira plus tard au cours si c'est une fille, à l'externat si c'est un garçon. Elle dira : « Il faut faire des économies pour les enfants!... Il faut faire des dépenses pour les enfants!... Il

PORTRAIT DE MADEMOISELLE HACHE, PAR INGRES. faUL alld' à la CalTlpaglie pOUl" lCS

Dessin de la Collection Bonnat.

enfants!... Il faut rentrer en octobre pour les enfants!... » On vit avec eux, on vit pour eux : ils sont la continuelle préoccupation de leurs parents.

Montaigne disait : « Les hommes sont bien singuliers; ils disent vous et monsieur à leur père et ils disent tu et mon père à Dieu. »

Aujourd'hui Montaigne serait satisfait. L'effusion familiale a rompu la barrière du respect; elle a même remis les choses en place. Nous disons à Dieu : « Notre père qui êtes aux cieux! » et nous tutoyons nos parents. Par un souvenir sans doute des usages anciens qu'ils jugent plus convenables, des gens imposent le vous à leurs enfants. Certains les désapprouvent. Ont-ils raison? En tout cas ces parents-là y perdent l'intimité complète de leurs enfants. Ils y perdent aussi le pouvoir, la force du vous qui peut servir au besoin. M. Legouvé écrit :

« J'ai vu un enfant qui se raidissait contre les remontrances et les menaces et que ce seul mot vous, sorti des lèvres de sa mère, fit fondre en larmes. »

Le tutoiement est une familiarité vulgaire quand il s'adresse à un inférieur, mais d'égal à égal il est une marque d'affection, et des enfants aux parents il devient le mot type de la tendresse et de l'abandon, le lien des lèvres et de lame, le trait d'union entre les cœurs. On a dit que le respect y perdait. Erreur. Est-ce que les prières étaient irrespectueuses quand elles tutoyaient Dieu?

AUJOURD'HUI

Assurément le respect est moindre que jadis, mais alors il s'accroissait de crainte ; les parents étaient des inconnus, trop souvent redoutés.

Aujourd'hui les enfants les connaissent. Et voyez ce progrès! Les parents y gagnent.

L'enfant est un diapason de vertu domestique. Sa présence continuelle impose une dignité, une surveillance constante de soi-même. A se contenir ainsi, les parents deviennent meilleurs; de sorte que la pureté de l'enfant se fait contagieuse.

Contagion respectable, qui réalise tout naturellement ce que Savonarole avait voulu tenter vainement à Florence. Et ce

sont les parents eux-mêmes qui se sont volontairement mis sous ce tendre joug.

Écoutez un jeune ménage qui n'a pas encore l'habitude de l'enfant. Le père s'étonne. Il dit à sa femme :

« Il faut nous surveiller davantage : le petit comprend tout ce que nous disons. S'il répétait mes observations sur ta mère ou sur nos amis!... »

Et de rire.... Tout en riant, ils deviennent plus réservés désormais. Et les voilà moins médisants. Cela n'est qu'un détail anodin. Mais les conséquences peuvent être plus importantes si les intempérances de langage étaient plus graves. N'arrive-t-il pas qu'ils évitent de faire en présence de l'enfant les petits mensonges qu'impose la vie mondaine, parce qu'ils ont l'habitude de le gronder lorsqu'il ment?...

L'influence de l'enfant s'insinue d'ailleurs dans tous les événements de l'existence journalière. On avait la manie de lire des journaux et des romans peu sérieux et on les laissait traîner sur les tables. Non seulement on ne les laisse plus traîner, mais, par prudence, on n'en lit plus et pour ne plus avoir rien à craindre, on brûle les papiers et les livres qu'on avait gardés. Ce n'est pas tout. Pour une question de l'enfant à laquelle on n'a pu répondre, on s'aperçoit qu'on

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