PORTRAIT, PAR CHAPLIN
Collection de Mme d'Ailléres.
Et les devoirs paraissent et s'imposent. D'abord les devoirs envers soi-même : il faut être propre, il faut être sage, il faut se laisser débarbouiller. Bébé rechigne; cette caresse brusque et saisissante de l'eau est le tourment de sa journée. Sans cette manie de Maman, la vie serait douce. Bébé par ses cris, par ses efforts, s'applique à expliquer sa répugnance. Il serait si facile de s'entendre; mais Maman ne veut pas comprendre, elle s'acharne. Et comme elle est la plus forte, elle abuse de sa force, naturellement....
Les honneurs arrivent aussi.
Bébé déjeune à table, avec Maman, avec Papa L'air dégagé, Bébé reçoit cet honneur avec satisfaction, mais
sans gloriole. Il en est toujours ainsi, l'honneur obtenu ne compte" point. C'est l'honneur à obtenir qui tente.... Et Bébé voudrait un grand verre pour boire du vin; il voudrait le plat, la carafe, les bouteilles; il voudrait tout ce qui, là-bas, brille et teinte et fume hors de sa portée.... Il se calme pourtant en recevant un bout de pain. — Tâche, Bébé, de conserver cette philosophie. — Il le mâche, le pétrit et le gâche, et il en récure la table à tour de bras....
La vraie joie, c'est la promenade.... Papa d'un côté, Maman de l'autre, le tenant tous deux par la main, Bébé avance d'un pas lent et majestueux d'archevêque. Il regarde les messieurs, les dames, les voitures et surtout les chiens. Ces derniers l'intéressent; il les comprend, il les sent près de lui. Ils sont plus libres, cependant. Ils se promènent davantage et vont et viennent d'un trottoir à l'autre, s'arrêtant à leur guise, sans l'ennui d'un papa et d'une maman qui ne veulent pas ce que l'on veut, et qui rentrent à la maison toujours trop tôt.... Si déjà Bébé avait entendu parler des fées qui exaucent les vœux des petits enfants, il demanderait aux fées d'être un gros chien des rues. Alors Bébé serait très heureux, il se promènerait toujours, toujours.... Bébé, je vous l'ai dit, est un poète.
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Oui, les chiens sont plus favorisés que Bébé. Ils n'ont point le souci de se voir reprocher leurs distractions. Pauvre Bébé qui ignores encore qu'il te faudra toujours lutter contre toi-même....
Il est aussi une autre chose que tu ne comprends pas encore, Bébé : c'est qu'il faut demander.
Il t'arrive souvent d'être grondé pour avoir négligé de demander.
Pourtant Maman te le répète avec acharnement : il faut demander \ Pourquoi n'as-tu pas demandé?...
Le conseil de Maman est bon, suis-le, Bébé, tu t'en trouveras bien. Il faut te plier de bonne heure à savoir demander, au bon souvenir de velasquez, par j.-e. millais.
Londres. — Musée de l'Académie royale.
moment. Car sache-le, tu es dans
un monde où tu devras demander tout, même les honneurs.... Et la journée se clôt comme elle a commencé.
Bébé dort, Maman le regarde dormir.... Sa pensée flotte autour de ce cher sommeil, tendre, inquiète et repassant la journée. A-t-il bien bu ? A-t-il bien mangé? A-t-il bien joué? Pourvu qu'il n'ait pas pris froid.... Est-il assez couvert? Est-il bien bordé?...
Insouciant, satisfait, béat, il dort....
Les années marchent, passent. Bébé reste Bébé; il n'est pas un garçon, il n'est pas une fille, il est le petit génie du foyer, le petit lutin des légendes, farfadet bruyant, futé, frêle et tout-puissant, qui règne sur les grandes personnes et de son petit doigt les conduit, comme on dit familièrement, par le bout du nez.
Tout virevolte à son commandement. Dès qu'il peut se tenir debout, son petit louet de « sabot » à la main, il semble dire, à la Louis XIV : « L'Etat c'est moi ! » En tout cas il pense : « La maison c'est moi ! » Et cette puissance indéniable peut être bonne ou mauvaise. Cela dépend, non de lui, mais de ses parents. Aujourd'hui ce sont les peuples qui font leur gouvernement. L'enfant gouverne, mais il doit gouverner suivant la volonté de ses parents. Alors, c'est parfait.
La petite jupe de fillette est comme un gage de son pouvoir; c'est la lemine qui est la souveraine du logis. Cette hésitation de Bébé à faire son choix entre les deux courants de la vie est pleine d'avertissements, de conseils. Les parents eux-mêmes hésitent aussi. Ils aiment à retarder la définitive, l'irrévocable transformation. Ils continuent à se donner l'illusion que Bébé sera ce qu'il n'est pas. Si Bébé est une fillette, elle porte des cols marins et des bérets qui lui donnent l'air d'un garçon. Si Bébé est un garçon, il est enveloppé de jupes qui lui donnent l'air d'une fille. Et devant le costume imprécis de Bébé, on songe à toutes les tristesses réservées à chacun. Homme, il aura ceci ; femme, il aura
cela. Tu hésites, Bébé. Vois, pourtant, les parts sont égales, et les joies se valent. Ce que tu dois conserver de ton costume de l'autre sexe, c'est le respect de ses peines, le souvenir de ses faiblesses.
Dis-toi, plus tard, si tu es femme : « J'ai été petit marin.
J'ai eu la livrée des lointaines aventures, des dangers continuels.... Ne nous plaignons pas de notre sort; nous l'avons échappé belle. »
Si tu es homme, dis-toi plus tard : « J'ai porté la jupe féminine ; elle était douce et tiède, mais elle me gênait. . . . Montronsnous digne de la culotte. »
Et la culotte arrive un beau jour. Il faut en convenir, les premiers débuts des meilleurs acteurs sont toujours faibles :
Bébé dans sa nouvelle culotte manque d'élégance. Il a beau être fier, ses parents ont beau s'attendrir : Bébé est légèrement comique. Il faut qu'il le sache,
DOROTIIY DREWj PETITE FILLE DE \V. E. GLADSTONE, PAR BURNE JONES.
F. Hollver, phot.
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il faudrait surtout qu'il ne l'oubliât point. On met souvent des culottes neuves, dans la vie; il est bon de savoir y être moins risible que les autres. Bébé aujourd'hui peut être impunément gauche; sa grâce naturelle sauve sa gaucherie, la parfume de naïveté. Et puis, il a une salle faite ; plus tard, le public ne sera plus un public sympathique, préparé, « chauffé », bien au contraire.
Mais les débuts se renouvellent, se précipitent ; la vie de „ ' , , , .
' r r ' LA PRINCESSE ROYALE (IMPERATRICE FREDERIC D ALLEMAGNE),
Bébé est un perpétuel début. Il PAR LESLIE-
Musée de Kensington.
débute en tout et tous les jours.
Il vit devant une merveilleuse Amérique où il découvre sans cesse quelque nouveau monde....
Il est grand garçon à présentai doit s'instruire. C'est l'infini. Il ne s'en doute pas, le pauvre. Et déjà homme en toutes ses illusions, il se croit féru de science dès qu'il parvient à distinguer A de B. Il confie son savoir à tous les échos. Il veut en renouveler l'épreuve devant les journaux, devant les livres, devant les affiches, à la maison, dans les rues, partout....
Mais rassurons-nous. A mesure qu'il avancera dans les lettres, il découvrira davantage son incapacité, et il commencera à s'apercevoir qu'il ne sait rien, quand il les connaîtra de A jusqu'à Z. Les savants sont les seuls qui veuillent bien confesser leur ignorance.
Depuis le commencement du xixe siècle, les dessinateurs, illustrateurs, caricaturistes qui se sont occupés de l'enfant sont très nombreux.
Charlet fut un des meilleurs, un des plus convaincus, un des plus exacts parmi ces artistes qui, penchés vers les petits, ont cherché à traduire leur physionomie et un peu de leur âme.
Les enfants de Charlet ont trop entendu parler du Grand Empereur pour ne pas avoir l'esprit très militaire. Ils jouent tout le temps au soldat; ils entourent les vieux grenadiers en marche, veulent porter leur fusil : « Moi, moi, m'sieur l' grenadier, dit une légende, que j'vas vous le porter, vot'fusil, j'ai d'ia poigne,
3+o LES PORTRAITS DE L'ENFANT.
moi !... j'suis joliment raide des reins, allez!...» Et les gamins se bousculent, se pendent en grappe au bras d'un vieux grognard. L'un des petits a pu s'emparer d'un fusil, d'autres suivent, emboîtent le pas, l'air martial et plein d'entrain.
Ailleurs, quelques-uns manœuvrent devant un vieil invalide qui, les ayant alignés, constate qu'un caniche fait le beau parmi son escouade. Le vieux brave souriant philosophiquement de n'avoir plus à commander que des toutous et des moutards, prend le chien pour guide et déclare : « Le guide est à gauche ».
Charlet nous montre aussi les enfants de troupe, ces types curieux de l'époque, ces guerriers minuscules coiffés d'énormes shakos, petits génies de la guerre, gauches et attendrissants à la fois. Ils forment, un groupe distrait et babillard qu'un vénérable briscard admoneste dans son patois alsacien : « Qu'chentendeun profond silence! Nousbarlons sur la crammaire française ».... Mais les voici à la manœuvre, marchant en file, avec plus de bonne volonté que d'ensemble, au commandement d'un vieil instructeur, solennel sous son bonnet à poil, et qui se carre pour expliquer la théorie h sa façon : « Au commandement de halte, rapportons vivement le pied qui est à terre à côté de celui qui est en l'air et restons mobiles !.!!.».. . . '. .
Tout cela est honnête, exact, naïf. Ces gamins ont de délicieuses petites têtes d'anges ; ils sont frais' et .ronds et mignons au possible. Le dessin intitulé /' Insubordination .nous montré, un petit, gueux à l'œil clair et vif armé d'un vulgaire sabre.de bois, qui. lève la, main sur un .charmant fils de bourgeois maniant, ùne.finèépéé ..de combat. Et le sabre de bois, crie à l'épée : «Si les
mieux habillés veut toujours être les générais, j'ieurs y fiche des calottes ! »
Nous convenons que la légende est faible, c'est Le défaut de Charlet bien souvent. Mais le dessin est d'une réelle valeur d'art et d'une précieuse autorité comme document.
Ce joli gamin qui s'amuse au jeu de soldat est le même qui porte le bonnet d'àne à l'école; il aime trop la liberté pour être sage en classe. Il l'aime tant que nous le retrouvons sur les barricades apportant la soupe à son père. C'est lui qui deviendra bientôt le Gavroche dans la drama-
PORTRAIT DE MADEMOISELLE FEUARDENT, PAR FRANÇOIS MILLET. Braun, Clément et fiU, phot.
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tique toile de Delacroix et aussi dans la pittoresque et ardente statue d'Augustin Moreau-Vauthier, où la composition parfaite, l'agencement ingénieux se joignent à l'impulsion, à la vivacité, à l'entrain....
Ce petit personnage de Gavroche est une géniale figure du poète. On peut la considérer comme historique. Elle est à sa façon aussi réelle que le Bara et le Viala. Ceux-ci, après avoir vécu, ont reçu de la légende une physionomie vague, poétique ; celui-là, qui personnellement n'exista pas, a pris dans l'histoire une physionomie précise et populaire. Pour un Gavroche imaginé par Victor Hugo, il en poussa des milliers dans les rues bouleversées de Paris ; il y eut un temps où tous les gamins de la capitale étaient des Gavroches.
C'étaient de terribles enfants, leurs successeurs ne furent que des enfants terribles.
Gavarni est leur spirituel père. Son dessin plein de verve et de caprice, de vérité et de fantaisie, fut moins puissant dans la traduction de l'enfant que dans ses autres œuvres. Autant la grâce de la femme est rendue par lui avec maestria, souplesse malicieuse et séduction, autant le visage si joli de l'enfant paraît peu l'intéresser. Il en donne des silhouettes parfaites : certain petit gamin qui se vautre sur un fauteuil en parlant du coton dont sa mère rembourre ses corsages, certaine petite fille, qui joue avec la canne d'un monsieur, sont d'une surprenante justesse ; mais il s'en tient surtout à l'allure enfantine, le visage n'est pas aussi étudié par lui que par Charlet. Ce n'était pas faiblesse de crayon, certes. Son dessin est capable de vaincre toutes les difficultés et avec une désinvolture entraînante; il a même tracé une jolie série appelée « Études d'Enfants » et quelques rares portraits comme celui du fils Feydeau; mais ce genre prêtait moins à sa verve plus mordante que sentimentale. Ces visages d'innocence ne l'amusent pas. Ce qui l'amuse, c'est la tête des gens qui souffrent des bavardages,
des étourderies de l'enfant. Le gosse qui crie : « Maman, c'est ce monsieur qui a ce nez...», ce gosse est de dos dans une porte entre-bàillée, tandis que le monsieur développe son nez au milieu du dessin. L'autre gamin qui, à la table paternelle, un jour de réception, demande si le poulet servi sur la table est bien « le crevé de ce matin » qu'on a dit être assez bon pour l'invité..., ce gamin est encore de dos et nous voyons en revanche les yeux furibonds de la maman tournée vers son fils et le visage solennellement bête du monsieur que l'on n'aime pas à recevoir.
D'ailleurs Gavarni ne vit guère dans les enfants que ces terribles révélateurs de nos faiblesses et de nos hypocrisies, et il ne les montra pas souvent dans d'autre rôle que dans celui-là.
Gautier a écrit au sujet de cette célèbre série :
« Les Enfants Terribles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! car ils n'épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique.... Leur cruauté tenace s'en prend à tout. Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n'est sacré pour eux. Et le mal qu'ils font, ils en ont la conscience quoi qu'on en dise ; leur air bête n'est qu'un masque. Les enfants sont féroces par caractère : ils se plaisent à faire le mal, à plumer les oiseaux vifs; à causer des scènes et des querelles; car jamais ils ne rapportent une chose indifférente, c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire, tout en se balançant sur les
genoux de la victime. »
La colère de Gautier est malheureusement justifiée. Nous avons connu et nous connaissons des enfants de ce genre, mais il faut ajouter que ces enfants nous ont toujours paru avoir le caractère de leurs parents ou de quelqu'un de leur famille : les jeunes chiens mordent parce que les grands ont des dents. L'humanité n'est généralement pas bonne ; pourquoi les enfants seraient-ils meilleurs que nous tous? L'inla petite irma, par e. rupprecht. térêt, la politesse, l'in d ifférence
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