PORTRAIT D UN JEUNE PRINCE, PAR VELASQUEZ
Rome. — Palais Doria.
a période classique est désormais close; nous entrons dans la période pitto- J resque. L'enfant a conquis sa personnalité : il n'est plus un vague petit être ni garçon, ni fille, indifféremment ange ou génie, presque un petit oiseau. L'art va l'étudier comme une grande personne, nous le montrer avec les vêtements de son temps et les occupations de son âge. 11 y perdra souvent dans notre estime. Le pntto nous parlait des autres plus que de lui-même. L'enfant pris sur le vif, avec ses qualités et ses défauts, ne pourra rien nous cacher de ce qui le concerne : l'artiste nous le livrera sans pitié. C'est ainsi que l'Espagne va nous offrir la première phase de cette période nouvelle : une phase de transition, pour ainsi dire, une fièvre
Frontispice. — i. L'Infant Don Balthazar Carlos; par Velasquez (Musée du Prado). — 2. Enfant Jésus, par Murillo (Musée du Prado). — 3. Infante Marguerite d'Espagne, par Velasquez (Francfort, Musée Stadel).
de croissance. L'enfant traverse la crise habituelle aux formations hâtives. Sa conquête est trop récente pour qu'il sache jouer avec aisance et naturel, son nouveau rôle de jeune personnage digne de fixer l'attention des artistes. Par bonheur, il est] entre des mains magiques, et ses portraits sont des chefsd'œuvre qui donnent un charme séduisant à des visages et à des costumes trop souvent dépourvus de grâce juvénile.
Comme nous avons la bonne fortune de posséder sur l'Espagne au xvne siècle les souvenirs de Mme d'Aulnoy1, il nous arrivera souvent de recourir à son témoignage qui vient à l'appui des involontaires confidences des peintres dans leurs tableaux. Taine dit : « Mme d'Aulnoy est du grand siècle littéraire; elle appartient au meilleur monde; elle parle avec justesse et naturel ; ...elle a toutes les qualités d'une Française bien douée et bien élevée, bon sens, liberté d'esprit, tact sûr, grâce un peu moqueuse, politesse aisée et continue2.... » Et son récit laisse dans l'esprit le souvenir misérable et terrible d'un pays qui ressemblerait à la Turquie contemporaine.
L'Espagne, dont la soudaine splendeur politique s'effondra en peu de temps, rencontra dans les arts un développement analogue. En quelques années des toiles d'une virtuosité merveilleuse se manifestèrent, et tout en resta là. Au moment où l'art put naître et s'épanouir, le pays était dans un complet désarroi; après s'être tant livré à la violence, ce peuple était épuisé. Pourtant il sut dans un suprême effort léguer à l'humanité un souvenir éternel de son caractère et de son génie avec l'image fantasque d'un pauvre fou triste et héroïque, quelques hautaines silhouettes d'Iniants, et une nuée de chérubins. Cervantès,
L INFANTE MARIE-THERÈSE, PAR VELASQUEZ. Musée du Louvre.