‹ Les portraits de l'enfantChapitre 47 sur 161 · L INFANT PROSPER, PAR VELASQUEZ · texte numérisé non relu

L INFANT PROSPER, PAR VELASQUEZ

Galerie impériale de Vienne. (J. Lowy, phot.)

prépare a élever a son tour ses enfants !

Au fond, l'orgueil est le plus grand défaut 'de l'époque. La nation ayant pendant des siècles combattu les Maures infidèles, tous les Espagnols, grands et petits, se regardent comme des fils de héros, et la loi déclare que l'enfant abandonné qu'on trouve au bord d'une route, doit être considéré comme noble. Or, les nobles ne travaillent pas; c'est dire que la paresse règne d'un bout à l'autre du pays. Les conséquences sont curieuses et vont jusqu'au paradoxe. Les villes ont l'aspect répugnant des cités orientales. La boue des ruisseaux monte jusqu'aux sangles des chevaux. « Quand on veut parler d'une maison à qui rien ne manque, on dit qu'elle est vitrée », nous confie Mme d'Aulnoy. Le fait est que même à Madrid, les maisons sont alors en terre et en briques, et, la plupart, sans vitres.

L'enfant du peuple qui grouille dans cette incurie, peut avoir les guenilles d'un mendiant, il aura sûrement l'àme d'un roi né pour les respects et la parade. « Le moindre est persuadé qu'il est hidalgo, c'est-à-dire gentilhomme; il y a une histoire fabuleuse composée depuis cent ans, qui se laisse pour tout

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s'avivent de rouge les joues, le .\s. et même les doigts et la paume des mains. Leurs petits compagnons s'enfouissent dans de bottes, se cuirassent .me £ks guerriers, se campent ■ ■ nt pleins d'orgueil et ' ■ cpttfc.. Hêmc quand ils jouent, fiï M) . il semble

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héritage aux enfants et aux neveux et dans cette histoire fabuleuse, ils font tous entrer de l'ancienne chevalerie et du merveilleux, disant que leurs trisaïeux, don Pedro et don Juan ont rendu tels et tels services à la couronne. » Un mitron répond à son maître qui est archevêque :

« Je ne puis souffrir qu'on me querelle, étant de race de vieux chrétiens nobles comme le roi et même un peu plus ! »

Malgré tout leur orgueil, les pages mal nourris deviennent goinfres et voleurs; « en apportant les plats sur la table, ils mangent plus de la moitié de ce qui est dedans ». C'est pourquoi la plupart des maîtres ont fait fabriquer des marmites d'argent fermées par un cadenas; le cuisinier surveille par une petite grille la cuisson du dîner et les pages ne peuvent dérober que l'odeur du fricot. Avant cet usage, il arrivait qu'au moment de servir le repas, on ne trouvait plus rien à manger dans la cuisine.

Comme les enfants héritent du personnel de leurs parents sans diminuer celui qu'ils ont déjà, ce monde de pages et d'écuyers augmente, fourmille, inutile et bâillant dans les antichambres. La duchesse d'Ossone a cinq cents femmes. Le roi nourrit dix mille personnes, ou plutôt laisse mourir de faim dix mille parasites. Et cela dans un décor d'une richesse lourde : le duc d'Albuquerque a quatorze cents douzaines d'assiettes d'or et d'argent, cinq cents grands plats, sept cents petits, sans parler du reste; et, pour monter en haut de son buffet, ses valets ont quarante échelles d'argent....

De même que tout ce luxe frôle la misère, tout ce nombreux personnel est paralysé par des règles d'étiquette inviolables. Philippe III meurt d'un érysipèle parce qu'un brasero trop chaud lui enflammait le visage et que le seigneur chargé de toucher au brasero était absent.... La jeune reine est tombée de cheval et, le pied embarrassé dans l'étrier, elle reste à terre sous les yeux du roi

L INFANTE MARGUERITE-THERESE, FUTURE ÉPOUSE DE L'EMPEREUR LEOPOLD 1er, PAR VELASQUEZ. Musée de Vienne.

qui, d'une fenêtre du palais, voit l'accident sans pouvoir y remédier et sans que personne n'ose intervenir à sa place, parce que l'homme autre que le roi qui touche à la reine est puni de mort. Deux seigneurs, bravant tout, l'ont pourtant sauvée; mais aussitôt ils se sont enfuis et sont allés se cacher dans un couvent, en attendant des lettres de grâce qu'à la prière de la reine, le roi voulut bien leur accorder.... Quand dix heures sonnent, si la reine est à souper « ses femmes, sans rien dire, commencent à la décoiffer, d'autres la déchaussent par dessous la table et on la met au lit, qu'elle le veuille ou non ». Tout est réglé, compassé, invariable jusque dans les moindres détails de l'existence.

Il ne faut donc pas s'étonner de la profonde mélancolie que respirent les Infants. Au milieu du faste grandiose et lugubre qui les entoure, ils vivent comme des automates, sans connaître les jeux de leur âge. Les plus grands, seuls, ont les plaisirs violents de la chasse où se peuvent débrider leurs instincts sanguinaires, se soulager leur âme féroce d'enfants nés dans un pays dont les cavaliers rapportaient de leurs expéditions des têtes de Maures accrochées à leurs selles et les jetaient aux gamins en traversant les villages1....

Don Carlos, fils de Philippe II et de Marie de Portugal, est un des plus célèbres parmi ces enfants. Sa vie, son caractère et surtout sa mort mystérieuse ont fait de lui un personnage romanesque, longtemps mal connu et que les auteurs dramatiques — Schiller particulièrement2 — se plurent à rendre sympathique. La vérité est connue aujourd'hui; elle est triste, mais elle n'est pas touchante. Le héros de Schiller fut un malade, un maniaque, presque un monstre, peut-être un fou, en tout cas le descendant d'une race épuisée.

Sa mère, Marie de Portugal, meurt peu de temps après sa naissance. Il est maladif, de teint pâle, de tempérament bilieux et d'appétit singulièrement vorace; avec cela, un peu boiteux, un peu bossu, assez laid. Quant à son caractère, c'est un mélange d'orgueil, d'extravagance et de cruauté. A douze ans, son plaisir est de rôtir vivant des animaux. Il faut nous souvenir que nous sommes en Espagne, que l'Infant assistait aux autodafés : cela ne pouvait lui donner une âme très sensible. Mais les animaux ne suffisaient point à sa férocité. Il s'attaquait aux personnes : et une autre de ses distractions favorites consistait à faire bàtonner en sa présence de pauvres diables. Il imaginait aussi des raffinements ingénieux. Un jour, mécontent de ses bottes, il les fait couper en petits morceaux et soigneusement fricasser, puis ayant demandé son cordonnier, il le force à manger devant lui ce plat d'un nouveau genre.

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