UNE FAMILLE, PAR ALBERT CUYP
Musée d'Amsterdam.
qui durent connaître des générations successives et qui ressemblent à de vieilles masures pleines de souvenirs. Sous ces enveloppes rustiques, les plus petits disparaissent accablés et traînent sur le sol; les plus grands, plus robustes, parviennent à soutenir le poids de ces défroques. Ils se dressent, se tiennent debout, mais ils restent si empêtrés, si lourds, qu'il faut les regarder avec attention pour ne pas les confondre avec leurs vieux parents.
Ce qui est curieux, c'est que cette livrée de misère n'est nullement pitoyable. Elle est, en revanche, tout à fait pittoresque. Sa bonhomie est si franche, elle s'épanouit dans une telle satisfaction de vivre, qu'elle amuse l'œil et fait sourire.
Et on suit avec intérêt les gamins dans leurs petits voyages. On remarque qu'ils vont beaucoup à l'école. On remarque également qu'ils se glissent déjà parmi les buveurs, à l'auberge. Ils apprécient à la fois les travaux de l'intelligence et ceux de l'estomac. Naturellement pratiques, ils sentent qu'il ne faut rien négliger dans la vie, qu'il peut y avoir des plaisirs partout. C'est pourquoi on les voit souvent s'arrêter pour écouter les chanteurs ambulants. Ils adorent
la musique; et comme tous ceux qui aiment à chanter et à rire, ils ont le cœur bon. Vous ne les verrez pas s'amuser à des jeux de gamins méchants ou même simplement moqueurs. Ils sont honnêtes et sans malice. Ils sont en outre travailleurs. « Les plus pauvres, dans leurs petites et humbles habitations, ont toutes les choses nécessaires, dit Pari val, en 1660.... On fait ici profit de tout, dit-il encore; il n'y a pas jusqu'à ceux qui tirent les ordures du fond des canaux qui ne gagnent un demiécu par jour. Les enfants même qui apprennent leur métier gagnent presque d'abord leur pain.... Ils sont si ennemis du mauvais gouvernement et de l'oisiveté, qu'il y a des endroits où les magistrats font enfermer les oisifs et les vagabonds et ceux qui ne gouvernent pas bien leurs affaires, étant suffisant que leurs femmes ou d'autres de leurs parents se plaignent aux magistrats, et, dans ces endroits, ils sont forcés de travailler et de gagner leur vie, encore qu'ils ne le veuillent pas.... »
Pour l'instruction, ils sont en avance de deux siècles sur le reste de l'Europe. Dans chaque village il y a une école publique.
Si vous quittez la marmaille populaire, vous trouvez des enfants mieux débarbouillés, mieux vêtus. A part cela ils ont la même mode antique consistant à s'habiller comme les grandes personnes. Ils sont plus propres, ils sont même très propres, avec une netteté cossue, pleine d'honorabilité bourgeoise. C'est que ces petits bonshommes sont les petits nobles de ce pays où il n'y a pas de nobles. Ils forment la « classe dirigeante ». Ils respirent l'inconsciente sérénité d'enfants dont les parents ont une situation assurée.
Le fourmillement des gamins autour des vieux maîtres nous a montré que, dans les villages, les enfants savaient lire et écrire; les petits bourgeois reçoivent une instruction plus complète. Au xvn° siècle, tous les garçons entendaient le