UNE FAMILLE, PAR GONZALES COQUES
Londres. — National Gallery. (Hanfstaengl, phot.)
L'œuvre la plus populaire mais non la meilleure de Duquesnoy est en Belgique, à Bruxelles. C'est le fameux Manneken Piss.
Le mouvement réaliste du gamin est assez connu pour que nous n'ayons pas à le décrire. On sait la popularité du Manneken Piss que les bonnes gens appellent le plus ancien bourgeois de Bruxelles; on connaît ses aventures, les enlèvements dont il fut la victime et dont il revint toujours par miracle. D'abord ce sont des Anglais qui, l'ayant emporté dans un fourgon, sont découverts par les habitants de Grammont; plus tard, ce sont des soldats français qui le volent et l'oublient à la porte d'un cabaret. Il est dérobé une troisième fois et sauvé encore.... Certains jours de fête, sa nudité se voile. Assurément le petiot n'y gagne pas en gentillesse et son impudeur s'accentue davantage. En revanche il y gagne en honneurs, car il est décoré comme un ministre, tous les régimes l'ayant tour à tour gâté comme on gâterait un véritable enfant. Louis XV lui
moulages d'enfants exécutés pour un tombeau et lui parlait du Saint André: « Les éloges qu'a mérités la statue de Saint André, récemment découverte, sont arrivés jusqu'à moi, et je me réjouis pour moimême et d'une manière générale avec tous nos compatriotes, de la gloire qui en a rejailli sur notre pays. Si je n'étais pas retenu par l'âge et par la goutte, j'irais auprès de vous jouir de la vue et admirer la peri'ection d'une œuvre si remarquable».
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donna un bel habit brodé et la décoration de Saint- Louis; la Révolution le coiffa du bonnet rouge; Napoléon lui-même trouva le temps de lui conférer la clef de chambellan. Depuis i83o enfin, il endosse le costume de la garde civique. Il est en outre pensionné. Honoré, pensionné, décoré, adoré, le bambin est en réalité le petit génie du pays.-
L'art est défunt, mais le petit génie demeure. Le pays est si bon, on 3^ mange, on y boit si bien, la bière y est si fraîche!... De sorte qu'en attendant le retour des Rubens et des Rembrandt, des peintres pour lesquels il puisse poser, le petit génie boit, boit, boit,... et il le prouve.
La destinée des arts en Allemagne fut très singulière. Après de magnifiques origines, qui presque aussitôt donnèrent des noms resplendissants tels que Diirer et Holbein, l'école s'arrêta subitement. Ce n'est point la poussée brusque de l'École espagnole, qui tout en disparaissant très vite présenta les caractères successifs de la jeunesse, de la vigueur, de la décadence. C'est une admirable promesse avortant tout à coup.
On a prétendu souvent que les idées de la Réforme avaient étouffé les arts
dans les pays allemands. Cette opinion ne paraît point justifiée par les faits, puisque Cranach et Holbein ne souffrirent point, comme artistes, d'avoir été protestants. En outre, la Hollande ne fut-elle pas protestante, et ne puisa-t-elle pas dans la religion de Luther des doctrines qui contribuèrent heureusement à l'affranchir des traditions italiennes et à la tourner vers un idéal civil plus familier, plus populaire? On pourrait plutôt accuser de cette décadence l'admiration trop exclusive et l'imitation trop poursuivie des artistes allemands pour l'école italienne, alors complètement dégénérée. Ils ne furent
PORTRAIT DE PETITE FILLE, PAR PHILIPPE DE CHAMPAGNE. , n . . ,
Musée du Louvre. qu un pale reflet de la pale gene-
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ration issue des vieux maîtres, de ces médiocres imitateurs des formules surannées. Et, après s'être étonné de cette impersonnalité chez les successeurs de Durer et d'Holbein, on arrive à se demander si la constante faiblesse des arts en Allemagne ne tient pas tout simplement au caractère national, exclusivement doué pour les travaux spéculatifs de l'intelligence et de la raison.
Ce caractère national ne se révèle-t-il pas déjà très nettement chez Durer, quand il fait la Mélancolie, le Chevalier et la mort, V Apocalypse; chez Holbein, quand il s'applique à illustrer YEloge de la Folie, d'Erasme, à retracer les simulacres de la mort, ce sujet tant de fois repris de diverses façons par ses successeurs et ses compatriotes. Et pourtant de quelles prestigieuses images ils ont enrichi les arts! Combien ils ont avec vigueur et avec pittoresque tracé les portraits de leurs contemporains! Mais chez tous ces peintres on constate un singulier état d'inquiétude. Albert Durer va en Italie, puis en Flandres, et s'il revient en Allemagne c'est peut-être à cause des ennuis qu'il prétend avoir à subir, à l'étranger, de la jalousie de ses collègues. Holbein va en Angleterre et finit par y prolonger son séjour. Van der Faës fait plus encore, il s'y fixe complètement, et il se naturalise anglais au point de signer ses œuvres d'un nom anglais, Pierre Lely. Kneller vit et meurt en Angleterre; Raphaël Mengs court d'Italie en Espagne.
Cette désertion générale ne serait-elle pas la preuve que le pays n'est point favorable à la peinture, que la population, ne sachant pas la goûter, n'encourage pas suffisamment ceux qui s'y consacrent?
Le Putto, notre guide, nous dira sûrement si le pays est bon pour les arts.
Nous le cherchons longtemps, nous finissons par le trouver dans la Mélancolie d'Albert Durer.
Il est tout seul, assis, grave, appliqué, le front plissé par l'attention; il tient
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sur ses genoux une tablette et il écrit. Le pauvre petit a tout l'air d'un gamin en pénitence, qui fait un pensum. Sa tête énorme, toute ronde et riche en bosses frontales, s'est prodigieusement développée. Il est devenu un petit « fort en thème ». Adieu les jeux folâtres et libres! Aussi est-il habillé. Sa nudité manquerait trop de gravité pour un philosophe; et puis, à ces occupations sédentaires, il aurait froid d'être tout nu. Il a pourtant gardé ses ailes, car il est encore capable de s'élever très haut. Mais ce n'est pas dans le ciel rayonnant et joyeux des arts. Voyez plutôt, là-bas, ce ciel brumeux dont un astre bizarre
troue difficilement les ténèbres
Et quel terrible bric-à-brac autour du pauvre petit! Ce ne sont que balances, sabliers, cloches, tous les emblèmes tristes de l'allégorie. L'art qu'il pratique sera grave, laborieux, savant, réfléchi.... Et un beau jour le petiot, las d'être solitaire, profitera de ses ailes pour s'envoler.