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LE DAUPHIN, PREMIER FILS DE LOUIS XVI. PASTEL PAR LA TOUR

Musée du Louvre.

PORTRAIT D'UNE PRINCESSE INCONNUE, PAR NATTIER. Musée de Versailles.

EN FRANCE

formidables âneries, comme d'enseigner en latin la prononciation française. Nous renvoyons les incrédules au traité de Claudius : De pronunciatione linguœ gallicœ, et à celui de Théodore de Bèze : De franciscœ linguœ recta pronunciatione tractatus.

Quand on a lu cela, on ne trouve plus le fils Diafoirus exagéré; on comprend même que Montaigne ait pu écrire : « Il n'est rien si gentil que les petits enfants en France ; mais ordinairement ils trompent l'espérance qu'on en a conçue ; j'ai ouy tenir à gents d'entendement que ces collèges où on les envoyé les abrutissent ainsi. »

Joignez à cette littérature le régime des châtiments corporels : au moment où les Dauphins étaient fouettés, les petits Français n'avaient pas de raison pour se voir ménager. Le marquis d'Argenson, en plein règne de Louis XV, recevait le fouet à l'âge de dix-sept ans, durant sa seconde année de rhétorique au collège Louisle-Grand. Le duc de Boufflers n'était pas plus épargné. Et pourtant ce dernier était déjà gouverneur de Flandre en survivance et colonel d'un régiment. Dans ces existences de petits nobles apparaissent les mêmes ironies que dans la vie des Dauphins. Malgré la domination violente des parents et des maîtres, les honneurs et les titres ne perdent pas leurs droits. C'est que l'individu ne compte pas et que la famille est tout.

A quinze ans, le comte de Brienne hérite la charge de secrétaire d'État qui appartenait à son père. Il prête serment et prend place sur le banc des secrétaires d'Etat, en habit brodé et l'épée au côté, dans la séance du Parlement qui déclare Louis XIV majeur. Lauzun entrait dans les gardes françaises à douze ans et passait enseigne à quatorze. A cinq ans, le duc de Crillon était mis à la tête d'une compagnie, et M. de Fronsac était nommé colonel à sept ans.

UN ENFANT DE LA MAISON DE CONDÉ, VERS IÔOO. Musée du Louvre.

2i2 LES PORTRAITS DE L'ENFANT.

Il était impossible que de tels enfants eussent la simplicité et la modestie de leur âge. Quand vint la mode de la poudre, on dut établir dans les collèges des salles spéciales appelées peignoirs, où les coiffeurs eurent grande besogne. Tout en frisant, poudrant et pommadant leurs jeunes clients, ils leur vendaient des flacons d'odeur, des rubans, des pommades et des poudres. Et les jours de sortie, les bambins, enrubannés de fanfreluches, recevaient leurs épées de gentilhomme déposées, par mesure de précaution, entre les mains d'un surveillant.

Le rang supérieur parmi les arts d'agrément était donné à la danse.

Le maître à danser apprenait à marcher, à s'asseoir, à se tenir debout, à avancer le pied, à jouer avec son épée, à offrir le bras, à écouter et à sourire, à présenter un objet et à ramasser un éventail..., en un mot à vivre. Car la vie ne consistait surtout qu'à savoir se bien tenir, à cette époque où des gens, « âgés de quatre-vingts ans, en avaient passé quarante-cinq sur leurs pieds, dans l'antichambre du roi, des princes et des ministres »; sous ce régime où un vieillard pouvait donner ces conseils à un débutant : « Vous n'avez que trois choses à faire : dites du bien de tout le monde, demandez tout ce qui vaquera et asseyez-vous quand vous pourrez1. »

Conversation, diplomatie et parade, telle était l'existence. Et, de bonne heure, les enfants s'y montraient d'une surprenante adresse.

Le petit duc d'Angoulême, recevant Suffren, un livre à la main, disait :

« Je lisais Plutarque et ses hommes illustres; vous ne pouviez arriver plus à propos. »

Le petit de Sabran étant interrogé, à l'âge de sept ans, sur ses auteurs classiques, par une dame accompagnée de ses trois filles, répondait :

« Madame, je ne puis me souvenir ici que d'Anacréon. »

Aujourd'hui, cela nous fait sourire ; mais quand le petit de Brienne entrait au Parlement; quand le petit Fronsac paradait en tête de son régiment, il eût été permis à un père, à une mère de s'attendrir. Il n'en était rien cependant.

Le prince de Ligne ayant été nommé colonel du régiment qui portait le nom de sa famille, en fit respectueusement part à son père dans ces termes :~

« Monseigneur,

« J'ai l'honneur d'informer Votre Altesse que je viens d'être nommé colonel de son régiment.

« Je suis avec un profond respect..., etc. »

i. Voir les Origines de la France contemporaine, par Taine (Hachette).

EN FRANCE

MARGUERITE DE VALOIS (FUTURE EPOUSE DE HENRI IV) VERS ï55-J.

Dessin d'après François Clouet. (Biblioth. nationale/

Le père répondit :

« Monsieur, <( Après le malheur de vous avoir pour fils, rien ne me pouvait être plus sensible que le malheur de vous avoir pour colonel.... »

Et tous les Mémoires du temps nous montrent des personnages semblables. Talleyrand écrit : « Des soins trop multiples auraient paru de la pédanterie ; une tendresse trop exprimée aurait paru quelque chose de nouveau, et par conséquent de ridicule. »

Le cœur des parents ne s'attendrissait même pas pour leurs filles. Vers sept ans, on les mettait au couvent, et, après une douzaine d'années de réclusion, on les faisait entrer dans les ordres ou bien on les mariait sans les avoir consultées.

Toutes les futilités de la vie mondaine pénétraient dans ces couvents. Dès le xvie siècle, Érasme s'était moqué d'une éducation qui consistait « à bien faire la révérence, à tenir les mains croisées, à pincer les lèvres quand elles rient ».

Quand l'abbé Fleury, en 1686, écrivit son traité des Études, rien n'était changé. Prier, coudre, chanter, danser, s'habiller à la mode, faire la révérence, « voilà pour l'ordinaire toute leur éducation ». Mme de Mainteno.n, à Saint-Cyr, commença par suivre les mêmes errements pour tomber ensuite dans l'excès opposé. Elle favorisa d'abord les frivolités et exigea bientôt toutes les rigueurs. A l'origine, elle fit jouer Andromaque, Esther; Racine et Boileau guidèrent les élèves de leurs conseils. Et les actrices novices se mirent à genoux, avant d'entrer en scène, pour demander à Dieu qu'il leur fît la grâce de ne point manquer leur réplique, d'être remarquées par le roi.... Mme de Maintenon, effrayée du désordre que ces exercices dramatiques apportaient dans la maison, y renonça complètement. La claustration devint absolue. Les enfants ne virent leurs parents que quatre fois par an, durant une demi-heure chaque fois. Il ne faut pas s'étonner après cela que les châtiments corporels n'aient pas été plus inconnus aux filles qu'aux garçons. Mme de Caylus dit dans ses Souvenirs que Mme de Maintenon ayant voulu obtenir qu'elle abjurât le protestantisme, elle y consentit à la condition qu'on ne lui donnerait plus le fouet.

FRANÇOIS DE VALOIS, DUC D ALENÇON, QUATRIÈME FILS DE HENRI II, EN 1 565 . Dessin d'après François Clouet.(Biblioth. nationale.)

En somme, l'enseignement unique est le maintien; et la gamine de six ans est aussi curieuse comme poupée vivante que le petit garçon. Il y avait alors, dit George Sand, « une mimique complète qu'on devait enseigner aux enfants de très bonne heure, afin qu'elle leur devînt par l'habitude une seconde nature, et cette convention était un article de si haute importance dans la vie des hommes et des femmes de l'ancien beau monde que les acteurs ont peine aujourd'hui, malgré toutes leurs études, à nous en donner une idée ».

Cette vie artificielle ressemblait tant à la vie de théâtre qu'elle finit, au xviii0 siècle, par y aboutir et par faire monter grands et petits sur les planches, parmi les figurations et les décors. Les enfants euxmêmes entrèrent dans le monde comique.

La petite de Saint-Aubin (Mme de Genlis, Mémoires), très négligée par ses parents jusqu'à sept ans, attire soudain tous les soins de sa mère qui s'applique à lui apprendre un rôle. Quel rôle lui donne-t-elle? Celui de l'Amour tout simplement.... Après douze semaines de répétitions, la petite joue sur le théâtre du château paternel. Elle est si gentille avec son carquois et ses ailes bleues qu'on ne se résout pas à lui rendre sa toilette habituelle. Pendant neuf mois, tous les jours, elle s'habille en Amour. Et il faut qu'un danseur, maître d'armes, en venant lui donner des leçons de maintien et d'escrime, fasse craquer le frêle déguisement pour que l'enfant en loques prenne un vêtement plus sérieux.

Quand, sous l'influence de Rousseau, il se fit dans les classes élevées un retour vers la simplicité, il ne fut ni sincère, ni durable, malgré ses excès de sensibilité; il conserva tout l'artificiel qui caractérise les sentiments imposés par la mode. Cette transformation fut plus sérieuse dans la bourgeoisie où elle était venue d'elle-même, progressivement. Dès le règne de Louis XIV, nous apprenons par le fils de Racine les jeux encore très graves que le poète d'Eliacin organisait pour distraire ses enfants. « Je me souviens de processions dans lesquelles mes sœurs étaient le clergé, j'étais le curé, et l'auteur d'Athalie, chantant avec nous, portait la croix. »

EN FRANCE

Ce fut bien autre chose à la fin du xviii0 siècle. « On serre, on embrasse, on étouffe de caresses un enfant de six ans, dit Mercier, à raison de quelques saillies qui sont au-dessus de son âge; on l'appelle un prodige.... » La sensiblerie, que dénotent les tableaux de Greuze, gagnait toute la ville.

Jusqu'alors les enfants nouveau-nés étaient livrés à des nourrices qui, venues à Paris en charrettes, s'en retournaient avec un chargement de petits Parisiens, lien mourait une moyenne d'un sur deux.... Subitement, toutes les mères demandèrent à nourrir elles-mêmes leurs enfants. Mais, comme elles ne changèrent rien à leur existence, qu'elles continuèrent à mener à la cour, dans le monde, une vie

agitée, le résultat fut pitoyable; la mortalité augmenta chez les enfants. Les médecins durent intervenir et déclarer que les charrois de nouveau-nés faisaient moins de victimes que ces soins distraits et maladroits. Quelques mères se décidèrent à mener une existence plus en rapport avec les devoirs qu'elles aspiraient à remplir, mais elles furent peu nombreuses. Marie-Antoinette s'en tint elle-même à de beaux projets qu'elle n'eut pas la force de réaliser. Au moment d'accoucher de sa fille, Madame Royale, elle disait à son médecin :

« Je veux vivre en mère, nourrir mon enfant et me consacrer à son éducation. »

Cela n'empêcha pas qu'à son arrivée la Dauphine était attendue par trois nourrices.

La sentimentalité éloquente de Rousseau était surtout fertile en théories; elle suscitait de tous côtés des imitations plus ou moins ingénieuses de VÉmile. Bernardin de Saint-Pierre eut l'idée des Écoles de la Patrie, première esquisse

TÊTE D'ENFANT, BRONZE FRANÇAIS DU XVIe SIÈCLE Musée du Louvre.

2i6 LES PORTRAITS DE L'ENFANT.

des Jardins d'Enfants de l'Allemand Frœbel, qui consistait à élever l'enfant au milieu de la nature.

La manie de pédagogie et de pédanterie gagnait même la jeunesse. Dès l'âge de sept ans, Mme de Genlis jouait à l'institutrice.

« J'avais le goût d'enseigner aux enfants, et je m'étais faite maîtresse d'école d'une singulière manière.... Des petits garçons du village venaient sous la fenêtre du château de mes parents pour jouer et couper des joncs. Je m'imaginai de leur donner des leçons, c'est-à-dire de leur enseigner ce que je savais.... Mes disciples rangés au bas du mur, au milieu des roseaux et des joncs, le nez en l'air pour me regarder m'écoutaient avec la plus profonde attention.... »

L'institutrice villageoise devenait, vingt ans plus tard, la gouvernante des filles de la duchesse de Chartres. Bien plus, elle devenait, en 1782, gouverneur du fils du duc de Chartres, le futur roi Louis-Philippe. Cette nouveauté, qui était bien dans le sentimentalisme du moment, fit scandale. C'était une révolution; le bouleversement dans l'éducation était complet. « On éleva à la Jean- Jacques, nous apprend Mme de Genlis elle-même. Point de maîtres, point de

leçons; les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature, et on vit paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l'ignorance la plus surprenante. »

L'autorité paternelle, jadis si tyrannique, avait été emportée avec le reste.

« Rien n'étonne plus un étranger, dit Mercier, que la manière leste et peu respectueuse avec laquelle un fils parle ici à son père. Il le plaisante, le raille....

S'il ouvre la bouche, ses enfants lui disent qu'il radote.... »

L'enfant avait devancé 1789.

Il fit davantage, il donna son costume aux révolutionnaires.

Les premiers sans-culottes fu-

CHARLES IX EN I 56 1, d'aPRÈS FRANÇOIS CLOUET.

Bibliothèque nationale. rent des enfants, et le Dauphin,

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