UNE ÉCOLE SOUS LOUIS XIII, GRAVURE D'ABRAHAM BOSSE
naire, on dut le restaurer. Les visages conservent encore des traces de lacération; les nez ont disparu, écrasés sous les coups. Mais bien que les petits princes soient venus partager, dans leur chair de marbre, le martyre de leur jeune frère, le fils de Louis XVI, ils sont demeurés beaux de grâce ample, large, magistrale, sous leurs couronnes royales et dans leurs longues robes à semis de fleurs de lis et de Dauphins. Il y a, dans les chefs-d'œuvre, quelque chose que la haine ne peut atteindre.
Jean Goujon créa de charmants génies, qui ont l'intérêt de prouver que la sculpture, en France, conservait son indépendance à l'époque où la peinture allait se soumettre à la tradition italienne. Les ténèbres, qui enveloppent tous les artistes de cette époque, favorisent les légendes. Jean Goujon a passé, pendant longtemps, pour une victime de la Saint-Barthélemy. On lui dressait même, pour sa mort, un décor pittoresque d'échafaudages; et il avait été tué, le ciseau en main, tandis qu'indifférent aux troubles temporaires il donnait à la pierre l'immortalité. Cela était fort joli, trop joli, paraît-il, puisque des documents découverts récemment ont établi qu'il était mort en Italie, plusieurs années après la Saint-Barthélemy.
Jean Goujon nous avait donné le petit génie souriant et joyeux. Germain Pilon est le premier qui, dans un style analogue, mais plus affirmé, s'attache à l'individualité humaine, prend le visage de ses contemporains, et l'étudié dans des bustes admirables. Il peut être considéré comme le chef des artistes français qui vont, dans le marbre et dans le bronze, nous traduire la grâce des petits Français. Et quand on remarque la date du buste considéré à tort comme un portrait de Henri III enfant, quand on songe que cette gentille tête est modelée par un contemporain des Clouet, on admire la largeur et la souplesse de l'exécution, exempte de la timidité, que révèlent les portraits de la même époque.
L'école française de sculpture tiendra toutes les promesses de ce début; elle restera pleine de goût et d'élégance; vivante sans naturalisme, elle n'aura, par moment, qu'un excès de recherche et de maniérisme; mais, en cela même, elle demeurera fidèle au tempérament national toujours soucieux de charmer et de plaire.
Au xviic siècle, la France produit de nombreux peintres; mais, hypnotisés par l'école italienne, ils n'ont aucun caractère national.
Et pourtant, une famille résiste à cette attraction. Les frères Lenain rappellent, par la conscience et l'honnêteté, les bons Clouet, avec la supériorité que leur a donnée une vie plus indépendante, leur permettant de traduire librement ce qui les intéressait dans l'existence de leur génération. Certes, ce ne sont pas
JEUX D ENFANTS, FRAGMENT D'UNE GRAVURE d'aBRAHAM BOSSE.
EN FRANCE
JEUNES GENS DESSINANT, PAR VALENTIN. Musée de Montpellier. (Heirieis, phot.)
des courtisans, mais de naïfs et fidèles confidents des braves gens au xvne siècle. Vivant parmi le peuple, ils l'ont bien connu et l'ont traduit admirablement, dans une pâte ferme et large, dans une tonalité grave jusqu'à la tristesse, ainsi qu'il convenait. Et, chose très précieuse, tous ces tableaux qui peuvent rentrer dans le genre dit des scènes familières, sont des portraits. Ils en ont le cachet d'intense personnalité; ils en ont la précision de touche; ils en ont même la fixité d'allure. La vie chez les personnages est brûlante, mais arrêtée; ils posent. La plupart même ont le regard tourné vers nous; manifestement, ils attendent encore que le bon Lenain leur permette de remuer, et les remercie de leur complaisance.
Voilà les pauvres enfants qui subissaient la dure éducation à coups de verges que Rollin lui-même n'osait pas condamner absolument, dans son Traité des Études. A cette époque, on n'aime pas les enfants. La littérature, la manifestation la plus brillante du siècle, est d'une sécheresse significative. Le bon La Fontaine lui-même préfère les animaux : impitoyable, il dit cet âge sans pitié. Le doux Racine, bien qu'il ait été un bon père de famille, n'est pas plus éclairé. Son Eliacin est un agaçant petit fort en thème qui, sec et prétentieux, donne
des leçons aux grandes personnes. Fénelon seul montre du cœur, mais il est jugé par Louis XIV « l'esprit le plus chimérique de son royaume »; ce qui n'empêche pas qu'il voit clair et qu'à propos des jeunes filles, il écrit : « Rien n'est plus négligé que leur éducation ». Violence et négligence, telle est la loi.
Abraham Bosse est digne aussi de notre attention et de notre reconnaissance pour le soin qu'il mit à fidèlement représenter les enfants de son temps et à les
mettre en action dans des scènes qui nous éclairent encore mieux que ne le fit Lenain sur leurs habitudes, leurs jeux et leurs costumes. Le petit monde qui va et vient dans ses gravures est d'une bourgeoisie plus aisée; il n'en est pas moins grave. La grâce souple et fluette des enfants s'empêtre dans les vêtements des grandes personnes, simplement réduits à leur taille.
Isolés, éloignés de tout jalon qui nous renseigne, ils nous laisseraient indécis, pourraient même nous tromper, tant ils ont perdu, sous ces accoutrements, l'allure enfantine. Dans la série des Quatre Ages, la planche exquise consacrée à l'enfance nous mon-