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UNE FAMILLE, PAR LEBRUN

Musée de Berlin.

père, ne put se tenir de s'écrier d'admiration. Mignard, flatté, convint qu'elle était charmante, mais, en père qui veut atténuer le compliment et morigéner un peu, il observa qu'elle manquait de mémoire.

« Ne vous en plaignez pas, dit Ninon, votre fille ne fera pas de citations. »

Lebrun, son heureux rival dans la peinture officielle et décorative, n'eut pas ses succès dans le portrait. Néanmoins le musée de Berlin possède le portrait d'un banquier inconnu entouré de sa famille, où les visages d'enfants sont traduits avec des qualités de métier sage et parfait et la tranquille assurance d'un artiste capable de se plier à tous les genres.

A ce moment, Claude Lefèvre, qui mourut à quarante-deux ans, aurait pu par la sobriété, la fermeté et la sincérité de son talent, retenir l'école française sur la pente où elle se laissait aller. Il a, au Louvre, une toile appelée le Précepteur et son élèpe, où la tête d'enfant est peinte avec beaucoup de jeunesse et de naturel. Si ce n'était le manque de transparence des ombres, cette toile

serait digne d'être comparée aux portraits peints par les maîtres flamands; on y trouve le même rayonnement de vie et la même honnêteté dans l'exécution.

Quel est cet enfant? On l'ignore. Des armoiries peintes sur une colonne éclaireraient peut-être les curieux en l'art héraldique : nous y voyons un écusson écartelé au premier et au quatrième de trois cors, au second et au troisième de trois roses.... La physionomie grave, sévère même du précepteur, l'expression très soumise du disciple, ont une date autant que les costumes. Nous y reconnaissons l'enseignement d'un imitateur de Bossuet, aussi autoritaire que son collègue, quoique plus heureusement partagé sans doute, car il semblerait que, sous les boucles de sa chevelure brune, l'enfant cache une âme tendre, intelligente et pensive.

Élève de Lebrun, il avait, un moment, reçu les conseils de Lesueur. Et c'est peut-être à cette dernière influence qu'il doit la sérénité et la sobriété de son talent. Mais, malgré l'approbation de ses contemporains, ses succès à la cour même, où il peignit le Dauphin, la reine, Louis XIV, Lefèvre n'eut pas le pouvoir de retenir ses collègues dans la bonne tradition, et François de Troy, qui fut son élève, ne rappelle en rien ses qualités. D'un faire mondain et facile, il a les grâces banales qui permettent de plaire à tous. Il plut en effet; sa vogue fut grande et ses portraits des enfants de Louis XIV furent nombreux. C'est la seule raison qui nous fait nommer leur auteur.

Valentin, bien qu'il semble original au milieu de l'école française, ne fut pas un indépendant : il se laissa complètement absorber par l'imitation de Caravage. Comme son modèle, il préféra la force à la grâce; néanmoins il aima placer des visages d'enfants dans ses compositions, et, malgré les ténèbres épaisses de ses ombres, il sut leur donner un accent de jeunesse en même temps que du caractère.

Largillière et Rigaud sont les plus brillants représentants de la formule emphatique. C'est peut-être pour cela qu'ils n'ont pas produit beaucoup de portraits d'enfants. Généralement, on sent chez eux la gêne et l'effort quand ils doivent figurer la jeunesse. Si, dans le portrait du duc de Lesdiguières, Rigaud réussit à tracer et à peindre une image d'une solennité gentille et sympathique, il fut moins heureux avec Louis XV et avec Philippe V. Quant à Largillière, il est encore plus lourd, plus encombré, plus laborieux et plus sénile dans les portraits de Jacques Smart et de sa sœur Louise.

Ces peintres continuent à ne nous montrer que des fils de rois et de princes.

Il leur faut des jeunes personnages qui leur permettent un riche décor et un abondant attirail d'accessoires; qui soient vêtus de velours, de satin et de dentelles; qui aient, enfin, appris de leur maître de danse à savoir se tenir avec

EN FRANCE

élégance et noblesse. C'est pourquoi ces portraits retombent dans les mêmes attitudes et les mêmes mines, avec la même inaction de parade ; et quand une action semble indiquée, les jeunes acteurs s'y livrent avec une distraction évidente. A la longue, ils sont d'une écœurante banalité que l'on n'attendrait pas de tant d'efforts pour arracher l'admiration.

Tel geste insignifiant devient très fréquent chez les petites filles.

Comme elles ne fournissent point au peintre les accessoires maniables (chapeau, gant, épée, sceptre) des petits garçons, comme elles ne peuvent pas non plus mettre le poing sur la hanche, on leur laisse tomber une des mains et on leur fait tendre l'autre vers un endroit inconnu qu'elles désignent mollement avec l'index

levé : geste vague et maniéré qui est bien d'accord avec le désœuvrement et l'affectation de la jeunesse contemporaine.

La peinture absolument dépourvue d'harmonie, sans aucun souci de l'accord général, met des habits rouges sur des draperies bleues et réveille le tout de passementeries d'or. Rubens, dans son histoire de Marie de Médicis, a su rassembler et soumettre cette gamme tricolore, en assourdissant les tons, en les reliant par des gris souples et riches. Mais nos peintres français, à cette époque, n'ont point de préoccupations semblables, ils n'ont même pas l'air de se douter que certains tons soient d'une rencontre hasardeuse. Ils s'appliquent surtout à donner un ouvrage proprement fait, et ils y parviennent avec une grande habileté. Cette peinture cache soigneusement tout ce qui peut ressembler au métier, à la facture, au travail du pinceau. Quand on a l'honneur d'être employé par des gens distingués, on ne doit pas ressembler à un ouvrier. La peinture tâche donc de ne point ressembler à de la peinture. Elle est nette,

PHILIPPE V, ROI D ESPAGNE, PAR RIGAUD . Musée du Louvre. (Neurdein, phot.)

propre. Et comme ce qui profitera le mieux d'un faire semblable, ce sont les étoffes, les morceaux les plus remarquables sont les vêtements de satin et de soie, les draperies de velours. Les visages, au contraire, deviennent secs et cotonneux, d'une couleur sans transparence dans les ombres et sans vie dans les lumières.

Rigaud paraît avoir été d'un caractère assez brusque. Un jour, une dame fardée lui reprochant de n'avoir pas d'assez belles couleurs, il l'examina avec insistance et il lui dit :

« Vous m'étonnez, madame, je crois pourtant que nous avons bien le même marchand, vous et moi. »

Il aurait pu adresser la même critique aux jeunes enfants qu'il peignait, car la jeunesse commençait à se coiffer de la perruque poudrée, à mettre des mouches et à s'empâter le visage de blanc et de rouge. Mais, malgré son indépendance apparente, Rigaud se conformait fidèlement au goût de ses modèles pour l'emphase et le solennel. C'est ainsi que son portrait de Louis XV enfant est absolument dépourvu de naturel.

Quand il l'exécuta, son jeune modèle lui demanda s'il était marié.

« Je suis marié, mais je n'ai pas d'enfant, Dieu merci! » répondit le peintre.

Le roi s'étonna de cette exclamation.

« Je n'aurais pas de quoi les nourrir, expliqua Rigaud, qui avait été une des victimes de Law. Votre Majesté hérite de tout ce que j'ai gagné au bout de mon pinceau. »

Louis XV, s'étant fait expliquer par Dubois ce que voulait dire son peintre, décida gentiment que, par faveur spéciale, on conserverait à Rigaud le revenu qu'il avait sur l'Hôtel de Ville.

Rigaud était en effet marié, et son mariage avait été une charmante aventure digne d'être mise en musique par un de ses contemporains.

Un valet vient lui dire que sa maîtresse demande monsieur Rigaud, qu'elle aurait de la peinture à lui commander.... Rigaud, par habitude d'homme aimant le faste, comme par désir d'impressionner son monde, a soin de se mettre en grande toilette avant de se rendre à l'adresse indiquée. Il trouve une dame qui lui donne l'impression d'un portrait tout à fait agréable à peindre : Rigaud est enchanté. Mais la dame paraît surprise, ne semble rien comprendre à sa visite. Au bout d'un instant même, elle devient toute confuse, et c'est à grand peine, et avec mille excuses, qu'elle explique à l'artiste l'erreur dont il a été victime : elle avait envoyé son valet chercher un peintre, en effet, mais pour peindre le parquet.... Rigaud était venu pour un portrait, il n'en voulut point

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démordre. Il fit le portrait. Il fit même davantage : il épousa Elisabeth de Gouy, le modèle. Jamais il n'eut à regretter la méprise du valet. Si bien que sa femme étant morte, il jugea sa vie terminée et mourut à son tour, quelques mois plus tard.

Il a formé plusieurs élèves, parmi lesquels René de Vialy, qui peignit un portrait de Louis XV enfant.

La sculpture de cette époque fut symbolique et impersonnelle. Elle fut surtout officielle.

Les portraits y sont rares, en dehors des images représentant les souverains, et ils affectent une majesté uniforme, très peu iconographique.

La belle statue de Simon Guillain, représentant LouisXIV âgé de dix ans, faisait partie d'un monument élevé sur le pont au Change par les propriétaires des maisons qui bordaient le pont. Il y avait aussi Louis XIII et Anne d'Autriche, aujourd'hui recueillis par le Louvre, leur domicile légal. Ces bronzes doivent être surtout considérés comme des portraits décoratifs destinés au plein air, par conséquent tenus à une ressemblance de tournure et à une ampleur un peu massive. C'est pourquoi il ne faut pas trop accuser le sculpteur de s'être plié au goût de l'époque pour les draperies solennelles. Le résultat est très intéressant. Néanmoins il est regrettable que le visage du Dauphin soit moins vivant que ses vêtements, où apparaît une admirable habileté de praticien.

Mais avant d'être coulé en bronze, Louis XIV avait, dès sa naissance, eu l'honneur d'être coulé en or. Anne d'Autriche ayant fait à Notre-Dame de Lorette le vœu de lui offrir un enfant d'or du poids de son fils, si elle avait un garçon, avait recouru au talent du sculpteur Sarrazin pour accomplir son engagement. Le Dauphin avait été placé dans une balance : il pesait six livres d'or.

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