‹ Les portraits de MichelangeChapitre 10 sur 17 · A S.S. XII APOSTOLI DE EOME · texte numérisé non relu

A S.S. XII APOSTOLI DE EOME

(PI. XII, p. 113)

Comment se fit-il, qu'un beau matin, au débat «lu xix" siècle, à Eome, le jeune signor Francesco Giàngiacomo, professore e precettore del disegno nell'apostolieo Ospizio di Santo Michèle a Eipa Grande, se réveilla conscient d'avoir fait une grande découverte: celle d'une statue ignorée de Michelange, sur un tombeau du cloître «le la Vénérai île l'.asiliquc de S.S. XII Apostoli.

Disons le de suite, c'est là un de ces laits d'auto-suggestion, beaucoup plus nombreux qu'on ne l'imagine dans la style-critique, môme contemporaine, et qui relèvent surtout du pathologiste et du psychiatre. Qu'on regarde, même seulement du coin de l'œil, la. photographie du prétendu tombeau de Michelange; on ne trouvera pas, entre cette statue et les portraits de Michelauge, je ne dirai pas de la ressemblance, mais même l'analogie la plus lointaine et la plus vague. Les deux images n'ont, comme traits communs, qu'une tête, une longue barbe, une bouche, un nez et des yeux. Le jeune Giangiacomo, comme tant de littérateurs et d'artistes, lorsqu'ils veulent se mêler de faire de la critique, fut

victime de sa croyance en son inspiration. C'est nn cas tout à fait semblable à celui des femmes napolitaines, qui voient couler les larmes des yeux des Madones douloureuses; et nous retrouverons, sur notre chemin, deux autres faits identiques: la découverte d'un portrait de Micbelange, par Mr Steiumaun, à la fresque de San Giovanni Decollato, peinte par Iacopo del Conte et la découverte, par Mr Bolfs, d'un autre portrait du grand artiste, en une fresque de Baphaël, au Vatican. Lorsqu'on éprouvera le besoin de faire la critique de la critique et lorsque les psychiatres s'intéresseront un peu plus à l'art, on sera surpris de voir la quantité de jugements du même genre que l'on rencontre dans la critique contemporaine. Leur facteur essentiel est la vanité, opérant sur des données vagues, en des esprits peu réfléchis; ce fut le cas de Giangiacomo, qui communiqua subito sa découverte à son maître Wicar. Celui-là n'était ni un quidam, ni un nigaud, mais un peintre-graveur, élève de David, très distingué, presque éminent. Wicar cependant accepta, lui aussi, la suggestion avec enthousiasme; et en tira parti, pour faire une réclame au prétendu auto-ritratto de Michelange que possédait son ami Alquier, successivement Ambassadeur de France, à Naples, à Eome et à Madrid.

Voici comment, d'après de Eomanis *) se serait exprimé Wicar: « Eiscontrô il Vicar che quella statua giacente avea tuttâ la fisonomia del Buonarroti, e specialmente avère il naso ammaecâto 2) di quel pugno famoso che gli dette il Torrigiani sul viso, corne dice la storia, e corne attestano gli altri monumenti, anzi rivide in essa quasi entro vno specehio

x) F. de Romanis, Alcune memorie di Michelangiolo Buonarroti. Ter le nozze di Clémente Cardinali con Anna Bovi. Roina nella stamperia de' Romanis, 20 pages, X juin 1823. Cette brochure n'est pas rare, comme on l'a prétendu à tort ; mais le nom de Romanis ne figurant pas sur la page de garde, on doit la chercher, dans les bibliothèques italiennes, à « Memorie ».

2) Voir nota bene à la fin de ce chapitre.

t Phot. A adora

I'l. XII. - Statue du Tombeau de S.S. XII Apostoli, à Borne.

la rarissima imagine che Michelagnolo dipiiise, in una tavola che fu comperata in Napoli, del cavalière Alquier gentiluomo francese.... » :).

Mais, il nous faut poursuivre cette citation de Eomauis - elle est trop typique-, au risque d'être accusé de cruauté; Pietro Aretino, qui s'y connaissait en ces matières, n'a-t-il pas dit: « Qu'elle est la meilleure manière de dire du mal de son prochain?... Dire la vérité! Dire la vérité! ». Il est vrai que lui-même a tiré la morale de cette attitude, daus le motto de sa belle médaille, par Leone Leoni: c Veritas Odiuui Parit ». N'importe, continuons avec Romanis: « Il nostro monumento ci porge la intera âgara del lîuonarroti semigiacente in un letto e vestito di larsetto e di grembiale, corne usano ancora gli artetici, che vivono all'antica. Nel dinanzi è una tavola di tic pie, e aopra di essa gli emblemi délie arti: qitella (la table à trois pieds) mostrando l'cquipollenza di queste, e queste il concorso di tutte tre in M'n-hilagnolo. Sono in basso due genii, l'uno dei quali gli porge un libro, per indicarne il volume délia Poesia, nella quale tu grande; o pure la Bibbia, la quale earissima essendogli stala in vita, lo confortasse in piinto di morte. L'altro genio si appoggia sul tripode, e piange. Rilevano poco délia base un bacile, ed un vaso di bella forma, ed antica; ehe yià patere ed anfore si trovano in vecchi sepolcri; e qnesio forse \olea dire che Miehelangiolo fu studiosissimo délia anticliità. Ma che è più ad osservarsi, stringe nella destra una mazza di scultore, corne bene interpretava il Wicar, il quale non ô altro che un parallelepipedo di ferro, e s'adopra in certi mestieri di scarpello, che non soffrono la spinta del maglio ».

En effet, cette tombe, avec la statue demi couchée et ses deux génies, est faite sur le modèle de nombreuses tombes romaines antiques. Mais les conclusions qu'on a tirées de cette représentation méritent vraiment d'être mises en relief.

!) Voir, dans la seconde partie du présent travail, aux pp. 154-59.

La statue est revêtue d'une robe, et par dessus d'une espèce de « zimarra », costume qui peut convenir à la représentation d'un professeur, mais que ne portèrent jamais les artistes du XVe ou du xvie siècle. Des emblèmes qui figurent sur le monument, aucun ne se rapporte aux trois arts. Voir, dans une table à trois pieds, l'emblème de l'« equipollenza délie arti » qui convergent en Michelange; et dans une amphore et un bassin, le symbole de l'amour de Michelauge pour l'antiquité, ce sont là des façons de sentir et de juger qui relèvent plutôt du psychiatre que du critique. Cette masse de fer, que Wicar a reconnue dans la main droite de la statue, est, non pas un outil de sculpteur, mais, très manifestement, un « astuccio », une trousse de médeciu ou de chirurgien; comme cela se voit déjà très nettement dans la photographie, et encore mieux par l'examen direct. Cette tombe, en effet, n'eut jamais rien à faire avec Michelange, auquel ne fut jamais élevé, non plus, aucun monument, à Rome. Ce tombeau est celui du médecin et chirurgien Ferdinando Eustachio, fils du célèbre et savant Bartolommeo Eustachio, médecin, chirurgien et philosophe, d'abord professeur de Médecine Théorique à l'Université de Macerata, puis de Médecine Pratique à la Sapieuza de Rome; dont le nom est resté populaire, grâce à sa redécouverte, après le Grec Alcméon, d'un canal de l'oreille: la « trompe d'Eustache». L'évidence négative ressort, non seulement de la critique du style, mais de l'examen attentif du remarquable ouvrage que l'excellent critique Bolonais, le Père Bonaventura Malvasia *), consacra, en 1665, aux monuments conservés dans

x) P. F. Bon. Malvasia, da Bologna, dottore teologo, min. conv. di S. Francesco, Compendio historico délia Ven. Basilica di S. S. dodici Apostoli, Borna; sua fondazione, origine, nobiltà, silo, preziosi tesori délie Santé Beliquie cite in quella si conservano. Roma, Ignazio de' Lazari, 1665. Cet ouvrage est fondamental, c'est même notre unique source pour la connaissance des nombreux monuments qui se trouvaient, à la fin du

la Basilique et le cloître attenant, avant la restauration de 1700. On n'y trouve nulle part aucune indication d'un monument consacré à la mémoire de Michelange; et parmi ceux qu'il décrit, le seul qui semble correspondre, est celui de Eustachio, dont l'inscription, rapportée par le P. Malvasia, disparut à cette époque.

On trouve, dans le mémoire de Romanis, une planche, gravée sur cuivre par Giangiacomo, d'après un excellent dessin de Wicar, qui représente le tombeau. Dans un angle de la planche, afin de faciliter la comparaison et la véiiii cation de cette « ressemblance si frappante », Wicar, qui le connaissait bien - il avait fait de longs séjours à Florence, dont il avait dessiné et gravé la Galerie -, représente,

xvii6 siècle, dans l'ancienne basilique et le cloître de S. S. XII Apostoli, et qui furent brutalement dispersés, vendus à vil prix, ainsi que les tablettes des inscriptions, aux marbriers romains. Ces actes de vandalisme administratif se produisirent lors du «chambardement», c'est bien le mot, qui précéda l'instauration de la nouvelle basilique, dont Clément XI bénit la première pierre, le 26 février 1702. Je ne sais vraiment pas pourquoi le Fr. Ant. Bonei.i i (Memorie storiche délia Baêilica Constantiniana de' S. S. XII apostoli, ecc. Roma, 1879) et M. ÂBin Cl i im (Le Chiese di Borna del sec. IV al XIX, p. 249-52), qui l'a suivi, incitent même pas ce travail de premier ordre, qu'on ne trouve dans aucune Bibliothèque de Florence et qui est conservé à la Bibliothèque de S. S. Apostoli. l'ue série de circonstances déplaisantes a fait que je n'ai pu consulter ce travail. L'inscription, de 1594, Ml reproduite dans Vinc. Forcei.la, Iscrhioni délie Chiese, vol. II, p. 254, n.° 769, avec l'indication: « del Malvasia, p. 150, che la copiô nel pavimento délia nave sinistra. » Cette inscriptions du pavé, qui a disparu, se rapportait-elle au tombeau qui fut transporté ensuite dans le cloître; c' est possible, mais pour savoir si le fait peut-être déduit, avec plus ou moins de vraisemblance, de Malvasia, il faudrait l'avoir consulté. Le Dr Niccola Crivelli, de Sanseverino, qui a étudié récemment cette question, n'en apporte pas la solution. Il tend à démontrer, qu'antérieurement, Bartolommeo Eustachio aurait été enseveli dans ce même tombeau, qui, peut-être, aurait été sculpté pour lui. La solution de cette question aurait uu certain intérêt, en raison de la bizarrerie des objets symboliques placés sur la table à trois pieds.

en un dessin beaucoup moins fidèle, le buste du tombeau de Santa Oroce. Romanis croit que le buste du Oapitole est une reproduction de celui de Santa Oroce. Malgré la note de Bottari, dans son édition de Vasari, en 1760, on croyait assez généralement, que tous les bustes et peut-être même toutes les images de Michelange, dérivaient du buste de Santa Oroce. Et l'on croyait même, semble-t-il, que ce buste avait été exécuté, d'après un masque de Michelange, pris à Florence, lorsqu'y fut apporté le corps *). Mais Romanis se garde bien de faire allusion à ce dernier fait, car il revendique formellement, pour Rome, la présence des restes de Michelange, qui, croit-il, reposent dans le tombeau de S.S. Apostoli. Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, de demander aux jeunes époux à qui est dédiée la brochure, de saluer, de sa part, à Santa Oroce, les cendres du Grand Artiste, lors de leur passage à Florence, pendant leur voyage de noce. Et voilà quel hurluberlu a pu faire autorité pendant presque un siècle!

L'année suivante, 1824, le chanoine Domenico Moreni, de Florence, dans un volumineux et prolixe volume 2) concernant plus spécialement la médaille de Bindo Altoviti, qu'il attribue à Michelange, reprend à nouveau l'étude de cette question. Oe Florentin fait naturellement observer que le témoignage si explicite de Vasari, la reconnaissance du corps merveilleusement conservé de Michelange, par son vieil ami Vinceuzio Borghini, le Spedaliugo degli Innocent i. et par tant d'autres qui l'avaient personnellement connu, ne lui laisse aucun doute sur la présence des cendres à Florence. Pour tout le reste, il suit docilement Romanis; ne pouvant ce-

1) Il est fait plusieurs fois allusion à cette fausse tradition, dans le présent ouvrage.

2) Can. Domenico Moeeni, llluetraeione Storieo-critiea di nua rariêwma medaglia ru ppresen tante Bindo Altoviti, opéra di Mirhelamjiolo Bu<>narroti. Firent», Kfagheri, i.xn et 296 p. 1824. L'étude du tombeau se trouve comprise entre les pp. xxvm-xi..

pendant s'empêcher de remarquer le silence de Yasari et celui du P. Malvasia, au sujet d'un tombeau de Michelange à S.S. XII Apostoli. Il reproduit également la planche de Wicar, mais sans le buste de Santa Croce. Sans doute, il aura remarqué que, malgré le coup de pouce de Wicar, la confrontation du buste de Santa Croce avec la statue de la tombe suffit, à elle seule, pour faire tomber dans le ridicule cette étrange prétention.

La même année, Niccola Eatti, également de Florence, en une courte brochure 1), bien suffisante pour détruire ces billevesées, répond à Moreni. Il lui oppose simplement, en excellents termes, toutes les objections que nous avons nousmême résumées précédemment.

On aurait pu croire que Katti avait définitivement et pour toujours, élagué les ailes à ce prodigieux canard; il n'en fut rien. Comme nous allons le voir, le feu couvait sous les cendres, et l'étincelle en jaillit de nouveau, sous le soufle de Gotti, Directeur des Galeries de Florence, en 1875. Gotti, suivi par Milanesi, prétendit reconstituer, en la fondant cette fois sur des documents irrécusables - sauf, bien entendu, la présence du corps de Michelange à Florence -, la légende du monument de S.S. XII Apostoli. 2)

Dans l'intervalle, en 1863, un homme érudit, mais d'esprit peu critique, le Père Filippo Maria Kossi, avait l'ait placer, à Rome, au dessus du tombeau, cette inscription illusoire, devenue mensongère, qui y figure encore aujourd'hui.

!) Niccola Ratti, Lettera al sign. ean. Domenieo Moreni sopra un preteso deposito di M. A. B., 14 p. Firenze, 1824.

2) Nous ne citerons que pour mémoire le travail de Benventjto Gasparoni. I depositi del chiostro di Santi Apostoli ed in particolare del Cenotajio di Michelangelo Buonarroti. Il Buonarroti, Série II, vol. IV, pp. 185-92, 1869. Cette étude n'a pas un caractère scientifique ; elle relève directement de N. Ratti, dont l'argumentation est celle du bon sens. L'intérêt principal qu'elle présente, est de faire ressortir, par la date de sa publication, la surprenante erreur de Gotti et Milanesi.

MICHELANGELUS

BONARROTITJS

SCULPTOR PICTOR ARCHITECTTJS

MAXIMA ARTIFIOIUM FREQUENTIA

OT HAO BASILICA SS. Xn. APOST. F. M. C.

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