‹ Les portraits de MichelangeChapitre 11 sur 17 · TANTO NOMINI · texte numérisé non relu

TANTO NOMINI

NULLUM PER ELOGIUM

En 1836, Pietro Righetti, dans son grand ouvrage illustré sur le Oapitole, précédemment cité *) à propos du buste qui s'y trouve, affirme que ce buste « trovasi ancora assai conforme all'altro ritratto di questo sommo artefice, che si scorge nell'ambulacro presso la sagrestia délia chiesa di S.S. Apostoli », découvert, dit-il, par de Romanis.

En 1875, l'auteur anonyme de l'article « Sepolcro di M. A. » dans la Publication 2) faite à Florence, en l'occasion du IVe centenaire de Michelange, conclut, à propros de la statue du monument de Rome: « la figura del quale offre una maravigliosa somiglianza con quella del Buonarroti ».

Si l'on tait abstraction de ces manifestations irresponsables et négligeables, pour tout esprit critique, sur le terrain des ressemblances et du style, le prétendu tombeau de Michelange à S.S. Apostoli de Rome, pouvait être considéré comme enseveli sous le voile du silence qu'avait jeté sur lui Niccola Ratti. Il n'en fut rien. Le Directeur de la Galleria de Florence reprendra intégralement, pour son propre compte, la thèse de Wicar et de Romanis. Rien ne manquera au cor-

*) Voir à la p. 57 de ce travail.

2) Ricordo al Popolo Italiano. Firenze, 1875.

tége de ces absurdités, débitées en somme autrefois dans un pamphlet «per nozze», à demi facétieux, par un irresponsable; pas même la table aux trois pieds, l'amphore et le bassin, qui peuvent bien s'expliquer dans le monument d'un chirurgien, ou qui, peut-être, ont été tout simplement copiés d'une tombe romaine; mais qui, chez Gotti, l) symbolisent toujours les trois arts et l'amour de Micbelange pour l'Antique. On peut lire le passage, qu'il est inutile de reporter ici, car c'est une pure copie de Romanis, auquel le texte de l'inscription postérieure est adjoint. Gotti ne sait même pas (voir 4e ligne, à partir du bas, de la page .370) que cette inscription fut placée très postérieurement à la publication de Romanis et sous son influence, en 1863, par Rossi.

Gotti ne fonde pas son affirmation sur les ressemblances ou le style, ce serait vraiment trop fort, de la part d'un Directeur des Galeries de Florence; mais sur les documents dont il a pris connaissance, à l'Archivio Buonarroti, où il a ses entrées libres, étant, par sa qualité de Directeur de la Galleria, l'un des Directeurs de l'Ente Buonarroti: « Per6 dalle lettere che corsero fra Iacopo del Duca, Diomede Leoni e Daniello da Volterra, in Roma, e Leonardo, in Firenze, si ha argomento per ritenere che veramente fosse fatto, a onore di Michelangelo, un monumento in quella città; e si pnô allora credere essere questo e non altro, che si vede a' Santi Apostoli ». On le voit, Gotti ne s'est guère embarrassé du silence du Père Malvasia, dont il ignorait très vraisemblablement jusqu'à l'existence; et c'est là un trait typique de sa manière de travailler, dans toutes les questions qu'il a jamais abordées. En son ouvrage sur les Galeries de Florence, dès que l'excellent travail de Pelli ne lui sert plus de guide, on ne trouve plus, sous sa plume, qu'incohérence et confusion. Dans la question des bustes, par exemple, OÙ

!) A. Gotti, Vita di MicMangelo, 2 vol., 1875; pp. 369-72 du vol. I.

il n'a publié que des documents incomplets, il oublie de faire état (p. 372, vol. I) d'un document essentiel et inédit, que lui même reproduit in-extenso, à la p. 142 du vol. II.

Gotti publie quatre documents qui, à première vue, pour celui qui n'a pas le souci d'étudier sérieusement les questions, s'ils ne démontrent pas formellement l'existence d'un monument élevé à Rome, pourraient au moins prêter à confusion.

Qu'est il arrivé? C'est que Milanesi, qui s'en est rapporté à Gotti, ou qui, plutôt, comme lui, n'a pas voulu faire état de documents déjà publiés, parcequ'ils n'étaient pas sortis de l'Archivio Buonarroti, ou peut-être au contraire parcequ'ils en étaient trop sortis, a pu écrire : « Nondinieno noi crediamo cbe il Batti s'inganni, e cbe veramente quel monumento sia stato fatto pel grande artista, e scolpito da Iacopo del Duca, siciliano, del quale sono alcune lettere a Lionardo nipote di Michelangiolo, che parlano di quest' opéra » l).

Dans les « Annalen » de la vie de Michelange, Mr Thode 2), en 1902, a repris cette question. Il lui a suffi d'intercaler, à leur place chronologique, les documents publiés, en 1865, à Milan, dans l'autografia de Daelli 3) - qui se trouve dans la Bibliothèque de Milanesi, léguée par lui à la Biblioteca Communale de Siena -, pour rétablir, en quelque sorte automatiquement, la vérité. Je ne rapporterai pas, en ce volume, le texte intégral de ces documents, que n'a pas non plus pu-

i) Vasari, VII, p. 286, note 1. Firenze, 1881.

2) H. Thode, Michelangelo und das Ende dcr Renaissance, vol. I, p. 481.

3) Carte Miclielangiolesche inédite (Gli originali di questo fascicolo esistono presso il nobil Dr Achille Migliavacca a Milano) maintenant, mais seulement en partie, au British Muséum, d'après Frey, Michelaç/niolo etc., p. xvn, 1907); 46 documents, 84 p. Milano, Autografia G-. Daelli, 1865. Ne se trouve dans aucune Bibliothèque de Florence; et je ne l'ai pas non plus trouvé dans celles de .Milan.

blié Thode; on le retrouvera dans une publication ultérieure. Je me bornerai à citer les documents en leur ordre chronologique ; ceux qui désireront vérifier et contrôler mes affirmations, pourront se reporter immédiatement aux publications de Daelli et de Gotti.

1 (Daelli 33). Lettre écrite, le 18 mars 1564, par Vasari, de Florence,

à Lionardo, à Rome (non citée par Thode).

2 (Daelli 34). Lettre écrite, le 11 juin 1564, par Ricciarelli, de Rome,

à Lionardo, à Florence (non citée par Thode).

3 (Gotti). Lettre écrite, en octobre 1564, par Iacopo del Duca . de

Rome, à Lionardo, à Florence.

4 (Daelli 36). Lettre écrite, le 9 février 1565, par Dioniede Leoni.

de Rome, à Lionardo, à Florence.

5 (Daelli 37). Lettre écrite, le 16 mars 1565, par Iacopo del Duca,

de Rome, à Lionardo, i\ Florence.

6 (Daelli 38). Lettre écrite, le 21 avril 1565, par Diomede Leoni. de

Rome, it Lionardo, à Florence.

7 (Gotti). Lettre écrite, le 8 septembre 1565; par Dioniede Leoni, de

Rome, à Lionardo, à Florence.

8 (Gotti). Lettre écrite, le H octobre 1565, par Dioniede Leoni, de

Rome, à Lionardo, à Florence.

9 (Daelli 39). Lettre écrite, le 14 février 1566, per Iacopo del Duca,

de Rome, à Lionardo, à Florence.

10 (Daelli 40). Lettre écrite, ta 9 mars 1566, par Dit de Leoni, de

Rome, à Lionardo, à Florence.

11 (Daelli 41). Lettre écrite, le 4 juin 1566, de San Qairico nel Se-

m se (sa patrie), par Dioniede Leoni, à Lionardo, à Florence.

12 (Daelli 42). Lettre écrite, le 30 novembre 1566, par Vasari. de Flo-

rence, à Lionardo, à Rome.

13 (Gotti). Lettre écrite, le 14 août 1568, par Diomede Leoni, de

Rome, à Lionardo, il Florence.

14 (Daelli 45). Lettre écrite, le 17 septembre 1569, par Diomede

Leoni, de Rome, à Lionardo, à Florence.

15 (Daelli 46). Lettre écrite, le 10 avril 1570, par Diomede Leoni,

de Rome, à Lionardo, à Florence.

Ces quinze lettres sont toutes essentielles au débat; Gotti, qui connaissait parfaitement les onze lettres éditées, depuis dix ans, par Daelli, n'a examiné que les quatre, inédites, de

l'Archivio Buonarroti. Thode les a résumées toutes, sauf les deux premières, qui ont cependant leur intérêt, et qui nous montrent quelles furent les origines de la question.

Vasari nous dit (VII, p. 286) que « Sua Santità » avait le projet de faire élever un monument à la mémoire de Michelange, dans S.' Pierre de Rome. Le Pape auquel il fait allusion est Pie IV (Giov. Ang. Medici, de Milan) qui mourut, luimême, en 1565. Les Romains conçurent un grand ressentiment de l'enlèvement clandestin des restes de Michelauge; et il n'existe aucune indication que, ni Pie IV, ni son successeur Pie V, aient jamais donné aucune suite à ce projet.

Lionardo, arrivé à Eome peu après la mort de son oncle, se concerte avec Ricciarelli, au sujet du monument qui devait lui être élevé, naturellement en cette ville; et il est bien probable que, pour mieux masquer ses projets, il aura continué ces négociations, pendant qu'il préparait l'enlèvement du corps. Le corps étant arrivé à Florence et Lionardo lui-même y étant revenu, il est évident que les anciens projets sont partis en fumée. Dabord Vasari laisse croire aux Romains qu'ils participeront au plan du tombeau; mais le fin matois, qui était dans la place, agissait en diplomate et savait bien ce qui allait advenir. Dès le 9 février 1565, les Romains ont pris leur parti; il ne s'agira plus que du buste de Ricciarelli, et d'une inscription, que demandera Diomede Leoni aux Humanistes Romains, qu'il juge plus compétents en la matière, pour le tombeau de Santa Oroce. Et l'on ne saurait s'y méprendre, en suivant les textes; jamais les épitaphes n'ont été destinées à un autre tombeau.

Le 15 mars de la même année, Iacopo del Duca exprime, lui aussi, sa résignation à l'inévitable ; il voudrait bien, tout de même, colloquer sur le tombeau de Santa Oroce, un tabernacle de bronze de sa façon. Le bronze abondait à l'atelier de Ricciarelli, à l'occasion du cheval d'Henri II; on en profitait.

Et maintenant, dans cette correspondance de Diomede Leoni, il ne sera plus question que des bustes et de cette fameuse épitaphe, qu'il tient tant à fournir. Mais il n'a jamais été question, je le repète encore, que d'une épitaphe pour le tombeau de Santa Oroce.

Ce sentiment pieux à l'égard de la mémoire de Michelange, n'était peut-être pas aussi désintéressé qu'il voulait le paraître; et, le 14 février 1566, Iacopo del Duca demande à Lionardo, de lui céder la « bozzia» d'un pape assis, exécutée par Michelange, et qu'il voudrait bien fourrer, sans plus de façon, sur le tombeau de Paul IV, qui lui a été commandé.

En novembre 1566, Lionardo est à Borne, où il reçoit les deux bustes; puis suit un long silence, interrompu seulement par la lettre du 14 août 1568. Diomede Leoni a expédié nue première épitaphe « di persoua dotta e giuditiosa. » Le 17 septembre 1569, Diomede Leoni en envoie encore deux autres; et il spécifie bien, que c'est pour la tombe de Florence. Enfin, dans la dernière lettre, du 10 avril 1570, il recommande surtout à Lionardo, l'épitaphe de Paulo Manutio, qui débute: «Unus ex Omni memoria...... Lionardo fit placer, sur le tombeau de son oncle, l'épitaphe mesquine qui y figure, célébrant surtout sa propre mémoire et celle du Grand Duc Cosimo.

Il faut espérer que maintenant cette question, qui n'eût jamais dû surgir, est pour toujours enterrée; il ne resterait plus à chercher que l'explication de cette attitude étrange de Gotti, se refusant à faire état de document > <l<jà publiés et d'authenticité indiscutée.

La puérile invention du jeune Giangiacomo, origine de tout ce bruit inutile, est un phénomène bien caractérisé d'auto-suggestiou. Ce sont les vagues revendications, au sujet de la présence du corps à Eome, et qui aboutirent même à la vérification du tombeau de Santa Crocef au cours du xvuie siècle, qui en furent le prétexte inconscient, dans le cerveau du jeune artiste. Il trouva, du même coup, l'occasion de faire un peu de bruit autour de son nom ; et Wicar,

lui, profita de l'aubaine, pour faire une bonne réclame au prétendu auto-ritratto de Micbelange, en possession de son ami Alquier.

Voilà tout ce qui reste, avec l'inscription mensongère de Rome, de la légende du tombeau de Michelange à la Vénérable Basilique de S.S. XII Apostoli.

Si je n'ai pas reproduit ici les textes, c'est que la question n'en vaut vraiment pas la peine; l'évidence est d'ailleurs si claire, que l'unique problême intéressant, dans toute cette affaire, serait de rechercher pourquoi Gotti et Milanesi se sont refusés à la voir.

Une commission, composée du Baron Kanzler et du Commendatore Gallo, membres de l'Accademia di San Luca, a été nommée, « pour vérifier l'authenticité du Monument de Michelange ». En réalité, la question ne s'est jamais posée; et surtout, depuis la publication des documents Daelli, il devenait absurde, même de la soulever. La seule chose qui reste à faire, c'est d'enlever le plus vite possible l'inscription.

Nota bene. - Au dernier moment, le P. Rori, Parroco de S.S. XII Apostoli, m'adresse l'intéressante information qui suit : « Ora posso aggiungere che la statua non ave va il naso schiacciato ma rotto, e se ora apparisce col naso è di sapere che lo ha fatto (parlo délia punta d'esso) di cera il Sig. Francesco Lupi, che era portière in questa casa al mio tempo. Cosi era mancante délie gambe che pure fece rifare il P. Rossi, prima di collocarla dove è ora ». Ainsi donc, la fracture accidentelle du nez de la statue de S.S. XII Apostoli, a été confondue par Wicar e tutti quanti, avec l'aplatissement produit sur le nez de Michelange par le fameux coup de poing de Torrigiani !

SECONDE PARTIE

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