PAR GIULIANO BUGIARDINI ET PAR IACOPO DEL CONTE
Cette étude sommaire des portraits Bugiardini et Iacopo del Conte, en ce premier travail consacré plus spécialement à la question relativement limitée des bustes de Riccianlli et à leurs dérivés, doit cependant y figurer, pour deux motifs.
J'ai déjà fait allusion au premier de ces motifs, à la page 93, lorsque j'ai considéré, pour la facilité de la démonstration, l'authenticité du portrait Bugiardini, à la Casa Buonarroti et celle du portrait Iacopo del Conte, à la Sala de' Ritratti, comme démontrées; cette façon de procéder m'oblige moralement à fournir, ici même et déjà, quelques explications au lecteur. Le second motif est indiqué par l'utilité d'offrir à ce même lecteur quelques points de repère, qui le prépareront à me suivre dans un labyrinthe d'une complicité inouïe, où nous rentrerons et dont nous sortirons ensemble, en mon prochain travail. Aborder les questions de style sans une préparation de critique historique et documentaire, surtout dans une étude de ce genre, c'est à peu près construire sur la mer.
Les hommes n'éprouvent que périodiquement et d'une façon très sommaire, le besoin de savoir, sinon la vérité, au moins un peu plus de vérité. Il ne s'agit, en cela, pas
plus que dans aucun autre phénomène de la nature, d' une action providentielle, d'une marche plus ou moins directe vers un but déterminé; ce sont simplement des alternatives comparables aux changements périodiques de direction dans les courants de la mer ou de l'atmosphère, et obéissant à des lois ou plutôt à des contingences plus ou moins périodiques et régulières, qui se ressemblent singulièrement. S'il était besoin d'un nouveau commentaire à cette vérité évidente, si souvent affirmée par ce célèbre et ingénieux menteur professionnel que fut Pietro Aretino, et qui, peutêtre pour cela disait plus de vérités que tous les autres, il nous serait fourni par la destinée des « Vite » de Vasari. On peut critiquer son œuvre, la décrier, relever les graves erreurs, les légèretés, les exagérations dans la critique ou dans la louange, même les mensonges formels du Biographe d'Arezzo; elle est et restera la clé de voûte de toute notre connaissance de l'art italien, de la fin du DugentO jusqu'au milieu du Cinquecento. Toute la critique moderne n'en est et n'en peut être que le commentaire. Une des preuves, s'il en était besoin, de l'immensité de l'effort qu'elle représente, c'est le silence qui la suivit. Silence à peine interrompu par quelques essais bien timides, et qui dura près de deux siècles. La seconde édition des « Vite », la Giuntina, parut à Florence, en 1568; l'édition critique de Eome, par M^ Giov. Bottari, vit le jour en 1760.
Les trois rééditions des «Vite », publiées dans l'intervalle, à Bologne (1647, 1648, 1663-81), ne sont que des réimpressions, parfaitement suffisantes aux hommes de ce temps.
Voici, de nouveau, le texte fondamental de Vasari, pour les portraits de Michelange, qui m'a servi d'hypothèse directrice au cours de ce travail: « Di Michelagnolo non ci è al tri ritratti che duoi di pittura, uno di mano del Bugiardino, et l'altro di Iacopo del Conte, ed uno di bronzo di tutto rilievo fatto da Daniello Kicciarelli, et questo del Cavalier Lione: da e' quali se n'è fatte tante copie che n'ho visto in molti luoghi
di Italia, et fuori assai numéro » *). Déjà, du vivant même de Vasari, existaient d'après lui de nombreuses copies de ces portraits. Il ne spécifie pas desquels, contrairement à ce que plusieurs ont compris.
Il me paraît utile de rapporter ensuite le texte de la note consacrée par Bottari •) aux portraits. J'y ai déjà l'ait allusion, (Pre partie), pour ce qui concerne le buste de Santa Oroce, que Bottari trouvait, avec raison, peu ressemblant et médiocre et le buste du Capitole, qu'à tort, il croyait être celui de Kicciarelli (il aurait dû dire, s'il avait connu les documents, l'un de ceux de Ricciarelli):
* Moltissimi Ritratti, uno sopra il suo sepolcro, in un busto di niarino scolpito da Batista Lorenzi; uno, più somigliante, in un busto di bronzo, donato dal célèbre Borioni al Senato Romano per collocare in Campidoglio; questo è forse quello che fece Daniello rammeutato cjni <lal Vasari, che ne accenna anche due in pittura, Vuno di tiiuliano Bugiardiiii, l'attro <l<tl Iaoopo del Conte; e ambedue non saranno stati cosa molto eccellente. Parimente uno in pittura ne aveva il Senator Buonarroti, di mano d'un de' Bronzini o di qualche loro coetaneo, ed è un bel quadro. Nel viaggio pittorico di Parigi, Btampato quivi per la 2" volta nel 1752, si fa mentione, alla c. 68, del ritratto fatto da Fra Bebastiano del Piombo che è nel Palazzo Beale t'atto fabricare del Cardinale Richelieu. Molti se ne sono intagliati in rame nc'tenipi medesimi del Buonarroti. Qui non si è posto (en frontispice de la vie de Michelange) quello che fece intagliare in legno il Vasari, perché non de' più eccellenti ne de' più soiniglianti, ma se n'e scelto uno intagliato da Giorgio Mantovano (Giorgio Ghisi) etc. ».
Cette note appelle quelques commentaires.
1) Vasari, Vite, Ed. Sansoni, vol. VII, p. 258, 1881. Vita di Michelagnolo. Ponctuation du texte original, vol. II délia teiza parte, p. 769.
2) Vasari, Vite, Ed. Bottari, vol. III, p. 294, note 1. Rome 1760.
Bottari ne sait en somme rien de la destinée des portraits Bugiardini et lacopo del Conte, qu'il juge, sans les connaître, devoir être assez médiocres. L'oubli dans lequel était alors tombé un portraitiste aussi notoire - le plus illustre portraitiste de Rome, au Oinquecento-que lacopo del Conte et cela malgré la notice de Vasari x) et celle de Baglione 2) (qui n'ajoute d'ailleurs rien de bien important aux informations de Vasari), est un fait vraiment curieux, dont nous ne rechercherons pas ici l'explication, d'ailleurs assez facile à trouver. Les très belles fresques de lacopo del Conte, à San Giovanni Decollato de Rome, étaient à peu près aussi inconnues, avant la publication de Mr Steiumann (1908), que si elles se trouvaient à Pékin, son bon tableau de S.4 Louis des Français, ses nombreux portraits de Papes, de personnages illustres, de beautés célèbres, parmi lesquelles, la fameuse Livia Colonna - et il serait important de rechercher ceux qui en peuvent rester, dans les Musées de Rome et dans les collections des familles Romaines -, n'ont pu sauver sa mémoire de l'oubli. A Florence, la mémoire de ce Florentin, jadis illustre, élève d'Andréa del Sarto, est presque aussi perdue que s'il u'avait jamais existé; et dans les discussions concernant les portraits, jusqu'au travail de Milanesi, en 1875, son nom, même à propos de l'œuvre qui lui appartient de façon certaine, ne sera jamais prononcé, lacopo del Conte n'est représenté, à Florence, par aucune œuvre connue; cependant le beau portrait de Roberto, fils de Filippo Strozzi, au Palais Strozzi, où il est attribué à Bronzino, mériterait d'être examiné attentivement. La manière de lacopo est représentée, à Florence, par les cinq portraits du Pitti, de son élève Scipione Gae-
!) Vasari, V, 58; VII, 16, 31, 258 et particulièrement 576.
2) Giov. Baglione (Romano), Le Vite de'pittori, scultori, architetti, etc. 2a éd., p. 71, 1733. La 1.*™ éd. Ronia, 1642, est muette au sujet de Jacopo del Conte.
tano, dit Pulzone; parmi lesquels de portrait de Marie de' Medici, Keine de France, et celui du Grand Duc Ferdinando I. Ce fait est d'autant plus typique et plus remarquable, que Iacopo del Conte est l'auteur du seul bon et même excellent portrait de Michelange que nous possédions; et que l'immense majorité, pour ne pas dire l'unanimité, des autres, en dérivent, directement ou indirectement. L'ignorance de Bottari, au sujet du portrait Iacopo del Conte s'explique en partie par ce fait que Bottari est romain ; et que le portrait Iacopo del Conte était depuis longtemps enterré, à Florence, au Palais Strozzi 1).
Les renseignements fournis par Bottari, concernant les portraits qui se trouvent à la Casa Buonarroti sont faux; et il est très difficile de décider si c'est Bottari lui-même, qui doit être tenu pour responsable des erreurs qu'il a exprimées et dont l'influence dure encore, ou si elles sont attribuables à son informateur, qui fut certainement Gori.
Le sénateur Filippo Buonarroti, né en 1661 et mort eu 1733, archéologue et savant, s'occupa beaucoup des papiers contenus dans l'archivio de sa famille. Il fit de nombreuses recherches, pour arrivera démontrer la véracité decette légende dont se nourrit longtemps l'illusion du grand Michelange: la descendance de la Famille Buonarroti de la fameuse < <>intesse Matilde et sa parenté avec les Empereurs d'Allemagne.
La maison de Filippo était le cénacle des Savants de son temps. Parmi eux, fréquentait assidûment Antonfrancesco Gori. Il n'y a pas de doute que Bottari reçut, à Rome, les renseignements concernant les portraits de la Casa Buonarroti, de Gori. Gori fut un savant médiocre, d'une critique
l) Le Palais Strozzi, de Rome, n'a été vendu qu'à une époque très récente; mais le portrait était venu à Florence, antérieurement à 1771. 11 est impossible de savoir à quelle époque il quitta Rome pour Florence. Nous discuterons, dans notre second volume, la question délicate de savoir quels artistes l'ont vu et s'en sont directement inspirés.
très superficielle; mais, en même temps, très laborieux, très probe et très consciencieux. Il publia, en 1746, la seconde édition de la vie de Michelange par Condivi; et, à ce propos, fit quelques études sur l'iconographie de Michelange, reproduisit en particulier dans cet ouvrage, le profil de Bonasone, qu'il attribue, très à la légère, à Giulio Eomano. Il reçut, à propos de cette erreur, et de bien d'autres contenues dans cette édition, des critiques assez sévères et assez vives, mais justes, de Bottari et surtout de ce remarquable savant et critique, homme d'un goût si sûr et trop oublié aujourd'hui, que fut Mariette. J'ai compulsé, avec un vif intérêt, cette correspondance, dans la volumineuse Filza (A-2, Marucelliana) qui renferme tous les papiers réunis par Gori, pour une nouvelle édition de Condivi qu'il projetait et qui ne vit jamais le jour. J'ai examiné soigneusement tous les documents publiés, en partie seulement, par Fanfani, en 1876; mais je n'ai trouvé dans les lettres de Bottari, aucune indication concernant les renseignements qu'à dû lui fournir Gori, au sujet des portraits de la Casa Buouarroti.
Parmi les papiers Gori, figure une copie de la « Descrirsione délia Galleria », qu'il avait fondée, rédigée par Michelange le Jeune. Gori attribuait donc à ce document, puisqu'il l'a copié, l'importance qu'il méritait. Le portrait de Michelange (il Vecchio), de la main de Bugiardini, y est formellement mentionné; le portrait exécuté par Bronzino n'est pas un portrait de Michelange il Vecchio, mais du Giovane, comme il est dit également dans la Descrizione. Bottari, sauf cet erreur d'attribution, emploie, à l'égard du portrait de Bronzino, à peu près les termes mêmes de la Descrizione. Si ce n'est pas Bottari qui est responsable, c'est Gori, qui aura confondu les deux Michelange et aura oublié, daus sa lettre à Bottari, le portrait de Bugiardini; ce qui est possible après tout, bien que le fait semble un peu fort.
Quant au troixième portrait, le second de Michelange (il Vecchio), qui figure actuellement à la Casa Buouarroti, où
il est attribué à Marcello Venusti, et qui est une copie médiocre et saus signification, semblable aux portraits: Corridoio des UfBzi, Accademia di San Luca, Comte Galletti, Musée de Grenoble, Galleria Corsini (Florence) etc., il n'est pas mentionné dans la Descrizione. On peut très sûrement conclure, de cette lacune, qu'à cette époque il ne figurait pas encore à la Casa Buouarroti.
De cette omission de Bottari, à propos du portrait Bugiardini, de la Casa Buouarroti, dérivera l'erreur de Milaneai, en 1875; de Milauesi, qui, dans le portrait au turban de la Casa Buonarroti, ne reconnaîtra même pas un portrait de Michelango.
Dans sa note, Bottari signale le portrait des Galeries d'Orléans, à Paris, autrefois attribué à Sebastiano del Piombo. Cette négligence d'une part, cette information - qui indique vraiment, de la part de Bottari, un sérieux effort de rechercbe, si elle n'est pas le résultat d'un hasard - de l'autre, expliquent comment Orowe et Oavalcaselle, eu 18(>5, étudièrent le portrait de Paris, qu'ils attribuent à Bugiardini; et, ne connaissant pas la Descrteione, alors encore inédite, par suite du silence de Bottari, ont ignoré le portrait bien plusimportant de la Casa Buonarroti. En effet, s'ils L'avaient connu ils n'auraient pas manqué de le décrire, de préférence à celui du Louvre; tout au moins les eussent-ils rapprochés l'un de l'autre et comparés.
Laissons ici de côté ce qui concerne le Mezzocchio (gra vivre) de Giorgio Ghisi, qui dérive, directement ou indirectement, du portrait lacopo del Conte, ainsi que les autres gravures, dont il ne doit pas être question ici. Disons seulement, à ce propos, que Heinecken x), dès 17G8, avait dressé une
l) C. H. v. Heinecken, Nachrichten von Kunstlern und h'unxt- 8aeMm, vol. I, pp. 374-78. Leipzig, 1768. Je ne connais pas d'exemplaire de cet ouvrage eu Italie. Mr le Prof. Frey a bien voulu faire copier, pour moi, ces quatres pages, à Berlin.
liste de portraits de Michelange, principalement des gravures sur cuivre, qui comprend déjà vingt-quatre numéros. Mais cet ouvrage n'a eu aucune influence en Italie, où il paraît être resté totalement inconnu. Parmi les travaux qui traitent de l'iconographie de Michelange, aucun ne le cite, à notre connaissance du moins, avant Mr Thode, en 1908.
Un autre fait cependant témoigne que Gori n'attachait pas grande importance au portrait de la Casa Buonarroti et qu'il doit être tenu pour responsable de la lacune de Bottari; c'est que, dans les quatre volumes (VII, 1752; VIII, 1754; IX, 1756; X, 1757) contenant les Ritratti de' Pittori, du « Museo Fiorentino » , publié sous la direction de Gori, le portrait de Michelange ne figure pas. On ne le trouve pas davantage dans les deux volumes (XI, 1764; XII, 1766) du supplément.
A cette époque, il y avait cependant, à la Galleria de Florence, au moins un portrait de Michelange, cela est certain; et peut-être plusieurs.
Déjà Vasari, dans ses listes des tableaux appartenant à Cosimo I, indique un portrait de Michelange 1). Il est possible que ce portrait provînt des copies exécutées, sur l'ordre de Oosimo, par Oristofani di Papi dell'Altissimo, élève de Pontormo et d'Angiolo Allori, à la villa du Lac de Gomo, après la mort de Paolo Giovio, en 1552. Mais, je croirais plus volontiers, que ce portrait provenait de ceux que Cosimo se procura par la « fatica » de Vasari. Paolo Giovio, pour des raisons ignorées, mais dont témoigne trop sa brève notice 2) consacrée à Michelange, n'épouvait, pour le grand
!) Vasari, Vite, 2» éd., 1568. Tavola de' Ritratti del Museo del- 1' III. et Ser. S. Cosimo; seconda fila dalla banda di mezzo di uomini illustri (à la fin de la terza parte).
2) Paolo Giovio, Michaelis Angeli Vita. Publié pour la première fois par Tiraboschi, Storia délia Lett. It., éd. Modena, vol. IX, app. p. 291, 1787 ; puis par A. Springer, Eaffael und Michelangelo, 3e éd. 1895 vol. I, p. 307 ; enfin par K. Fret, Sammlung ausgewàhlter Biographien Vasari, vol. II, p. 403, 1887.
artiste, qu'une médiocre sympathie. Il y avait, dans sa Galerie, comme en témoignent ses « Elogi » , plus de grands seigneurs, de princes, de généraux, de littérateurs, que d'artistes; et si le portrait de Yittoria Oolonna se trouvait à la Villa Pliniana, il n'est nullement certain que celui de Michelange y ait figuré en sa compagnie.
Une tradition veut que la collection de portraits d'artistes de l'Accademia di San Luca, de Kome, ait été achetée, en 1737, par Ferdinaudo II. Parmi ces portraits, se trouvait certainement le portrait de Michelange, comme en témoigne encore actuellement la copie, évidemment de la même main que toutes les autres, à l'Accademia di San Luca. Au sujet de cette vente, a l'Accademia <li San Luca, on ne sait rien de positif; et non plus, je crois, à Florence.
Ici, se placerait l'histoire compliquée de la substition, dans un cadre, d'un portrait de Michelange, se rattachant à de louches événements qui se sont passée à la Galleria de Florence, entre 1760 et 17G9. Pour ne pas faire double emploi, je me bornerai à renvoyer le lecteur à la p. 152.
La recherche d'informations sûres et précises sur ces questions, daus les anciens Inventaires, qui sont mal ordonnés, est compliquée, nécessite beaucoup de tenip> et. on va le voir de suite, cette recherche ne vaut pas la peine que l'on y prend.
L'abstention du Museo Fiorentino et de son supplément, à l'égard de tout portrait de Michelange. est la preuve certaine, qu'à la Galleria, pendant sa publication (1752-66), ue figurait aucun portrait de Michelange jugé digne de la reproduction; ce que confirme d'ailleurs le document que nous publions immédiatement.