LE PORTRAIT IACOPO DEL CONTE
(STKOZZI - GALLERIA)
L'Archivio délia Galleria de Florence possède une lettre, écrite par son Directeur, alors le Canonico Querci, au Consigliere Tavanti (Conseiller du Grand-Duc Pietro Leopoldo), datée du 11 juillet 1771.
« Do parte a V. E. che il Signor Duca [Loren/o] Strozzi avendo inteso che il célèbre Gabiuetto dei Kitr.it ti dei Pittori délia R. Galleria era mancaute dei ritratto di Michelangelo Buonarroti, mandé, ieri mattina, a me Direttore, quello che egli aveva in sua casa, perché venga collocato fra gli altri, e cosl resti notabil mente arrioliita la preziosa raccolta délia Galleria. Io prego V. E. a rendere intesa S. A. R. di questo bell'atto di gentilezza ed a disporre il R. suo animo a gradire il dono che dettn Signor Duca intende fargli dei detto ritratto che, per essere bellissimo, è da reputarsi un acquisto veramente singolare e atl'attn deguo délia Grandezza dei nostro amahilissiuio Padrone ».
L'enthousiasme témoigné par le Directeur de la Galleria Querci s'éteignit, semble-t-il, assez rapidement. Querci, d'ailleurs, mourut en 1773; il fut remplacé, à la Direction de la Galleria, par Raimondo Cocchi. En 1775, par la mort de Cocchi, Giuseppe Beuvicenni già Pelli devint Directeur, avec, comme assistant, l'abbé Luigi Lanzi, auteur d'un
ouvrage de grande importance sur l'Histoire de la Peinture Italienne 1). Lanzi fut nommé « Antiquario » de la Galerie, en 1789. Pelli mourut en 1808 et Lauzi le suivit en 1810. A Pelli succéda, comme Directeur, l'abbé Tommaso Puccini qui lui avait été adjoint, comme Sous-Directeur, en 1793. En 1811, après la mort de Pucciui, par décret de Napoléon I, Giovanni degli Alessandri était appelé à la Direction. C'est pendant cette Direction que fut publiée, en 1817, « La Galleria di Firenze », qui contient une véritable diatribe contre le portrait donné par le Duc Strozzi; et ce texte, à une époque récente, a été réédité et invoqué, comme une autorité sans réplique, daus le but de dénier au portrait Strozzi toute espèce de valeur.
Il faut bien le dire et c'est là un phénomène étrange, dans l'intervalle qui s'était écoulé depuis la donation, le Directeur Pelli et le Sous-Directeur Lanzi n'avaient pas montré, à l'égard du portrait, un grand enthousiasme; il s'en faut de beaucoup. Daus sou ouvrage capital pour l'histoire des Galeries de Florence 2), publié en 1779, Pelli ne souffle pas un seul mot du portrait de Michelauge, ni du don Strozzi. La Description de la Galleria 3), publiée trois ans après, en 1782, par Lanzi, lui consacre cette phrase uuique: « il ritratto di Michelagnolo capo délia scuola non è affatto securo essere di sua mauo ». Dans sa « Storia délia Pittura, vol. I, p. 130, 1795 », Lanzi écrit, à propos des deux portraits, Bugiardini et Iacopo del Conte: « Da essi paiono propagati que' più antichi e più noti, che si conservano nella R. Galleria de Florence (le portrait Strozzi), nella quadreria del Campido-
!) L. Lanzi, Storia Pittoresca dell'Italia, dal risorgimcnto délie belle arti fin presso al fine del xviii secolo. Bassano, 1795-96.
2) Gicseppe Bencivenni già Pelli, Saggio istorico délia Reale Galleria di Firenze, 2 vol. Firenze, 1779.
3) Luigi Lanzi, Description de la Galerie de Florence. Giornale dei Letterati. Pisa, vol. XLVII, art. 1, pp. 3-212, 1782. Voir la p. 92.
tt. Mannolli, Florence).
L'l. XIII.- Portrait de Michelange exécuté par Iacopo del Conte, Florentin,
élè\ e de Ludrea de! Saito, à Rome, à la lin de 1544 on au début de 156 i
Pl. XIV. - Portrail de Miclrelange au Palais des Conservateurs,
au Capitole.
glio, nel Palazzo Caprara in Bologna, presso l'Eminentissimo Zelada iu Koma ». Et c'est tout; on conviendra que c'est peu. Les critiquée de cette époque n'étaient vraiment pas indiscrets. Le contraste n'est-il pas curieux et difficile à expliquer; le portrait est exposé à la Galleria, comme un auto-ritratto de Michelange et, en même temps, il est l'objet, de la part des Directeurs mêmes de la Galleria, d'un manifeste dédain. En 1817, ce dédain va se changer brusquement en une violente et inexplicable hostilité. Mais retournons un peu en arrière.
En 1771, paraissait à Florence le vol. IV de la Série degli iiomini più illustri, etc., ') qu'il faut bien se garder de confondre avec l'ouvrage d'un titre presque analogue, dont il va être question plus loin, qui, lui, paraîtra en 177»',. On trouve, en ce volume de 1771, la gravure sur cuivre d'un portrait de Michelange, accompagnée de la légende: Michelagnolo lUt<>narroti Pitt. Seul, e Archit. Fiorentino. Franc." SaUnati pinxit. H. del.; G. Batt. Cecchi se. L'Elogio occupe les pages i\r>-64, avec, à la p. 59, la note: « Il célèbre Sig. Ignazio Hugford che si ha disegnati con somma diligenza ed esattessa tutti i ritratti de' tre tomi antécédent!, ha ricavato quello di Michelaugiolo, che sta in fronte al précédente elogio, da un bellissimo originale esistente nella casa dei Signori Bracci, di via dei (îinori, dipinto dal vivo in età non molto avanzata e credesi per mano di Cechino Salviati. Perciô assai differisce da quelli che voglion vedersi si caricati e rugosi, poichè provenienti dal busto fatto pel suo sepolcro e che fu ricavato délia maschera di lui 2), dopo la sua morte, nell'età d'anni 88 ».
!) Série deyli Uomini più illustri nella pittura, scultwra e architeltura con i loro elot/i e ritratti inciri in rame, en 14 vol. in-4, 1769-76. Le vol. iv fut publié en 1771.
2) Il est très probable que, dans ce texte, doit être cherchée la source même des affirmations de Fortnum, au sujet du masque qui aurait
Cette publication eut un écho immédiat dans le vol. VI de la nouvelle édition x) des Vite de Vasari, par Bottari, publié l'année suivante, 1772. La note précédemment indiquée de Bottari s'y trouve reproduite intégralement, avec cette seule addition : « Un altro (ritratto) in mezza figura, al naturale, dipinto in tela e bellissimo, cbe si crede di Cecchin Salviati, esiste in casa del Sig. Onofrio Bracci nobil fiorentino, in via de' Ginori ». Il est cependant assez singulier, que l'auteur de ces annotations, dans un ouvrage publié à Florence, ne dise rien du portrait Strozzi, donné l'année précédente et qui fut certainement exposé immédiatement, à la Sala dei Eitratti, même avec la mention « autoritratto ».
En 1776, parut à Florence le Ier vol. d'une autre Série di Uomini illustri 2), où se trouve le portrait de Michelange, d'après la peinture du Duc Strozzi, en une gravure sur cuivre, dont le dessin original est conservé à la Coll. des Dessins des Uffizi. Voici la légende qui accompagne la gravure: « Il Divino Micbelangelo.... preso da un quadro in tavola
été prie, à Florence, sur le cadavre, et qui aurait été utilisé pour le buste de Santa Croce (voir Ière partie). Je ne sais pas ce que ce portrait Bracci est devenu. Zobi, nous allons le voir, crut le reconnaître, en 1844, dans le portrait Fedi; mais Milanesi réfute absolument cette identification. Maintenant que le portrait Alquier-Chaix d'Est Ange est publié, tombe la supposition de Milanesi — qui n' avait jamais vu le portrait Chaix d'Est Ange — , de l'identité du portrait Bracci avec le portrait Chaix d'Est Ange; ce n'est pas non plus le portrait du Duc de Weymiss, publié par Symonds, en frontispice de sa Life et des Sonnets de Michelange.
!) Vasari, Vite. Ed. di Mêr Giov. Bottari ed arricchita di note oltre quella dell'ediz. illustrata di Roma, vol. VI, p. 300, note 1. Livorno, Firenze, 1772.
2) Série di Bitratti d' Uomini illustri toscani, con gli elogi istorici dei medesimi, consacrata a S. A. R. Pietro Leopoldo, 4 vol. in-folio : appresso Giuseppe Allegrini, Firenze. Le I vol. en 1776. L' « Elogio » de Michelange est écrit par G. Pelli, Directeur de la Galleria.
appo S. E. il Sigre Principe e Senre D. Ferdinando Strozzi; Giuliauo Traballesi del., Franc. Allegrini incis., 1763 *.
Il n'existe aucune espèce de doute au sujet de l'original de cette gravure, c'est bien le Michelange assis près d'une fenêtre, qui se trouve à la Sala de' Bitratti des Uffizi, et qui a été donné, en 1771, par le Duc Lorenzo Strozzi. Mais la gravure et le dessin original, loi-même, présentent avec le portrait des Uffizi de si grandes différences, dans l'expression et la physionomie, qu'en effet, on pourrait être tenté, au premier abord, de se demander si cette gravure est vraiment la copie de la peinture de la Sala dei Ritratti. De plus, cette gravure, publiée seulement en 177t!, c'est à dire cinq ans après la donation de Lorenzo Strozzi, fut gravée - et très heureusement la gravure porte le millésime - en 1763; c'est à dire huit ans avant cette donation. Enfin, l'cElogio» écrit pour ce portrait par Pelli, Directeur de la Galleria depuis 1775, ne fait, pas plus que la gravure, aucune mention de cette donation. D'où l'on doit conclure, à moins de supposer, chez Pelli, une mauvaise volonté inexplicable et frisant l'invraisemblance, que l'«Elogio», lui-même, avait été écrit, peut-être même déjà imprimé, antérieurement à 1771, époque de la donation.
Il est résulté, de cet ensemble de circonstances, un fait probablement unique dans l'histoire de l'ait.
Milanesi, qui ne devait ni ne pouvait ignorer l'existence du document attestant, à l'Arehivio de la Galleria, cette donation Strozzi, dont — nous en fournirons la preuve — la mémoire était parfaitement vivace en 1875, dans l'ambiance de la Galleria, a cru pourtant, sans le dire explicitement - et cette réticence est singulière -, qn'en cette même année 1875 - et sou texte de 1881 répète simplement celui de 1875 -, il existait deux portraits Strozzi. L'un, celui de la Galleria: «Dell'altro che è nella B. Galleria <li Firenze, non accade parlare, essendo tenuto onnai per una copia e molto guasta»; l'autre que, pour des raisons excellemment déduites
et qui font le plus grand honneur à son sens d'historien, il considérera comme l'original de Iacopo del Conte, et placera au Palais Strozzi, « che oggi si vede nel loro Palazzo » . Or, il en a émigré, pour la Galleria, depuis 1771, sans qu'il reste au Palais Strozzi aucune autre image de Michelange pouvant expliquer une confusion. Milanesi s'exprimera même, au sujet de ce portrait inexistant du Palais Strozzi, de telle manière, que tout le monde, en le lisant, peut et même doit croire, et en effet a cru, qu'il l'a vu, lui-même, au Palais Strozzi et qu'il l'y a même comparé au portrait Fedi. Mr Thode, qui s'est bien gardé, lui aussi, de frapper au Palais Strozzi ou d'y écrire, affirmera, en 1908, d'après Milanesi, l'existence en ce Palais d'un portrait de Michelange, qui ne s'y trouve plus depuis cent trente sept ans; et ignorera, lui aussi, que le portrait de la Sala dei Eitratti n'est autre chose que le portrait Strozzi.
De tout cela il est résulté et résulte encore, que le portrait de Iacopo del Conte, à la fois, est et n'est pas au Palais Strozzi; est et n'est pas à la Galleria. Et, par une fantaisie prodigieuse de la destinée, tous les dérivés de ce portrait Iacopo del Conte, tous les membres de sa famille, ont été, par la suite, baptisés Bugiardini.
Il semble que l'on assiste à une scène de « l'Hôtel du Libre Echange. » L'Histoire des portraits Iacopo del Conte-Bugiardini est un vaudeville, que n'aurait pas imaginé Feydau. Vous demandez Bugiardini, c'est Iacopo del Conte qu'on vous présente; Bugiardini! Iacopo del Conte! on ne sait vraiment plus ou l'on en est! Et ce sont ces monuments vénérables: Palazzo Strozzi, Galleria Buonarroti, Sala dei Eitratti, qui sont devenus la scène de cette ridicule mystification, où l'on ne peut même plus arriver à découvrir qui trompe, qui se trompe, qui est trompé; et, ni pourquoi ni comment on trompe, on se trompe ou on est trompé.
Et tout cet imbroglio eut pu être si facilement évité par une simple visite au Palais Strozzi, où des gens aimables,
mais un peu ahuris de toutes ces histoires, le Prince Leone et le Duc Koberto, sont prêts à fournir toutes les explications! Ces explications sont d'ailleurs très simples: depuis juillet 1771, il n'existe plus aucune image de Michelange, au Palais Strozzi!
Nous rencontrerons, chemin faisant, un doublet de cette aventure plaisante, en un autre Palais de Florence, le Palais délia Stnfa.
Jusqu'à présent, nous avons pu constater, chez les anciens Directeurs de la Galleria, une rentable indifférence h l'égard du Portrait Strozzi. Mais, brusquement, en 1817, nous voyons cette indifférence se transformer en hostilité: une hostilité aussi violente qu'injustifiée et qui, dans les termes où elle est exprimée, semble bien être-et il n'est pas besoin pour découvrir ce fait d'un profond psychologue - le résultat d'une suggestion. Elle échappe, en effet, à toute autre explication.
Dans le vol. I (1817) de la IIIe série de la « Oalleria illustrata » l) de Florence, à la p. 38, nous lisons ce texte, qui accompagne une reproduction, assez médiocre, du portrait Strozzi: mais où pourtant l'expression delà physionomie est bien mieux conservée «pie dans ia gravure de 177<>.
« Se fosse di mano del Buonarroti, corne è stato in avant i creduto, il ritratto che di lui produciamo, noi gli avremmo certo dovuto anco per questo dur lodi, perché niuna opéra uscl da questo grande artista che non destasse ij'li applausi. Ma troppo e distante del grandioso stile di esso [Buonarroti] e noi lo abbiamo pubblicato, perché siamo certi che a una série numerosa e pregevole coin' è questa, non fa sfregio un qualche pezzo illegittimo o men sicuro. Cosl poche falsificate anticaglie, che inserite siano in un inuseo ricco di preziosi monumenti vetusti, non tolgon punto ad essi il pregio, ed
!) Galkria (Ecole) di Firenze illustrata da Fietro Ikuvcnuti, A. Montalvi, Giov. Batt. Zannoni, Firenze, Molini, 10 vol. in-8°, 1812-24.
è contento Y osservatore, se si avvisa, o se accortosene di per se, non gli si nega. »
Qui a écrit ces lignes stupéfiantes? On ne peut le savoir que d'une façon approximative. Dans une note, l'éditeur, G. Molini, dit, à la p. 11 du vol. I (1812), antidaté: «La Série terza è lavoro di diverse mani. Scritto hanno nel toino primo esso signor Eamirez da Montalvo, il signor cav. prof. Sebastiano Oiampi, Antonio Zannoni, inorto in 1815, ed il suo fratello Giov. Battista Zannoni. »
L'abbé Giov. Batt. Zannoni était un fort brave homme, Antiquario délia Galleria, très laborieux et très studieux; il y rendit de grands services, jusqu'à sa mort, en 1832. Ciampi n'est pas, lui non plus, un homme sans mérite. Et je me hâte de le dire, leur probité à tous ne saurait être soupçonnée un seul instant. Bainbez da Montalvo était à ce moment Sous-Directeur de la Galerie et c'est à lui, en somme, que doit remonter la responsabilité. Il fit, à la Galerie, une très longue carrière et lui rendit de grands services, en divers départements. Giovanni degli Alessandri (Directeur depuis 1811) fit exécuter, par ordre de Ferdinand III, le grand Inventario délia Galleria (1818-25), terminé sous Leopold II. Il est dit, au Proemio de cet Inventaire, que le Sous-Directeur Montalvi a dressé le catalogue des peintures, sous la direction de l'abbé Zannoni. Cet inventaire est un véritable monument. Très complet, très méthodique et, par suite, très facile à compulser; très bon pour l'époque, sa valeur dépasse singulièrement celle des inventaires précédents. L'absence, au catalogue des Bitratti d'Artisti, de toute mention du portrait Strozzi, est d'autant plus remarquable; et je ne puis, je l'avoue, lui trouver aucune justification, ni même aucune explication.
Dans le vol. III, p. 212, de l'Inventario, on trouve:
Buonarroti Michclanyiolo, busto, n.° 2263, "présenta due tersi di faccia con l'orecchio destro, con corti capelli e barba brinata e veste scura. Tavola, comice intagîiata e tinta gialla. Al. Ba 1; larg. Ba — 15.
Ce sont les mesures du portrait du corridoio, aujourd'hui n.° 778, copie banale du type de Marcello Venusti au Capitale; non celles du portrait Strozzi. Et la preuve que, dans le catalogue de 1825, il s'agit bien du portrait du corridoio, c'est qu'à la p. 217, sous le n.° 2284, nous trouvons l' indication du portrait de Michelange le Jeune (également aujourd'hui au corridoio, sous le mémo n.° 778), avec des mesures identiques.
Déjà, dans l'Inventaire de 1784, établi sous la direction de Pelli, il n'est question, à la p. 260 (catalogue de la Stanza 1 dei Pittori), que d'un seul portrait de Michelange:
«P. 260 n.° 27. Michrlangelo Buonarroti Fiormtino, Inr. sudd." 3278*.
Et c'est tout. L'inventario sudd.° est celui de 1769.
En 1769, fut « allontanato per ragione non bella, délia Galleria, (iiuseppe Bianohi» l) et le nouveau Directeur fut justement ce canonico Giuseppe Queroi, qui écrivit au conseiller Tavanti la lettre annonçant le don de Lorenzo Strozzi. Or, dans cet inventaire de 1769, la seule mention d'un portrait de Michelange se trouva au vol. II, p. 542, verso, n.° 3273; en supplément et en marge, on lit seulement cette indication:
« Al présente trovasi in d.a comice il ritratto di Midi. Buonarroti acquisito moderno. »
Antérieurement à 1769, y avait-il déjà, dans cette même cornice, un portrait de Michelange - car il est absolument certain qu'il y avait alors, à la Galleria, au moins un portrait de Michelange -, quelle qu'en fût l'origine ou la valeur. Que ce fût celui de la collection du Duc Cosimo I, indiqué par Vasari, ou qu'il provînt de cette acquisition, actuellement il est vrai incertaine, faite par Ferdinand II, en 1637, de la collection de portraits d'artistes de l'Accademia di San Luca, à Eome. L'inventario antérieur, de 1753 (Gins. Bianchi Dr)
*) A. Gotti, Le Galtcrie e Musci di Firensc, 2a éd. p. 168, 1875.
est formel : sous le n.° 154, Micbelangelo Buonarroti, entre Leone Battista Alberti et Leonardo da Vinci. Le portrait fut-il enlevé de cette cornice et disparut-il de la galerie ? On pourrait le croire, mais cela n'est pas dit expressément. Je serais porté à supposer qu'il fut donné à la Casa Buonarroti et que c'est celui qui y figure actuellement, sous l'attribution à Marcello Venusti, dont il est en effet une copie; et qui n'est pas signalé dans la Dcscrizione de Micbelange le Jeune. Mais c'est là une simple supposition. Alors, on se demande pourquoi ce cbassé croisé ; pourquoi a-t-on enlevé de sa cornice, une peinture, il est vrai insignifiante, mais pour la remplacer par une autre qui ne vaut pas plus! Tout cela est mystérieux, on peut bien dire loucbe, si on s'en rapporte aux événements qui se passaient alors à la galerie et qui nécessitèrent l'expulsion de Giuseppe Biancbi, dont Pelli et Gotti après lui, ne parlent qu'en se voilant la face.
Il y a aussi quelque raison de voir, en cet « acquisito moderno » , qui est certainement celui qui se trouve actuellement au corridoio, un des tableaux de la collection de l'abbé Antonio Pazzi. A l'acquisition de cette collection, se rattache une histoire que G. Pelli raconte à mots couverts !); et, dit-il: « Ciô che venue alla luce del giorno e di cui non va ravvivata la memoria, fece allontanare dalla Galleria il suddetto Giuseppe Bianchi, gli antenati del quale avevano quasi per 200 anni servito in essa ». La collection de Pazzi, dit Pelli, dans sa note clvii, provenait en grande partie d'un libraire véreux, Giov. Batt. Zannoni (qu'il ne faut pas confondre avec l'abbé du même nom). Pelli ajoute, qu'un grand nombre de ces portraits ne furent pas achetés, parcequ'ils étaient trop manifestement faux ; et aussi que, parmi ceux qui furent achetés, le plus grand nombre
x) G. Pelli, Saggio istorko délia B. Galleria, 1779, 1er vol., p. 408; 2» vol., note clvii, p. 235.
l'étaient aussi. Tels qu'ils étaient, A. Pazzi les grava, luimême, et réussit à les faire publier, en deux magnifiques volumes (XI, 1764; XII, 1766), supplément du « Museo Fiorentino ». Ce qui est singulier, c'est que, dans aucun de ces volumes, aucun portrait de Michelange ne fut non plus publié. Celui du Duc Strozzi était déjà gravé en 1763; mais il ne fut publié (dans la (Série) qu'en 1776, c'est à dire assez longtemps après ces événements.
Quoi qu'il en soit de ces histoires bien confuses, concernant les portraits de Michelange à la Galleria, antérieurement au don du Duc Strozzi, en 1771 *), il est certain que, dans les inventaires postérieurs à ce don, de 1784 et de 1825, le portrait Strozzi, qui était cependant exposé il la Galleria comme auto-ritratto, n'est pas même jugé digne d'une simple mention; el le fait est d'autant plus digne de remarque, que ce même Directeur Pelli, qui a présidé à L'Inventaire de 1784, a écrit, île sa propre plume, l'Elogio du portrait Strozzi, publié on 177(i, dans la Série.
Enfin arrive la bordée d'injures de 1817, contre le portrait Strozzi, dont, s'il ne l'a pas écrite lui-même, le Sous- Directeur Montalvi garde la responsabilité.
Il ne me vient pas, je le répète encore, un seul instant à l'esprit - et ce n'est pas là, de ma part, un perfide artifice
') Étant donné l'absence de tonte valeur iconographique ou artistiques de ces portraits, les recherches ne valent pas le temps considérable qu'il faudrait leur consacrer, pour élucider ces problèmes Insignifiants.
D'ailleurs, je crois avoir extrait des Inventaires de 1m Galleria depuis celui de 1754, tout ce qu' ils renferment d'intéressant. Les inventaires antérieurs et le Giornalr lUlk Intrulv, «le l'Arcliivio ili Stato, n'ont plus grand chose à nous révéler.
La lettre, 11 juillet 1771, du Directeur Querci, dit expressément que : « Il Gabinetto dei Ritratti di Pittori era inancante del Ritratto di Michelangelo » ; ce qui, d'après l'Inventaire de 1769, ne peut être pris à la lettre. Querci veut dire évidemment que la Galleria ne possédait alors aucun bon portrait de Michelange.
oratoire - de suspecter la probité, même l'entière bonne foi de Querci, Pelli et Montalvi. Je crois avoir trouvé l'explication de leur attitude, en apparence inexplicable, dans une longue et patiente suggestion exercée sur leurs esprits par le peintre graveur Wicar, qui, lui, ne semble pas avoir été complètement désintéressé.
En 1907, le Baron Joseph du Theil publia *), dans le journal Les Arts, une description des principaux tableaux de la collection de son défunt beau père, Obaix d'Est-Ange. Dans cette collection, se trouve une copie inachevée du portrait de la Galleria, la moins infidèle peut-être que nous possédions. On ne peut cependant considérer ce tableau, ni comme une ébauche de Iacopo del Conte, ni comme une réplique de la main même de ce maître. La tendance à l'embellissement et au rajeunissement, si accentuée dans les portraits attribués à Venusti, y est déjà trop manifeste. On pourrait être tenté d'y reconnaître l'œuvre de Oecchin Salviati. Mr du Theil considère son portrait comme un auto-ritratto ; c' est à dire qu' il aurait été exécuté par la main même de Michelange. Il se fonde, en réalité, sur deux uniques preuves: l'affirmation de Ingres et celle du peintre graveur Wicar. Je cite Mr du Theil.
« En 1823, Wicar dit: « Michelange, sur ce panneau, s'est peint lui même, à l'aide d'un miroir; la tête est terminée avec une si grande force et un si grand sentiment de pinceau, qu'il n'est aucune tête, parmi celles si vivantes et si belles qui peuplent la transfiguration du Sanzio, qui la surpasse.... Le reste n'est indiqué que par un contour tracé au pinceau, mais la main à droite (c'est à dire la main gauche) est presque terminée; on découvre, dans un glacis général vert, les parties commencées d'une Sainte Famille. Ce portrait est le plus beau connu jusqu'à présent. »
x) J. du Theil, La Galerie Ohaix d'Est-Ange, Les Arts, 1907, p. 6. Avec une reproduction du portrait.
Reprenons, nous-même et dans leur texte original, les documents dont Mr du Theil fait état.
Un beau jour, un jeune professeur de dessin de Rome fit uue grande découverte, que nous avons racontée et appréciée plus haut, en notre étude sur le prétendu tombeau de Micbelange, à S.S. XII Apostoli, de Rome. Il s'aperçut que la statue couchée du cloître de S.S. Apostoli présentait une « ressemblance frappante » avec celle de Micbelange et il fit part de cette découverte à son maître Wicar. Ici, je laisse la parole à F. de Romanis '), qui est notre unique source d' iu formation sur les impressions de Wicar:
« Quindi parlatone (Giangiacomo) coll'egregio suo maestro Wicar, che all'ottima pratica délia Pittura uuisce la dottrina più squisita ed arcana délie opère e de' l'atti degli antichi artisti; riscontro il medesimo Wicar che quelhi statua giacente avea tutta la lisionomia del linonarroti, e specialtuento avère il naso ammaoato, di quel pugno farnoso, che gli dette il Torrigiani sul \ iso, corne dice la storia, e come attesta no gli altri nionunienti; anzi rivide in essa quasi entro uuo specchio la rarissima imagine che Michelagniolo <la se stesso dipinse in una tavola che fu cômperata, iu Nupoli, dal Cavalière Alquier, gentiluomo francese, la quale io qui vengo ad esporvi corne a me la descrisse. Miohelangiolo s'era in quella tavola ritratto dallo specchio e la besta si vedeva tiuita in ogni parte cou si grande forza o sentimento di peuello che niiina di quelle tante e maravigliose che vivono nella traustigurazione del Sanzio puo superarla: dal che vedeasi cotanto magistero di colorito nel dipingere ad oho le carni, che cotai parte, esseuzialissiina délia Pittura, spezialmente ne' ritratti, confermavasi essere stata iu sommo grado posseduta da quel ingegno straordinario. Il resto iudicavasi da un contorno diseguato col peuello, ma la man dritta era più che abozzata a colore. Sorgeansi, ri-
!) F. de Romanis, cité, p. 112.
coperte da una velatura générale verde, moite parti incominciate da una sacra famiglia, délia quale forse non andette contento l'autore: e più si riguardava sottilmente pi ù parti vi si scoprivano, le quali sempre più faceano fede che l'uuo e l'altro lavoro erano délia rnano di Michelangiolo ; corne altresï quel ritratto era il più bello che si conoscesse finora. »
Par contre, il m'est profondément déplaisant de reproduire ici la citation d'Ingres, dont la mémoire inspire un profond respect; mais, puisque Mr du Theil a fait état de ces affirmations singulières, il faut le suivre, au risque d'être accusé de dissimuler.
« Notre charmante causerie de l'autre jour, écrivait Ingres, à Mr Varcollier, le 10 janvier 1852, a ravivé chez moi le souvenir du beau portrait de Michelange que Mr Ohaix d'Est- Ange a le bonheur de posséder; chef-d'œuvre, en effet, parti de la main de ce colosse de génie! Portrait vivant de ses mœurs! Histoire tout entière de l'art! En un mot, toute la vie de Michelange, un de ces hommes si puissants après Dieu et qu'il ne nous envoie que de siècles en siècles! »
Laissons de côté le style, c'est ainsi qu'on s'exprimait, il y a soixante ans, sous la Coupole et l'habitude n'en est pas encore passée; mais Ingres, outre qu'Académicien, était aussi un grand artiste.
Il avait exécuté, en 1814, de nombreuses copies, à la Sixtine et se considérait, lui-même, en fait d'œuvres de Michelange, comme le meilleur connaisseur de son temps; parceque, disait-il, en un style moins noble, faisant allusion à ce commerce avec Michelange, « il en avait mangé ».
Ce que pèsent aujourd'hui, maintenant que les questions sont solidement posées, les déclarations hyperboliques de Ingres; un peu moins sans doute que celles, plus modestes, à propos du buste d'Urbino, du domestique Antonio del Francese, qui le prétendait aussi « disegnato da lui proprio ». Mais les artistes, lorsqu'ils font de la critique, nient
on affirment, sans se préoccuper de telles vétilles; leur critique, ainsi que leurs œuvres, obéit au souffle de l'inspiration. Ingres aurait pu cependant réfléchir, qu'il ne reste, de Michelange, aucune peinture à l'huile certaine. On pourrait aussi faire le même reproche à Mr du Theil; mais, dans les quelques lignes qu'il consacre à son tableau, Mr du Theil, tout en prenant un ton magistral, qui en a sans doute imposé - nous allons le voir - à Mr Steinmann, fait preuve d'une ignorance absolue, au sujet de la question des portraits de Michelange.
D'où Wicar a-t-il tiré cette affirmation: « Michelange luimême s'est peint devant un miroir », qui n'est confirmée par aucun texte, et qui est contredite par tout ce que nous savons de Michelange. L'existence d'un auto-ritratto de Michelange eut été, de son temps, une chose singulièrement notoire. Comment Vasari eut-il pu l'ignorer ou n'en pas parler? Depuis Bottari, et malgré les étiquettes de la Galleria de Florence et du Capitole, on ne pourrait citer un nom de critique en faveur do cette affirmation. Wicar l'a simplement tirée de son imagiuatiou, singulièrement échauffée en faveur du portrait de son ami Alquirr.
Comment n'a-t-il pas conçu, lui aussi un peintre, quelque soupçon à l'égard d'une peinture à l'huile de Michelange; car il ne pouvait ou ne devait pas ignorer le mépris de Michelange à L'égard de ce procédé, qu'il dit bon « poni les femmes et les paresseux ». Il ne pouvait pas ignorer, non plus, les singulières analogies qui rattachent le portrait Alqnier au portrait Strozzi-Galleria. Wicar connaissait à fond la Galleria de Florence et l'importance de l'origine du Palais Strozzi, par rapport à une tavola achetée de rencontre, à Naples, aurait dû le frapper. Mr Steinmann, qui a donné avec complaisance l'hospitalité *) à l'article de Mr du Theil,
a) E. Steinmann, Zur Ikonographie Michelangelo. Monatshefte f. Kunsi w . Vol. I, pp. 40-52, 1908.
et a reproduit son tableau, s'est, lui non plus, embarrassé d'aucune de ces considérations.
Que l'on compare aussi la reproduction du tableau Chaix d'Est-Ange, dans Les Arts et les Monatshefte, avec la photo (PI. XII, p. 113) de la statue de Rome. Wicar dit, par la plume de Romanis: « auzi rivide in essa quasi entro uno speccbio la rarissima imagine che Michelagniolo da se stesso dipinse in una tavola che fu coinperata in Napoli del Cavalière Alquier ». Autrefois, à propos d'un livre de Winckler, Mr Salomon Reinach a prononcé ce mot: « les Folies-Babyloniennes »; nous pouvons bien dire, « les Folies-Wicar ».
Wicar a fait de longs séjours à Florence, dont il connaissait à fond, je le répète, la Galerie; puisqu'il en a gravé a), d'ailleurs avec beaucoup de talent, de nombreux tableaux. Parmi ces gravures, ne figure aucun portrait de Michelange; ce qui prouve qu'il appréciait peu, ou au moins feignait de ne pas apprécier, le portrait du duc Lorenzo Strozzi. Cependant, le Baron Alquier ayant été ambassadeur à Naples, seulement en 1902, très probablement n'a pu y acquérir ce tableau avant cette époque ; donc la sympathie de Wicar, à l'égard de ce portrait, que Romanis exprime en termes si hyperboliques, n'est pour rien dans l'abstention de Pelli, en l'inventaire de 1784. Cependant Wicar se trouvait, je crois, à cette époque, ou au moins aux environs de cette époque, à Florence. Si Wicar avait déjà une antipathie contre le portrait Strozzi, elle n'était pas encore provoquée par l'amour qu'il portait au portrait Alquier. Mais alors, comment se fait-il, étant donnée la grande ressemblance entre les deux tableaux, que Wicar ait éprouvé tant d'antipathie ou au
x) Galerie de Florence. Tableaux, Statues, Bas Reliefs et Camées de la Galerie de Florence et du Palais Pitti, dessinés par Wicar et gravés sous la direction de Lacombe et Masquelier, avec les explications par Mongee l'ainé. 4 Vol. in-fol. Paris, 1789-1813. (Ce bel ouvrage se trouve à la Bibl. Nazionale de Florence).
moins d'indifférence à l'égard du portrait Strozzi, qui lui est si supérieur; tant de sympathie, plus tard, à l'égard du portrait Alquier. Sans doute, « Le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas » .
Mais, par la suite, il devient au contraire extrêmement probable, que la diatribe de la Galleria, en 1817, doit être attribuée à l'influence de Wicar; et que même, la situation d'Alquier étant devenue très médiocre, après la Restauration, eu 1815, Wicar s'entremit pour faire acheter le tableau, comme un véritable auto-ritratto de Michelange, par le Grand Duc; ce qui d'ailleurs ne réussit pas.
Tout cela est fort incertain, je suis le premier à le reconnaître; mais, au moins, aurai-je rassemblé toute la documentation qu'il sera probablement possible de recueillir, grâce à laquelle, d'autres, plus intelligents et plufl avisés que moi, seront capables de décider. D'ailleurs, si l'hypotèse de la suggestion n'est pas acceptée, la responsabilité du jugement de la Galleria Illustrata, s'en trouverait singulièrement aggravée.
Les attitudes des Directeurs de celte époque, a l'égard du magnitiquo portrait Strozzi, restent obscures; bien que, je le repète, il ne me vienne pas à l'esprit l'ombre d'un soupçon à l'égard de la parfaite probité de Montalvi; il est déjà trop cruel, a son égard, d'avoir dû répéter celte phrase de la Galleria illustrata: < Si ce portrait que nous reproduisons était de la main de lîuonarroti, comme ou l'a cru antérieurement, nous lui aurions dû, même pour cela seul, nos louanges, pareeque jamais ne sortit de la main du grand artiste, une œuvre qui n'ait mérité les applaudissements ».
Dans le vol. des Ritratti, de la nouvelle Qallerîa illustnita. publiée à Florence, en 1844, le portrait Strozzi-Galleria se trouve représenté, avec attribution de la peinture à Michelange lui-même, eu une médiocre gravure, signée G. P. Lorenzi. L'expression de la physionomie n'y est pas conservée et ressemble à celle de la Série de 1776.
Les éditions de Vasari publiées au début du xixe siècle ne présentent, au point de vue des portraits de Micbelange, comme d'ailleurs à tous les autres, aucun intérêt.
Dans le XIIe vol. de l'édition dite Le Monnier, de Vasari, publié en 1856, on lit cette simple note, que nous reproduisons in-extenso, et qui représente toutes les réflexions des éditeurs, au sujet des portraits. « Fra i tant! ritratti di Michelangiolo cbe abbiamo, cosl di pittura corne di bronzo, non si puô accertare quali sieno gli originali del Bugiardini e del Eicciarello; quello dipinto in tavola cbe ha la Galleria di Firenze mostra di essere il più autentico di tutti » .
Cette note prouve deux choses: que les éditeurs, parmi lesquels figurent les deux frères, Carlo et Gaetano Milanesi, un siècle après Bottari, ne se sont pas donné beaucoup de mal pour faire avancer la question des portraits de Michelange. Ils semblent, de plus, professer une grande estime à l'égard du tableau de la Galleria. Mais l'absence du nom de Iacopo del Conte dans leur note, montre qu'ils sont restés totalement étrangers à la question; et, ce qu'ils peuvent dire, pour ou contre, n'a pas grande signification.
Alors se pose la question de savoir pourquoi et comment, en 1875 et 1881 *), le même G. Milanesi, parlant du même portrait de la Galleria, a pu écrire: « Dell'altro che è nella R. Galleria di Firenze, non accade parlare, essendo tenuta ormai per una copia e molto guasta >. Que signifie cet «orinai»; que s'est il donc produit, dans l'intervalle, qui ait pu changer, du blanc au noir, les opinions de Milanesi à l'égard de ce tableau. L'explication sauterait aux yeux d'un enfant: en 1856, Milanesi n'avait pas étudié la question; en 1875, lorsqu'il préparait son mémoire sur les Ritratti, il a lu l'article de la Galleria illustrala, dont il reproduit, sans même les discuter, les étonnantes conclusions.
J) Dei Ritratti di Michelangelo, in Ricordo al Popolo Italiano, 1875; réimprimé dans Vasari, éd. Sansoni, vu, p. 332. 1881.
Mais, il y a plus fort encore. Quelques lignes plus haut, nous lisons, dans le même travail de Milanesi: « Dell'altro che fu dipinto da Iacopo del Conte, nessuuo dopo il Vasari ha mai più parlato, per non sapersi se ancora esista e dove. A questo proposito ci sia permesso di arrischiare una congettura. Nella fkrie, ece. 1S76, è inciso un ritratto di Miche- Umgiolo, che si dice cavato dall' originale presso il Principe Ferdinando Strozzi.
c Ora io suppongo, non senza ragione, che il ritratto di Casa Strozzi possa esser quello stesso che tu dipinto da Jacopo del Conte; il quale è noto che stette gran parte del suo tempo in Roma dove, dai Papi, «lai Cardiuali eda'Gran Signori lu molto adoperato, specialmente in far ritratti, ne' quai i era eccellente; ed è noto altresï che fra gli altri egli ritrasse Piero, Leone e Roberto, tigliuoli di Filippo Strozzi l). Bene dunque puô essere che quei signori, desiderando di avère il ritratto di Mirhelan^iolo, che era molto loro amico, lo commettessero ad Iacopo, come pittore délia casa; e che questo ritratto, restato presso gli Strozzi in Roma, fosse poi da loro portato a Fiivuze, quando vi ritornarono. Dr fatti, anche ogci si vedb etbl loro Palazzo;
E A QUESTO ASSAI PIÙ CHE ALL'ALTRO DEI BRACCI SI RAS- SOMIGLIA IL RITRATTO POSSEDUTO DAGLI KKKIM FeDI ».
Il y a là, c'est bien le cas de le dire, un mystère proposé
l) Cela est possible, assez probable même, mais l'indication de ces trois portraits ne sort que de l'imagination de Milanesi. Nos deux uniques sources d'information, pour Iacopo del Conte, sont: Vasari, qui, des trois fils de Filippo (vu, p. 576), cite le seul portrait de Piero Strozzi; et Giovan Baglione, Le Vite dei Fittori, 2» éd., p. 71. Napoli 1733, qui, parmi tous les personnages portraiturés n'indique nominativement que la belle Livia Colonna. Je n'ai vu, au Palais Strozzi qu'un seul portrait de l'un des fils de Filippo; c'est une très belle peinture, attribuée a Bronzino, située trop haut pour que l'on puisse bien l'examiner, et qui pourrait être l'œuvre de Jacopo del Conte. Cette question mérite d'être examinée de près.
à notre foi. Milanesi n'a pas, semble-t-il, négligé d' aller au Palais Strozzi, puisqu'il affirme que le portrait « se voit dans leur Palais »; il l'a même comparé, dit-il, avec le portrait Fedi. Devant la netteté, au moins apparente, de ces affirmations, on est porté à croire - et en effet tout le monde l'a cru depuis, sur la foi de Milanesi - qu'il y avait encore, en 1875, un portrait de Michelange, au Palais Strozzi; et comme Milanesi ne dit rien, en son mémoire, de l'origine Strozzi du portrait de la Galleria, il était également bien naturel qu'on les ait considérés, ainsi que l'a fait Mr Thode, comme deux tableaux absolument différents. Et cependant, il n'a jamais existé qu'un seul portrait Strozzi. Peut-être aussi, Mr Thode aurait-il pu songer à vérifier les assertions de Milanesi. C'est ce que j'ai fait; et successivement, les deux frères, le Prince Leone et le Duc Roberto, qui ne sont plus de très jeunes hommes, m'ont affirmé, de la façon plus péremptoire, que jamais ils n'avaient vu aucun portrait de Michelange au Palais, et qu'ils n'en avaient même jamais entendu parler. On m'excusera si je reviens sur les mêmes questions; mais, après ces explications, il ne doit rester aucun doute.
La seule interprétation possible, c'est que Milanesi ait comparé le portrait Fedi, non pas avec le portrait du Palais Strozzi - où il ne dit pas qu'il l'a vu, mais qu'il se voit, et qui n'existait pas -, mais avec le portrait gravé dans la « Série » et qui portait encore, en 1776, la mention, depuis cinq ans inexacte, «appartenant au Duc Ferdinando Strozzi».
Mais alors, ignorait-on donc, en 1875, à la Galleria de Florence, la lettre du Directeur Querci, de 1771. Cette supposition, qui serait en elle-même énorme et même absurde, est formellement démentie, dans un ouvrage écrit et publié, ou peut bien le dire, le même jour que le mémoire de Milanesi; à l'occasion du IVe Centenaire du Michelange, par A. Gotti *), Directeur de la Galleria depuis 1864. Nous li-
*) A. Gotti, Le Gallerie ed i Musei di Firenze, 2" éd., 1875.
sons, à la p. 170, « auche da privati per via di doni o di compre potè il Granduca (Pietro Leopoldo) avère buon numéro di quadri e in specie di ritratti di pittori, fra' quali è meritevole d' essere ricordato quello di Michclangelo Buonarroti, cbe gli fu offert o dal duca Lorenzo Strozzi (fils de Ferdinando), suo cavallerizzo (écnyer) niaggiore. »
Comment se fait-il alors, que Gotti, intime ami et collaborateur de Milauesi pour tout ce qui couceme Michelange, dont lui-même (Gotti) publie une Yitu en deux volumes, cette même année 1875, ait laissé commettre cette erreur par le Sous-Directeur de l'Arcbivio di Stato. Et cela, non seulement dans sa publication de 1875, mais dans la réédition de 1881, en son commentaire à la vie de Michelange; et aussi, comment se l'ait-il, que Milauesi n'ait jamais lu ce texte du livre de Gotti? A qui peut-on imposer l'obligation de le croire. Tout cela est vraiment bien étrange!
Et cependant, au moment «le sa publication et pendant une trentaine d'années, le mémoire de Milauesi a été célébré, comme le uec plus ultra de la critique, de l'exactitude el de l'érudition; et en 1908, M' Tliode a accepté aveuglément toutes ses affirmations.
Par contre, les réflexions que fait Milauesi, à propos du portrait Iacopo dcl Conte et des relations de Bfichelange avec les Strozzi, les inductions qu'il tire de ces relations, sont excellentes; on ne comprend même pa-s qu'elles n'aient pas été faites beaucoup plus tôt. Michelange fut deux fois l'hôte des Strozzi, à Kome, lors de sa grande maladie de 1844, et lors de sa rechute, quelques mois plus tard; nous avons de très fortes raisons, qui seront exposées en notre second volume, de dater le portrait Iacopo del Conte, de la fin de 1544 ou du début de 1545.
L'erreur et la confusion dans lesquelles tomba Milanesi l'empêchèrent de tirer parti, lui-même, de ses propres critiques, et ne leur permirent pas, non plus, de porter leurs fruits; sans cela, il y a bien des années, au moins une qua-
rantaine, que la question du portrait Iacopo del Coûte serait résolue définitivement.
A l'occasion d'une de ces très déplaisantes revendications périodiques, qui se produisent hors d'Italie, et de l'apparition d'un nouvel auto-ritratto de Michelange, en 1904, Mr Oorrado Ricci, alors Directeur de la Galleria de Florence, a affirmé encore une fois, après tant d'autres, qu'il n'existait pas d'âuto-ritratto de Michelange; ce qui n'empêcha pas d'ailleurs, la revendication du Theil, en 1907. Mr Eicci publia la lettre Querci, de 1771, concernant le don, par Lorenzo Strozzi, du portrait des Uffizi, qu'il avait fait placer en frontispice de la traduction française de son Michelange. Malheureusement, par un excès de modestie, on peut bien le dire, de la part de Mr Eicci, cette publication de la lettre Querci, faite seulement dans un journal politique italien, est restée ignorée des critiques; et certainement, ni Mr Thode, ni Mr Steinmann ne l'ont connue 1). Je l'aurais très probablement moi-même ignorée, si je ne m'étais adressé à Mr Eicci, que je supposais devoir être bien informé. Peutêtre, ces éminents critiques auraient il me faire comme moi.
Les résultats auxquels est arrivé Mr Thode 2) sont particulièrement remarquables. Dans sa Ve Catégorie: Peintures, IVe type, figurent, sous des numéros différents, le tableau des Uffizi et le tableau Strozzi ; et on peut bien le dire, c'est par une chance exceptionnelle, qu'ils n'ont pas été rangés dans
x) Cokrado Ricci, Giornale d'Italia, 17 gennaio et 4 febbraio 1904. Voir aussi Marzocco, de Florence, 24 gennaio et 7 febbraio. Je demande à Mr Ricci la permission de relever une petite erreur, dans sa note. Le portrait Alquier et le portrait Cbaix d'Est^Ange ne sont pas deux portraits différents; le portrait Alquier fut acheté à Naples, eu 1802 et revendu à Chaix d'Est-Ange, en 1836 (Du Theil, Les Arts, 1907). Mr Ricci a tiré cette information inexacte de Milanesi. Les articles de la Weekly Oritical Beview et du Gaulois, 1904, ne méritent pas de trouver place ici; ce sont de simples réclames en faveur d'un faux auto-ritratto.
2) IL Thode, Michelangelo, vol. V, p. 548, 1908.
des types différents. Ou ne peut jamais, en effet, être bien certain de la catégorie dans laquelle peut être classée une peinture qui n'existe pas. Je cite Mr Thode :
« XXXIX. Florence, Uffizi. Exactement la même représentation que dans le portrait précédent (Chaix d'Est-Ange, que Mr Thode appelle Chaix d'Estampes); Mr Thode, d'après les reprodutious, estime qu'il n'y a pas de doute, que le portrait des Uffizi - c'est à dire le portrait Strozi, ce qu'il ignore - soit une mauvaise copie du tableau Chaix d'Est- Ange.
« XLI. Florence, en possession des Strozzi. Mr Thode dit, et on doit le croire, ne pas l'avoir vu personnellement. C'est une des bien rares affirmations complètement exactes qui soient contenues en son travail sur les Portraits. Il rappelle l'opinion de Milanesi, qui y voit le tableau Iacopo del Conte. Et il cite encore l'opinion de G. Guasti, c'est à dire du comte Paolo Galletti (un Florentin voisin du Palais Strozzi), que, lui, a « reconnu » dans ce portrait - qui, no l'oublions pas, est imaginaire-, une copie du portrait Fedi».
Mr Galetti avait pris, en cela, comme dans toutes ses informations, sans exception aucune, la seule peine de copier Milanesi; Mr Thode aurait pu s'en apercevoir. Nous parlerons du travail Guasti-Galletti aux pp. 201-204.
Il est inutile de commenter, pour le lecteur qui aura lu les pages précédentes, ces informations et ces conclusions de Mr Thode. Il sait maintenant d'où elles ont été tirées et ce qu'elles valent.
Dans un travail consacré à l'iconographie de Michelange1), publié quelques mois avant celui de Thode, Mr Steinmann, qui avait déjà réuni, en 1905, dans son IIe volume de la Sijrfine, une dizaine de représentations de Michelange, parmi
*) E. Steinmann Zut Ikonographie Michelangelo, Monatshefte f. Kunstw., vol. I, pp. 40-52, 1908. À la p. 47, se trouve la reproduction de la fresque de San Giovanni Decollato, et à la p. 592, celle du particolare. On trouve, à la p. 650, un bref supplément à ce travail.
lesquelles nous avons étudié, à propos des bustes, la fresque de Santa Trinità, décrit et figure quatre portraits, inconnus ou peu connus, réels ou imaginaires, de Michelange. L'un des deux est absolument nouveau - Mr Steinmann le dit et il a bien raison de le dire -; c'est celui qui se trouve en l'ancien Oratorio de la Compaguia délia Misericordia dei Fiorentini, dans le monument presque ignoré, en tout cas bien négligé, de San Giovanni Decollato, à Eome, au voisinage de la Piazza Bocca délia Verità.
Nous avons déjà parlé ou parlerons, de deux des portraits reproduits en cet article, par Mr Steinmann: l'un est le relief de Pierino da Vinci, au Museo Pio Olementino (p. 215) et l'autre est la copie du portrait Iacopo del Conte - Strozzi - Galleria, à la Collection Chaix d'Est-Ange (pp. 154-59).
Le quatrième portrait, qu'il reproduit également, est ce portrait figurant en un polyptique, avec Giotto et Donatello d'un côté, Raphaël et Brunellesco de l'autre, qui se trouvait à la Collection Mond, de Londres, au sujet duquel je demanderai la permission de dire quelques mots.
Il a été publié, de nouveau, en 1910, par le critique J. P. Richter, dans le bel ouvrage qu'il consacre à la Collection Moud 1). Cet ouvrage étant peu répandu (je ne le connais, en Italie, quà la Britisb School of Art, du Pal. Odescalchi, à Rome), je reproduirai les quelques lignes que lui consacre Mr Richter:
« It bas been observed that ail existing portraits of Michelangelo are founded on the bronze bust of the Casa Buonarroti. The gênerai character of the portrait head, hère together with the observant and piercing look of the eyes, seem to me to militate against this assertion. This portrait appears to me to hâve been conceived as a painting and not to bave been derived from a bronze bust. »
:) J. P. Richter, Tlie llond Collection, vol. II, pp. 476-81. London, 1910. Les cinq portraits forment le frontispice du vol. H.
Cette affirmation, en 1910, dans la bouche d'un homme s'occupant de questions d'art, que, non seulement tous les bustes, mais encore tous les portraits (peinture) de Michelange, sont considérés comme des dérivés du buste de bronze de la Casa Buonarroti - Mr Richter, qu'il ne faut pas confondre, il est vrai, avec l'auteur du livre sur Lionardo da Vinci, n'a-t-il donc jamais entendu parler des bustes Ricciarelli -, est un bon témoignage de l'état dans lequel se trouve la critique, pour ce qui concerne les porti-aits de Michelange, au moment même où j'écris ces lignes et des opinions, si ou peut leur donner ce nom, qui ont cours actuellement, parmi les savants et les critiques. Par contre, l'observation que ce portrait a été conçu d'emblée comme une peinture, et n'est pas la copie d'un buste, est très judicieuse - était-elle bien nécessane -; et Mr Steiniiiann pourra y réfléchir, lorsqu'il observera de nouveau le portrait de la fresque de l'Assunta, à Santa Trinità dei Monti, qu'il croit peint directement par Kiceiarelli.
Mr Richter continue: « The little group of portrait-busts in the Mond Collection is probably Florentine in exécution, and may be attributed, with a considérable degree of probability, to Franc. Salviati. Five isolated portrait-busts placed in grey ruasonry niches wïtli rounded tops, above winch the naine of the artist is représentée! are iuscrihcd on ornamental tables séparât ed l>y putti. » Et c'est tout.
Nous n'avons pas l'intention de nous engager, en ce travail, dans les discussions de style; mais il est cependant permis de dire que cette attribution à Salviati, du très médiocre x) portrait Moud, qui est un mauvais dérivé du por-
i) Le silence de M' Bode (Zeitsch f. Bild. Kunst. N. F. XXII, p. 117. 1911) et de Mr Fbizzoni (Rassegua d'Arte, 1911, 2e et 3» fasc), en leur article critique du livre de J. P. Richter, à propos de ces portraits, placés cependant à une place d'honneur, confirme, me semble-t-il, l'impression qu'ils m'ont produite.
trait Iacopo del Conte, ne repose sur rien. Elle est, en tout cas, encore bien moins fondée que celle qui régnait au Palais du savant abbé Bracci, à la fin du xvin6 se, pour le tableau actuellement égaré, dont il a été déjà question précédemment (voir p. 145, sqq.); et qui, elle-même, est des plus incertaine. Les attributions de ce genre, à Salviati ou à d'autres, me remplissent toujours d'admiration; et je ne puis me retenir de dire à Mr J. P. Richter, paraphrasant un mot du du fameux Assyriologue Oppert, que j'aurai occasion de citer encore un peu plus loin. « Monsieur, vous connaissez trop bien Salviati, pas assez Ricciarelli et Iacopo del Conte. »
D'ailleurs, la question importante est de déterminer exactement les originaux des deux types Bugiardini et Iacopo del Conte, indiqués par Vasari. Ceci établi, je crois pouvoir arriver à le démontrer, d'une façou très positive, tous les portraits connus de Michelange dérivent de ces deux types fondamentaux, qui sont les deux seuls portraits (peinture) posés, de Michelange. Ce sera la tâche de notre prochain volume. L'étude des épigones, qu'ils soient réellement ou non, Marcello Venusti, Francesco Salviati, etc., perd singulièrement de sa valeur.
Ceci dit incidemment, à propos du portrait Mond, revenons à la fresque de San Giovanni Decollato.
Pour Mr Steinmann, il n'existe aucun doute que le personnage représenté à l'extrémité voisine de l'autel, dans une fresque certainement peinte par Iacopo del Conte (la première à droite du spectateur qui regarde l'autel), soit vraiment Michelange.
Michelange est retourné à Rome, en 1534, à l'époque de la mort de Clément VII, pour s'y fixer définitivement. Iacopo del Conte vint à Rome, en 1535, appelé, semble-t-il, par ses compatriotes florentins, pour y exécuter ces fresques de S. Giovanni; et c'est à Rome qu'il continua sa longue carrière. Cette fresque, indiquée par Vasari, à la vie de Salviati, peut être datée, comme le veut Mr Steinmann, de 1535 ou 36.
Voici les arguments apportés par Mr Steinmanu en faveur de son attribution. Conte, nouvellement arrivé à Eonie, a voulu rehausser la valeur de son oeuvre par le portrait du grand artiste. Il plaça, dans la niche d'une rotonde que l'on voit derrière ce portrait, vrai ou supposé, de Michelange, la statue du David. Francesco Salviati, Battista Franco et Pirro Ligorio, qui exécutèrent les autres fresques de S. Giovanni Decollato 1), y placèrent de nombreux personnages importants de la colonie Florentine, à Eome; mais Michelange, qui était de beaucoup le plus fameux, a dû évidemment être lui aussi portraituré, et même tout le premier. Et, en effet, Iacopo a commencé par lui, il lui a donné la place d'honneur, la plus voisine de l'autel. Des liens étroits, noués dès 1514, attachaient Michelange à la Confrérie, établie à Eome sur le modèle de la « Misericordia » de Florence; et, le 20 février 1564, les membres de cette Confrérie portèrent le corps du grand artiste, à S.S. XII Apostoli, sa paroisse, où ils resta quelques jours en dépôt, jusqu'au moment de son enlèvement par le neveu, Lionardo 2). Ce sont là, assurément, et je suis tout le premier à le reconnaître, des arguments qui ne sont pas sans valeur. Mais, ce qui est essentiel, c'est la fresque, le portrait lui-même; et voici comment Mr Steinmanu le décrit. « L'artiste l'a habilement placé de face 3). .le reconnais que l'artiste l'a un peu
!) Toutes ces fresques, belles et importantes, sont négligées et oubliées (Baedeker n'en parle même pas); elles mériteraient d'être restaurées et remises en honneur.
a) Voir pour la mort et les funérailles de Michelange, Th. Schreibek, Festgabe fiir Anton Springer, p. 109, Leipzig 1885. Cet ouvrage important ne se trouve dans aucune Bibliothèque de Florence, même pas au Kunsthistorischea Institut.
8) On constate (et j'ai longuement et à plusieurs reprises, en m'aidant d'une échelle, examiné la fresque, en octobre dernier) que le portrait n'est pas franchement de face; c'est presque un mezzocchio. Cela ressort aussi bien, de l'examen du très bon particolare publié par Mr Steinmanu.
idéalisé. Mais, qui pourrait méconnaître ici les traits si caractéristiques de Michelange. On ne voit que la tête et un petit fragment de draperie violette. Pensif, Michelange regarde le spectateur, avec ce regard ferme, d'une gravité imperturbable, qui a dû être le sien. La barbe et la chevelure sont légèrement grisonnantes, le front est sillonné de rides légères. Michelange devait avoir soixante ans, lorsque le portrait a été peint » .
Malheureusement pour sa thèse, Mr Steinmann a reproduit ce portrait, en une très bonne photographie; et il m'est impossible de ne pas souscrire pleinement au jugement que formulait Mr Thode, quelques mois après: « Encore moins x)
!) Loc. cit. p. 551. L'expression « encore moins », de Mr Thode, se rapporte au tableau de l'Adoration des Mages, de Pontormo, au Pitti, où Mr Thode considère comme « très douteux » qu'il s'agisse d'une représentation - et à la vérité ou ne saurait dire un véritable portrait de Michelange. Je ne puis, sur ce point, souscrire à l'opinion de Mr Thode. Et je crois que cette image dérive de la représentation de Michelange, par Vasari, à la fresque de Léon X, au Palazzo Vecchio, qui, elle même, ainsi que son beau dessin à la plume de la Collection des Uffizi - qui servait de frontispice à sa Raccolta di Disegni - dérivait du type Iacopo del Conte, à travers la gravure de Giorgio Ghisi (Il Mantovano); tandis que la fresque antérieure de Vasari, à la Cancelleria, de 1546, dérive évidemment, selon moi, du type Iacopo del Conte modifié par Marcello Venusti (voir le tableau annexé à ce travail).
Le tableau de Pontormo se trouve au Pal. Pitti, Sala di Flora, n." 379. Ce type idéalisé de Michelange, voisine également avec celui qu'a représenté Aies. Allori, dans sa fresque de la Chapelle Montaguti, à l'église de l' Annunziata, de Florence. L'attitude du personnage dérive manifestement du S. François de la Madonna délie Arpye, dont le beau type de contre-pose, comme l'on sait, a fait fortune. Le dessin d'Andréa del Sarto, qui a servi d'abozzo pour la peinture, se trouve à la Coll. des Uffizi, Comice 159, n.° 333. Mr E. Jacobskn {Die Handzeichnungen der Uffisien in ihren Beziehungen su Gemàlden, Skutyturen. und Gebauden in Florenz, Rep. f. Kunstwiss, vol. XXVII, 1904, p. 259) conteste, avec raison, toute ressemblance du S. François d'Andréa, avec Michelange : mais il a tort de ne pas trouver cette ressemblance, dans le personnage de Pontormo. J'ai bien peur que Mr Thode n'ait suivi simplement
puis je souscrire, à l'opinion de Mr Steinniann. Les formes de la tête, du nez et du front me paraissent absolument différentes; manquent également les plis caractéristiques du front et des joues ».
J'ajouterai que la barbe, eu éventail, ne correspond pas à celle de Micbelange, qui est nettement bifide (corne si vede nella sua «effigie»), dit Condivi, ayant en vue le véritable portrait, exécuté par Iacopo del Conte, en 1544 ou 45.
Mr Thode parle la voix du bon sens même. Ce portrait ne peut être le portrait de Micbelange, ou bien alors il serait tellement « idéalisé », qu'il devient absolument impossible d'y reconnaître les traits et la physionomie si typiques du grand sculpteur. Serait-ce là un de ces nombreux mauvais tours qu'a joués aux hommes «l'idéal», si odieux à Nietzsche. Même cette hypothèse me semble inadmissible.
Jacobsen. En effet, Mr Thode est si peu informé de certaines questions - sans parler des portraits des Palais Strozzi et délia Stufa -, qu'il se résout à parler, d'une façon vague, du portrait de Micbelange a la fresque de Léon X, au Pal&ZZO Vecchio et ignore qu'il existe un particolnre de ce portrait, chez Brogi, n." 17.409. Il est vrai que Br<>i;i. je ne sais vraiment pourquoi, attribue cette fresque si connue de Vasari, à Cigoli. C'est peut-être ce qui a trompé Mr Thode. L'attribution d'Alinari est exacte, mais il ne possède pas le particolare.
A ce propos, je ne saurais résister au plaisir de montrer comment se fait la critique. Le Dr Kl kt. I'.i ssi . en son article tout récent sur Cigoli, dans un ouvrage aussi important que le Kiïnstler Lexikon de Thieme, attribue également la fresque de Léon X, à Cigoli. 11 j a plus encore, Mr le Prof. Guido Batelb:, qui, à l'occasion de son centenaire, écrit une Vie de Cigoli et à qui j'avais signale la fausse attribution de Brogi, m'écrit, à la date du 17 - xn - 12 et à la suite d'une visite au Palazzo Vecchio: «Il capo-custode, un uomo dai capelli bianchi mi diceva : Io ho sempre sentito dire cbe la pittura è del Cigoli; fotografi hanno scritto questo nome sotto le loro prove. cil on stanno facendo le cartoline i 11 us t rate dell'affresco col nome del Cigoli. Tout cela est typique; et c'était vraiment bien la peine que le pauvre Vasari décrivit si longuement son œuvre (VIII p. 159), dans ses interminables « Ragionamenti ».
Je ne voudrais pas essayer de faire de l'esprit aux dépens du trop consciencieux et trop zélé Mr SteinmaDn, qui semble s'être efforcé de réunir une collection d'images possibles ou réelles de Michelange, plutôt que de critiquer sévèrement leur valeur et leur origine et d'établir leur dérivation. Je ne lui reprocherai pas - paraphrasant, en quelque sorte, un mot du fameux Assyriologue Oppert, à Menant des Chesnays « Monsieur, vous lisez trop bien le cunéiforme et pas assez bien l'hébreu ! » -, d'avoir méconnu, à la fresque de Santa Trinità dei Monti (voir p. 83, sqq.) l'évidente signification d'un repeint du xvni6 siècle, où il voit la main de Kicciarelli; et, par contre, d'avoir découvert le portrait de Michelange par Iacopo del Conte, dans une figure banale, quelconque, sortie de l'imagination de cet artiste ou représentant quelque autre Florentin inconnu.
Mais les conclusions tirées par Mr Steinmann sont trop graves, ont une trop longue portée, pour qu'on puisse les laisser passer sans les critiquer.
Mr Steinmann, avec raison, refuse tout valeur aux représentations antérieures de Michelange: Michelange à vingt deux ans, endormi devant une fenêtre x) ; et Michelange, à
l) Gravure sur cuivre du British Muséum, indiquée, je crois, pour la première fois, par Fagan, The Art of Michelangelo in The British Muséum, p. 155, n. XXV, 1883; avec les dimensions en pouces H. 5 x/2, L. 3 1l2. Mr Steinmann l'a reproduite, dans le IIe vol. de la Sixtine, p. 136, flg. 62, 1905. Au dessous, l'inscription: Micha Ange Ronarotanus Florentinus Sculptor optimus anno aetatis sue 23 (c'est à dire en 1498). Cette inscription se retrouve, comme nous le verrons plus loin, sur le portrait du Louvre et de la Galerie d'Orléans, jadis attribué à Sebastiano del Piombo. Michelange, drapé dans un grand manteau, est endormi devant une fenêtre. Cette image ne rappelle Michelange que par le volume du crâne. Nous examinerons, dans le prochain volume, les diverses questions qui se posent au sujet de cette fantaisiste représentation, qui, bien entendu, au point de vue de l'iconographie, ne présente aucun intérêt.
cinquante ans, dans son atelier *); mais il a certainement tort, lorsqu'il veut voir en cette image, le portrait posé auquel fait allusion Vasari, à propos de Iacopo del Conte. En s'expriuiant ainsi, il témoigne qu'il ignore complètement la façon dont se présente la question pour le portrait Strozzi- Galleria, et qu'il n'a pas eu connaissance de la communication de Mr Ricci, en 1904, au sujet du don Strozzi de 1771.
!) Cette image de Michelange se trouve dans une livre rarissime, (Sigismondo Fanti, Triompho di Fortuna. Impresso in Venezia per Agostin da Portese, MDXXVI [style commun l.'i'T], nel mese di genaro, ad Istantia di [aoomo GHunta Mercatante Florentiuo. 1 18 p., in-fol. Se trouve à la Bibl. Nazionale de Florence, fra i Libri Rari).
Le Dr Léon Baer a, le premier, attiré l'attention sur cette gravure sur bois, plus curieuse qu'importante pour l'iconographie de Michelange. Il l'a reproduite et commentée, en 1908 ÇDie DartieOwng Miohelangeio's inFANït's Triompho di Fortuna. Frankfurter Bûcherfreund, Mitteilungen aus dcm Ântiquariate ron loseph Baer. (i Iahrg., n.° 2, p. l'1-27, 1908.
À la page wwui. un homme nu, à l'exception d'un pagne qui lui
ceint les reins, le ciseau d'une main, le marteau de l'autre. BCUlpte avec véhémence une statue couchée, qui pourrai! être, si l'on BOppose qu'on n'a pas piis la contre part ie du dessin original, 1' «Aurore», du tombeau
des Meilici. Tue inscription indique quel est l'artiste : MK'IIAI.I. FIO
RENTINO. Un Hennés d'un cote, une Tenus Antique de l'autre, achèvent la caractérisât ion de l'atelier d'un sculpteur. Suivant un procédé économique, fréquent à l'époque, le nièine hoi invo, identique,
sur si\ autres pages - ce que M' Baer n'a pas indiqué - avec des noms de sculpteurs anciens, plus ou moins fantaisistes. Si l'artiste vénitien a réellement visite'' Michelange, en son atelier - ce qui est possible—, pendant qu'il sculptait L'Aurore, cela doit être au cours de 1526.
Il se peut que l'artiste soit le Vénitien Iacopo di Venturi Fantoni. plus connu sous le nom de Iacopo Colonna, dont parle Vasari, à la vie de Iacopo Sansovino (VII, nommé p. 610, Notice, pp. 514-16) : mais cela me paraît fort incertain. Le dessin est bon, la figure exubérante de mouvement et de vie; mais, quant à la ressemblance avec Michelange, sauf la grosseur du crâne, on peut bien dire qu'elle est nulle. Il ne semble pas d'ailleurs que l'artiste l'ait beaucoup cherchée; il voulait plutôt représenter un sculpteur typique, dans la furia du travail. Il a bien choisi son modèle et parfaitement atteint son but.
Cette gravure sur bois sera étudiée dans le prochain volume.
Autrement, il n'eut pas traité à la légère cette essentielle question. Et aussi, il serait arrivé à cette conclusion évidente, qu'il est impossible que le même artiste ait eu deux fois, à huit ou neuf ans d'intervalle, l'intention de retracer le portrait du même homme, en des images aussi disparates que le portrait des Uffizi et la fresque de San Giovanni Decollato.
De plus, en concluant que cette fresque serait le plus ancien portrait de Michelange, Mr Steinmann témoigne également qu'il ignore, d'une manière aussi absolue, la façon dont se pose la question du portrait Bugiardini; celui-là, bien antérieur, même à la date de la fresque de San Giovanni Decollato. Mr Steinmann écrivait, il est vrai, avant les publications de Thode et de Justi ; mais, pouvait il ignorer, lui, depuis tant d'années, spécialiste des portraits de Michelange, qui a fait, au Oastel S. Angelo, il y a deux ans, une exposition des portraits de Michelange, la note de Crowe et Cavalcaselle, publiée en 1865, et l'attribution de Michelange le .Tenue dans sa Descrizione délia Galleria, publiée en 1876. S'il ne les pas ignorées, il n'en a pas tenu compte; et sa responsabilité deviendrait bien plus grave dans ce cas. Ce n'était pas à Mr Steinmann de suivre Mrs Thode et Justi ; il devait les précéder.
Comme il faut toujours rechercher les causes, aussi bien des observations justes que des illusions, je crois que le cas de Mr Steinmann, pour la découverte du prétendu portrait de San Giovanni Decollato, est exactement de même nature que celui de Giangiacomo, pour la statue couchée du tombeau de S.S. XII Apostoli. C'est un cas d'auto-suggestion. Quant à la découverte du portrait de Michelange, par Mr W. Rolfs x),
*) W. Rolfs, Ein Bildnis Michelagniolos von Bafael? Zeitschr. f. Bild. Kunst. N. S., vol. XXII, pp. 206-14, 1911, avec deux reproductions. Le point d'interrogation, je dois le reconnaître, est la propriété de Mr Rolfs. L'article de Mr Rolfs, par son incohérence et sa fantaisie, échappe à la critique et même à l'analyse.
dans une fresque du Vatican, je la considère comme un cas de répercussion épidémique de l'auto-suggestion de Mr Steinmann. Il n'est vraiment pas besoin d'observer, comme pour la statue de S.S. Apostoli, que la barbe n'est pas bifide. Plutôt que de reconnaître, en cette tête, Mîchelarige, je préférerais attribuer à Raphaël la double vue à travers le temps; et voir, dans la tête de droite, le général Bonaparte, dans celle de gauche, l'Empereur Napoléon 1. Mr Rôtis aura été le châtimenl de M1 Bteinmann.
En terminant ce chapitre qui concerne le portrait Iacopo del Conte, je reproduirai ce fragment d'une lettre, reçue il y a quelque mois. Bile m'a été écrite par un Florentin, aussi passionné (pie convaincu, qui est évidemment victime d'une antre suggestion, exercée, à quatre-vingt-quinze ans d'intervalle, par les appréciations de la « Galleria Illustrata », de 1817, confirmées par Bfilanesi, au sujet du portrait BtrozzL
« Passando dunque a cose più allègre, le confido cbe non riesco a capire corne e perché un Oorrado Ricci, nel suo volume, Mi'lK Idiii/i . traduit par Orozals, L902, haavuto l'infelice idea di mettervi la mostruosissima testa del Bitratto degli l'ili/i, regalato «la uno Strozzi, sul fine del 7<x>, ma cbe tutti, ancbe i bigliettai, sanno oggi essere apocrifo, e riconosciuto indegno délia oollezione (ce sont à peTi près les termes de la « Galleria Illustrata ). Vero è che il Biooi stesso all'ingenuo lettore non indica neppure dove è quel ritratto, e trova assai coinodo non far menzione d'alcun altro ritratto. »
Tout commentaire serait inutile.