LE DORMEUR ÉVEILLÉ
Xantippe au fond de sa province, sous un vieux toit et dans un mauvais lit, a rêvé pendant la nuit qu'il voyoit le prince, qu'il lui parloit, et qu'il en ressentoit une extrême joie (1); il a été triste à son réveil; il a conté son songe, et il a dit: « Quelles chimères ne tom-
(6) D'avec lui : d'un entretien avec lui.
(7) Des patrons : des protecteurs.
(8) Se formant: se modelant.
(1) C'était un honneur insigne d'être interpellé par le roi, Wn" de Sévigné, grande dame et habituée de la cour, ne se sent pas d'aise en racontant à sa fille que Louis XIV lui a demandé son opinion sur VEsther do Racine.
bent point dans l'esprit des hommes pendant qu'ils dorment ! )) Xantippe a continué de vivre ; il est venu à la cour, il a vu le prince, il lui a parlé; et il a été plus loin que son songe, il est favori.
L'on parle d'une région où les vieillards sont galants, polis et civils ; les jeunes gens au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse. Celui-là chez eux est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin : l'usage trop fréquent qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide ; ils cherchent à réveiller leur goût déjà éteint par des eaux de vie, et par toutes les liqueurs les plus violentes ; il ne manque à leur débauche que de boire de l'eau-forte (1). Les femmes du pays précipitent le décKn de leur beauté par des artifices qu'elles croient servir à les rendre belles : leur coutume est de peindre leurs lèvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs épaules. Ceux qui habitent cette contrée ont une physionomie qui n'est pas nette, mais confuse, embarrassée dans une épaisseur de cheveux étrangers, qu'ils préfèrent aux naturels et dont ils font un long tissu pour couvrir leur tête (2) : il descend à la moitié du corps, change les traits, et empêche qu'on ne connoisse les hommes à leur visage. Ces peuples d'ailleurs ont leur Dieu et leur roi : les grands de la nation s'assemblent tous les jours, à
1) De l'eau-forte: de l'acide azotique. Voilà un tableau de la jeunesse élégante, au xviie siècle, qui nous change un peu des peintures traditionnelles. Les Vendômes, les Condés buvaient sans ménagement. Quand à la grossièreté dont les petits marquis se faisaient une distinction, La Bruyère n'est pas le seul à s'en plaindre : « Le maréchal de Grammont, écrit Mlle de Scudéry en 1673, est plus galant mille fois que nos jeunes gens: cela me fait voir que ce qui s'en va vaut mieux que ce qui vient. »
(2) La perruque, qui donnait aux gentilshommes un air efféminé; mais ils se battaient bien et courageusement.
DE LA COUR m
une certaine heure, dans un temple qu'ils nomment église (3) ; il y a au fond de ce temple un autel consacré à leur Dieu, où un prêtre célèbre des mystères qu'ils appellent saints, sacrés et redoutables ; les grands forment un vaste cercle au pied de cet autel, et paroissent debout, le dos tourne directement au prêtre et aux saints mystères, et les faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le cœur appliqués (4). On ne laisse pas de voir dans cet usage une espèce de subordination ; car ce peuple paroît adorer le prince, et le prince adorer Dieu. Les gens du pays le nomment*** (5); il est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus d'onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons (6).