LES MOQUEURS
Quelque profonds (1) que soient les grands de la cour, et quelque art qu'ils aient pour paroître ce qu'ils ne sont pas et pour ne point paroître ce qu'ils sont, ils ne peuvent cacher leur malignité, leur extrême pente (2) à rire aux dépens d'autrui, et à jeter un ridicule. souvent où il n'y en^peut avoir. Ces beaux talents se découvrent en eux du premier coup d'œil, admirables sans doute pour envelopper (3) une dupe et rendre sot (4) celui qui l'est déjà, mais encore plus propres à leur ôter tout le plaisir qu'ils pourroient tirer d'un homme d'esprit, qui sauroit se tourner et se plier en mille manières agréables et réjouissantes, si le dangereux caractère du courtisan ne l'cngageoit pas à une fort grande retenue. Il lui
(1) Aucun bien : La Bruyère, en généralisant, va trop loin. Il serait facile de citer, dans l'histoire de la vieille Franoe, quelques noms glorieux d'aristocrates.
(2) Ame : cœur.
(3/ La Bruyère ne cache pas ses sentiments démocratiques, à i:nc époque où on les montrait rarement.
(1) Profonds: compliqués, par leurs roueries.
12) Pente : penchant.
(3,1 Envelopper : « prendre comme dans un filet » (LittréJ, tendre un piège à...
(4) Rendre sot: soit rendre encore plus sot, soit, ce qui est une meilleure interprétation, mettre en lumière la sottise de...
oppose un oaraclèro sérieux, dans leiiuel il se retranche ; et il l'ail si bien que les railleurs, avec des intentions si mauvaises, manquent d'occasions de se jouer de lui (5).
dO. INABORDABLES.
Il y a des hommes nés inaccessibles, et ce sont précisément ceux de qui les autres ont besoin, de qui ils dépendent. Ils ne sont jamais que sur un pied ; mobiles comme le mercure (1), ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de montre à une fête publique (2), ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient : on n'en approche pas, jusqu'à ce que venant à s'éteindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles.
H. GENS d'fSPRIT.
Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après eux les gens d'esprit ; il les doit adopter, il doit s'en fournir (i), et n'en jamais manquer. Il ne sauroit payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours et les services qu'il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits ne dissipent-ils pas? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable et à la fiction? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les bonnes intentions, prouver la Jjonté d'un dessein et
(5) Il est bien probable que La Bruyère, dont le caractère bizarre prêtait à la raillerie, n'eut pas toujours à se louer de ses rapports avec ces courtisans malins, et que cet homme desprit qui se retranche derrière une froideur d'emprunt n'est autre que lui-même.
(1) Le mercure : le vif-argent, substance métallique fluide.
(2) On suppose que La Bruyère veut parler de pièces d'artifice.
■ (1) S'en fournir: objets d'un usage constant, ils font partie de son « chez lui ».
la justesse des mesures par le bonheur des événements, s'élever contre la malignité et l'envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables à des apparences qui étoient mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre ceux qui oseroient en douter ou avancer des faits contraires (2) ? Je sais que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d'agir; mais je sais aussi qu'il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire (3).