LE DIPLOMATE
Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée. Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexion (1), soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisser échapper de son secret par passion ou par foiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu'il a et aux besoins où il se trouve, et paroître tel qu'il a intérêt que les autres croient qu'il est en effet [2). Ainsi dans une grande puissance, ou dans une grande foiblesse qu'il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l'envie de beaucoup obtenir; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l'annonçant, parce qu'il lui importe qu'il l'ait dite, et qu'elle ne soit pas crue ; ou il est franc et ouvert, afin que lorsqu'il dissimule ce qui ne doit pas être su, l'on croie néanmoins qu'on n'ignore rien de ce que l'on veut savoir (3), et que l'on se persuade qu'il a tout dit. De même, ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu'on ne lui parle de ce qu'il ne veut pas ou de ce qu'il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se défendre d'une ouverture qui
(1) Complexion: signifie d'ordinaire tempérament quelconque ; ici: disposition à la mauvaise humeur.
(2) Cette accumulation de que, déplaisante aujourd'hui, ne choquait pas les lecteurs du xviie siècle.
f.3) Tout cela est bien subtil et d'une forme embarrassée ! La Bruyère veut dire que, quand le diplomate dissimule, il doniic aux ÈLutres l'illusion de leur révéler ce qu'ils ont intérêt à savoir.
iii est échappée par une autre qu'il aura faite (4); ou i est froid et taciturne, pour jeter les autres dans l'enagement de (5) parler, pour écouter longtemps, pour tre écouté quand il parle, pour parler avec ascendant t avec poids, pour faire des promesses ou des menaces ui portent un grand coup et qui ébranlent. Il s'ouvre t parle le premier, pour en découvrant les oppositions, 3S contradictions, les brigues et les cabales des minisres étrangers sur les propositions qu'il aura avancées, rendre ses mesures et avoir la réplique ; et dans une utre rencontre, il parle le dernier, pour ne point parîr en vain, pour être précis, pour connoître parfaitelent les choses sur quoi il est permis de faire fond (6) our lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu'il doit delander et ce qu'il peut obtenir. Il sait parler en termes lairs et formels; il sait encore mieux parler ambigulent, d'une manière enveloppée, user de tours ou de lots équivoques, qu'il peut faire valoir ou diminuer (7) ans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu uand il ne veut pas donner beaucoup; il demande beauoup pour avoir peu, et l'avoir plus sûrement. Il exige 'abord de petites choses, qu'il prétend ensuite lui devoir tre comptées pour rien, et qui ne l'excluent pas (8) d'en emander une plus grande; et il évite au contraire de ommencer par obtenir un point important, s'il l'empêhe d'en gagner plusieurs autres de moindre conséuence, mais qui tous ensemble l'emportent sur le prelier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le
(4) Une ouverture, c'est une proposition relative à une affaire dilomatique. S'il lui échappe d'en faire une imprudente, il se défend, il rend sa revanclie au moyen d'une autre mûrement réflécliie.
(5) Jeter les autres dans rengagement de; expression pénile, pour : engager les autres à.
(6) Faire fond: s'appuyer, comme sur une base solide. (7; Diminuer : atténuer.
(8) Ne l'excluent pas ne pourrait plus s'employer avec un infiitif pour complément indirect; il faudrait dire : ne l'empêchent pas,
dessein de se faire un droit ou une bienséance (9) de refuser lui-même ce qu'il sait bien qu'il lui sera demandé, et qu'il ne veut pas octroyer: aussi soigneux alors d'exagérer l'énormité de la demande, et de faire convenir (10), s'il se peut, des raisons qu'il a de n'y pas entendre (11), que d'afîoiblir celles qu'on prétond avoir de ne lui pas accorder ce qu'il sollicite avec instance ; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans l'idée des autres le peu qu'il offre, et à mépriser ouvertement le peu que l'on consent de lui donner. 11 fait de fausses offres, mais extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce que l'on accepteroit inutilement; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu'on ne lui demande, pour avoir encore plus qu'il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter la pensée d'exiger de lui rien de plus fort; ou s'il se laisse fléchir jusques à l'abandonner, c'est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. 11 prend directement ou indirectement l'intérêt d'un allié, s'il y trouve son utilité et l'avancement (12) do ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d'alliances, que de tranquillité publique, que d'intérêt public ; et en effet il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république (13). Tantôt il réunit quelques-uns qui étoient contraires les uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étoient unis. Il intimide les forts
(9) Bienséance : convenance.
(10) Faire convenir : faire tomber des autres) d'accord.
(11) N'y pas entendre ; tournure vieillie, i)our : n'y pas prêter roreille, n'y pas consentir.
(12) Avancement : progrès dans la réalisation.
(13) Sa république : sa patrie. C'est dans un sens analogue que La Bruyère intitule ce chapitre : De la république fc'est-à-dire : De l'Etat). Sens latin.
elles puissants, il encourage lesfoibles. Il unit d'abord d'intérêt plusieurs foibles contre un plus puissant, pour rendre la balance égale; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. 11 sait intéresser ceux avec qui il traite; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu'ils peuvent espérer par une certaine facilité (14), (fui ne choque point leur commission (13) ni les intentions de leurs maîtres. 11 ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit; il laisse Aoir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune (16) : il s'attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource ; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques chefs (17) qui ont enfin été réglés, il crie haut; si c'est le contraire, il crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur (18) la justification et la défensive. Il a son fait digéré par la cour (19), toutes ses démarches sont mesurées, les moindres avances qu'il fait lui sont prescrites; et il agit néanmoins, dans les points difficiles et dans les articles contestés, comme s'il se relâchoit de lui-même sur-le-champ, et comme par un esprit d'accommodement ; il ose même promettre à l'assemblée qu'il fera goûter (20) la proposition, et qu'il n'en sera pas désavoué. 11 fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d'ailleurs de pou-
(14) Facilité ; complaisance.
(15) Qui ne choque point leur commission ■ qui nest pas en désaccord avec leur mission.
(16) Sensibilité pour sa fortune : disposition à faire sa propre fortune.
(17; Chefs : questions.
(18i Jette... sur: oblipe à.
(I9j II a son fait digéré par la cour : l'expression est des plus alanibi(iuées; La Bruyère veut dire : la cour (son gouvernement) a réglé d'avance le détail des négociations.
(20) Goûter : accepter (à son gouvernement).
138 LA BRUYERE — PORTRAITS
Yoirs particuliers, qu'il ne découvre jamais qu'à l'extrémité, et dans les moments où il lui seroit pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l'essentiel, toujours prêt de (21) leur sacrifier les minuties et les points d'honneur imaginaires. Il a du flegme, il s'arme de courage et de patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse jusqu'au découragement. Il se précautionne et s'endurcit contre leslenteurs et les remises (22), contre lesreprochas,les soupçons, les défiances, contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point oiî on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation, lorsqu'il désire le plus ardemment qu'elle soit continuée; et si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S'il survient un grand événement, il se roidit ou il se relâche selon qu'il lui est utile ou préjudiciable ; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il presse et il temporise selon que l'État pour qui il travaille en doit craindre ou espérer ; et il règle sur ses besoins (23) ses conditions^ Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa foiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n'être point trompé, et de tromper les autres (24).
(21) Prêt de; il faudrait aujourd'hui : prêt à. (22j Remises : délais, retards.
(23) Ses besoins : les besoins de l'Etat qu'il représente.
(24) Ce portrait est beaucoup trop long; le style j est moins soigné que d'habitude; enfin, il est facile de voir que La Bruyère, qui souvent peint d'après nature, a voulu cette fois piein'dre d'imagination le diplomate idéal : d'qù moins de coloris et de relief.