‹ Les portraitsChapitre 139 sur 253 · LF.s E.NFA.NT · texte numérisé non relu

LF.s E.NFA.NT

Les enfants (It sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très-petits sujets; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes.

Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la mémoire, c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus, et ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et pour tous leurs amusements : c'est par elles qu'ils répètent ce qu'ils ont entendu dire, qu'ils contrefont ce qu'ils ont vu faire, qu'ils sont de tous métiers, soit qu'ils s'occupent en effet à mille petits ouvrages, soit qu'ils imitent les divers artisans par le mouvement et par le geste; qu'ils se trouvent à un grand festin, et y font bonne chère; qu'ils se transportent dans des palais et dans des lieux enchantés; que bien que seuls, ils se voient un riche équipage et un grand cortège ; qu'ils conduisent des armées, livrent bataille, et jouissent du plaisir delà victoire ; qu'ils parlent aux rois et aux plus grands

(1) La Bruyère se montre dur pour les enfants : est-ce, comme le croit M. Hémardinquer, en sa double f|ualité de précepteur et de vieux garçon? Veut-il parler seulement des enfants do grandes maisons qu'il avait pu le mieux observer? Ce qui forait croire que ce tableau a un© portée plus générale, c'est que la plupart des contemi-orains de La Bruj'ère partagent son opinion. La Fontaine, qui, tout marié qu'il était, jugeait aussi les enfants en célibataire, déclare que leur âge est sans pitié. Boileau, dans son Art Poétique, décrivant les âges de la vie, ne paraît mémo pas se douter qn'il existe des enfants. — Il faut apporter au moins deux restrictions au sévère jugement de La Bruyère : la première, c'est que si l'enfance a de nombreux défauts, elle a aussi des qualités particulières, et qu'il est injuste de les passer sous silence; la seconde, c'est que les défauts qui lui sont communs avec l'âge mûr sont chez elle légers, et qu'une éducation intelligente peut, sinon" les détruire complètement, au moins les atténuer.

princes; qu'ils sont rois eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors, qu'ils peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable; et ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent à cet âge être les arbitres de leur fortune, et les maîtres de leur propre félicité (2).

Il n'y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants; ils les saisissent d'une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables : on ne nomme point plus heureusement. Devenus hommes, ils sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.

L'unique soin des enfants est de trouver l'endroit foible (3) de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu'ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu'ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer.

La paresse, l'indolence et l'oisiveté, vices si naturels aux enfants (4), disparoissent dans leurs jeux, où ils sont vifs, appliqués, exacts, amoureux des règles et de la symétrie, où ils ne se pardonnent nulle faute les uns aux autres, et recommencent eux-mêmes plusieurs fois une seule chose qu'ils ont manquée : présages certains qu'ils pourront un jour négliger leurs devoirs, mais qu'ils n'oublieront rien pour leurs plaisirs.

Aux enfants tout paroît grand, les cours, les jardins, les édifices, les meubles, les hommes, les animaux; aux

(2) N'est-ce pas là une supériorité de l'enfant sur l'homme fait?

(3) Remarque très juste, et qui se retrouve dans Fénelon {de l'Education des filles, traité paru en 1687) : « Quoique vous veilliez sur vous-mêmes pour n'y laisser rien voir que de bon, n'attendez pas que l'enfant ne trouve jamais aucun défaut en vous : souvent il apercevra jusqu'à vos fautes les plus légères... »

(4) Sans doute, mais le pédagogue peut y remédier, jusqu'à un certain point.

hommes les choses du monde paroissent ainsi, ot j'ose dire par la mé^me raison, parce (jn'ils sont petits.

Les enfants commencent entre eux par l'état populaire, chacun y est le maître; et ce qui est bien naturel, ils ne s'en accommodent pas longtemps (5), et passent au monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connoissance plus exacte des jeux différents et des petites lois qui les composent; les autre lui défèrent (6), et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.

Qui doute que les enfants ne conçoivent, qu'ils ne jugent, qu'ils ne raisonnent conséquemment(7)? Si c'est seulement sur de petites choses, c'est qu'ils sont enfants, et sans une longue expérience; et si c'est en mauvais termes, c'est moins leur faute que celle de leurs parents ou de leurs maîtres.

C'est perdre toute confiance dans l'esprit des enfants, et leur devenir inutile, que de les punir des fautes qu'ils n'ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères. Ils savent précisément et mieux que personne ce qu'ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu'ils craignent. Ils connoissent si c'est à tort ou avec raison qu'on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées (8) que par l'impunité.

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