‹ Les portraitsChapitre 158 sur 253 · LONG ESPOIR, VASTES PENSEES · texte numérisé non relu

LONG ESPOIR, VASTES PENSEES

N** est moins affoibli par l'âge que par la maladie, car il ne passe point soixante-huit ans ; mais il a la goutte, et il est sujet à une colique néphrétique ; il a le visage décharné, le teint verdàtre et qui menace ruine (1): il fait marner (2) sa terre, et il compte que de quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer ; il plante un jeune bois, et il espère qu'en moins de vingt années il lui donnera un beau couvert (3); il fait bâtir dans la rue** une maison de pierre de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer, et dont il assure, en toussant et avec une voix frêle et débile, qu'on ne verra jamais la fin (4); il se promène tous les jours dans ses ateliers (3) sur le bras d'un valet qui le soulage ; il montre à ses amis ce qu'il a fait, et il leur dit ce qu'il a dessein de faire. Ce n'est pas pour ses enfants qu'il bâtit,

(3) Tout lui est propre : tout lui convient il s'accommode de tout. — Ce n'est pas un égoïste : c'est un indifférent.

(1) Qui menace ruine; expression originale : qui annonce une fin prochaine.

(2) Marner: répandre de la marne, c'est-à-dire un mélange de calcaire et d'argile sur un champ pour le fertiliser.

(3) Couvert: à peu près synonyme d'ombrage; exactement : toit de feuillages. — Le vieillard de La Bruyère est à la fois égoïste et aveugle ; l'octogénaire de La Fontaine plante pour ses descendants, et connaît la fragilité de la vie.

(4) Notez le contraste saisissant : ce moribond bâtit pour l'éternité.

(5) Ateliers : chantiers.

car il n'en a point, ni pour ses héritiers, personnes viles et qui se sont brouillées avec lui : c'est pour lui seul, et il mourra demain.

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