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CHAPITRE XII DES JUGEMENTS

i. L\ PRÉVENTION CONTRK LES SAVANTS.

Il y a une sorte de hardiesse à soutenir devant certains esprits la honte (1) de l'érudition: l'on trouve chez eux une prévention toute établie contre les savants, à qui ils ôtent (2) les manières du monde, le savoir-vivre, l'esprit de société, et qu'ils renvoient ainsi dépouillés à leur cabinet et à leurs livres. Gomme l'ignorance est un état paisible, et qui ne coûte aucune peine, l'on s'y range en foule, et elle forme à la cour et à la ville un nombreux parti, qui l'emporte sur celui des savants (3). S'ils allèguent en leur faveur les noms d'EsTRÉES, de Har- LAY, BossuET, Seguier, Montausier, Wardes, Chevreuse, NoviON, Lamoignon, Scudery (4), Pelisson (5), et de tant

entre femmes. Un échange de politesses peut dissimuler un duel d'épigrammes : la visite d'Arsinoé à Célimène (Misanthr., III, 5) commente assez bien la maligne remarque de La Bruyère.

(1) Soutenir... la honte: supporter (ce que des esprits superficiels nomment) la honte.

(2] A qui ils ôtent : à qui ils contestent, qu'ils prétendent ne pas posséder...

(3) Que l'on se rappelle la fameuse scène des Femmes savantes (IV,3) entre Clitandre et Trissotin, l'un plaidant pour la cour, l'autre pour les savants : au fond, le procès est à peu près le même ; seulement, La Bruyère donne le beau rôle à Trissotin, tandis que Molière le donne à Clitandre.

(4) « Mlle de Scudéry » {Note de La Bfuyère). Georges de Scudéry, sous le nom de qui avaient paru les romans de sa sœur, et qui luimême avait composé des tragi-comédies emphatiques, était mort depuis 1667.

(5) L y a eu deux d'Estrées : l'un, cardinal et académicien, auteur de lettres latines et françaises « de la dernière beauté », disait Cha-

d'autres personnages également doctes et polis ; s'ils osent même citer les grands noms de Chartres, de Condk, de CoNTi, de Bourbon, du Maine, de Vendôme (G), comme de princes qui ont su joindre aux plus belles et aux plus hautes connoissances et l'atticisme des Grecs et l'urbanité des Romains, l'on ne feint point de (7) leur dire que ce sont des exemples singuliers (8) ; et s'ils ont recours à de solides raisons, elles sont foibles contre la voix de la multitude. Il semble néanmoins que l'on devroit décider sur cela avec plus de précaution, et se donner seulement la peine de douter (9) si ce même esprit qui fait faire de si grands progrès dans les sciences, qui fait bien penser, bien juger, bien parler et bien écrire, ne pourroit point encore servir à être poli.

Il faut très-peu de fonds pour la politesse dans les manières ; il en faut beaucoup pour celle de l'esprit.

pelain ; l'autre, neveu du premier, plus tard maréchal, alors tout jeune et dont on louait déjà l'esprit et le savoir. — François de Harlay : archevêque de Paris et académicien distingué. — Bossuet: ami intime de La Bruyère et très supérieur à ces personnages dont l'encadre le moraliste. — Seguier: chancelier fameux. — Montausier : ancien gouverneur du dauphin, austère et vertueux. — Wardes: homme de cour et de lettres. — Chevreuse : janséniste, écrivain agréable, ami de Fénelon. — Novion : premier président au Parlement et académicien. — Lamoignioii : président à mortier, ami de Racine et de Boileau. — Scudery : Madeleine de Scudérj', auteur précieux de romans trop longs [Cyrus, CUlie) dont les anachronismes choquaient outre mesure Boileau, et qui, sous des noms anciens, décrivit avec beaucoup d'exactitude ses contemporains de l'hôtel de Rambouillet. — Polisson : historien de l'Académie française, ami fidèle du surintendant Fouquet.

(6) Le jeune duc de Chartres fut plus tard duc d'Orléans et régent : il était très instruit; — de même que le grand Condé et François de Conti; — Bourbon, c'est le duc de Bourbon, l'élève de La Bruyère, et qu'on est surpris de rencontrer en si bonne société; — le duc du Maine, élève de M™« de Maintenon et fils de Louis XIV, passa pour un prodige de précocité et de savoir ; — le duc de Vendôme et son frère, le grand prieur, présidaient un cercle épicurien et lettré.

(7) L'on ne feint point de : l'on n'hésite point à.

(8) Singuliers : exceptionnels.

(9) Douter : se demander avec hésitation.

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