‹ Les portraitsChapitre 170 sur 253 · LE BEL ESPRIT · texte numérisé non relu

LE BEL ESPRIT

Je nomme Eurypyle, et vous dites : « C'est un bel esprit ». Vous dites aussi de celui qui travaille une poutre : « Il est charpentier ; » et de celui qui refait un mur : « Il est maçon. » Je vous demande quel est Fatelier où travaille cet homme de métier (1), ce bel esprit? quelle est son enseigne ? à quel habit le reconnoît-on ? quels sont ses outils? est-ce le coin ? sont-ce le marteau ou l'enclume? oîi fend-il, où cogne-t-il son ouvrage? où l'expose-t-il en vente ? Un ouvrier se pique d'être ouvrier : Eurypyle se pique-t-il d'être bel esprit ? S'il est tel, vous me peignez un fat, qui met l'esprit en roture (2), une âme vile et mécanique, à qui ni ce qui est beau ni ce qui est esprit ne sauroient s'appliquer sérieusement ; et s'il est vrai qu'il ne se pique de rien, je vous entends, c'est un homme sage et qui a de l'esprit. Ne dites-vous pas encore du savantasse : « Il est bel esprit, » et ainsi du mauvais poète ? Mais vous-même, vous croyez-vous sans aucun esprit? et si vous en avez, c'est sans doute de celui qui est beau et convenable : vous voilà donc un bel esprit ; ou s'il s'en faut peu que vous ne preniez ce nom pour une injure (3), continuez, j'y consens, de le donner à Eurypyle, et d'employer cette ironie comme les sots, sans le moindre discernement, ou comme les ignorants, qu'elle console d'une certaine culture qui leur manque, et qu'ils ne voient que dans les autres.

(1) On pourrait répondre à La Bruyère que l'atelier où travaille le bel esprit, ce sont les ruelles à la mode, s'il est causeur agréable, ou c'est son cabinet de travail, s'il écrit.

(2) Qui met l'esprit en roture : qui vulgarise l'esprit, le dégrade.

(3) a Bel esprit », après le discrédit où la préciosité était tombée avait pris une signification défavorable qu'il a gardée de nos jours : celle d'esprit prétentieu.v.

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