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TALENT, GOUT, ESPRIT, BON SENS

Talent, goût, esprit, bon sens, choses différentes, non incompatibles.

Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause à son effet (1).

(2) Au premier abord, on s'étonne que 1' a honnête homme » ne soit pas identifié ici avec 1' a homme de bien. » C'est que, à cette époque, le mot avait une signification particulière. Corbinelli, ami de M"* do Sévigné, Italien peu familier avec les nuances du français, ne peut comprendre « qu'on dise qu'un tel est honnête homme, et que l'un conçoive sous ce terme une chose, et l'autre une autre. » Bussy-Rabutin lui répond : « h'honnête homme est un homme poli et qui sait vivre, n Voilà qui est net : dans une société toute mondaine comme celle du xvii* siècle, était tenu pour honnête homme quiconque, dans sa conduite, observait la correction extérieure ; quant à sa vie intime, à ses actions secrètes, c'était afi'aire entre lui et sa conscience.

(3) Un dévot : « Faux dévot » {Xote de La Bruyère). Cette note n'est pas simplement une précaution contre les commentaires malveillants, car La Bruj'ère, nous l'avons déjà vu, était d'une piété profonde et sincère.

(1) Le o bon goût » suppose en effet le a bon sens »; mais il y faut en plus quelque finesse de perception.

Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie (2).

Appellerai-je homme d'esprit celui qui, borné et renfermé dans quelque art, ou même dans une certaine science qu'il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité, ni mœurs, ni conduite; qui ne m'entend pas, qui ne pense point, qui s'énonce mal ; un musicien par exemple, qui après m'avoir comme enchanté par ses accords, semble s'être remis avec son luth dans un même étui, ou n'être plus sans cet instrument qu'une machine démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n'est plus permis de rien attendre (3)?

Il y a dans le monde quelque chose, s'il se peut, de plus incompréhensible. Un homme (4) paroît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir (5) : s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes ; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages.

Un autre (6) est simple, timide, d'une ennuyeuse con-

(2) L'esprit ou intelligence comprend; le talent invente. On ne peut donc soutenir, avec La Bruyère, que l'intelligence soit le commencement du talent.

(3) Probablement ce musicien uniquement occupé do son art est un original de l'époque : on ignore son nom,

(4) La Fontaine.

(5) La Bruyère, pour établir une symétrie complète entre les deux termes de l'antithèse, exagère la timidité et la lourdeur de La Fontaine. Les témoignages à ce sujet sont contradictoires : mais, somme toute, il semble bien que le poète qui a fait, dans son Discours à Mine de La Sablière, un éloge si attendri de la conversation, n'a pas manqué, comme le remarque Sainte-Beuve, d'être sensible à ses attraits. J'ajouterai une autre raison : c'est que les Fables de La Fontaine nous procurent une idée complète de la société du xvue siècle: or ce moraliste amer pouvait-il peindre le monde sans le connaître et le connaître sans le fréquenter ?

(6) Pierre Corneille : cette fois, le portrait est ressemblant. Le grand poète, qui déclarait avec emphase qu'il connaissait sa propre valeur,

versation; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient (7); il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture. Laissez-le s'élever par la composition : il n'est pas audessous d'AuGosTE, de Pompée, de Nicosjède, d'HÉRACLius; il est roi, et un grand roi ; il est politique, il est philosophe j^ il entreprend de faire parler des héros, de les faire agir; il peint les Romains; ils sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire (8).

Voulez-vous quelque autre prodige ? Concevez un homme facile, doux, complaisant, traitable, et tout d'un coup violent, colère, fougueux, capricieux. Imaginezvous un homme simple, ingénu, crédule, badin, volage, un enfant en cheveux gris ; mais permettez-lui de se recueillir, ou plutôt de se livrer à un génie (9) qui agit en lui, j'ose dire, sans qu'il y prenne part et comme à son insu : quelle verve! quelle élévation! quelles images! quelle latinité! — Parlez-vous d'une même personne? me direz-vous. — Oui, du même, de Théodas (10), et de lui seul. 11 crie, il s'agite, il se roule à terre, il se relève, il tonne, il éclate; et du milieu de cette tempête il sort une lumière qui brille et qui réjouit. Disons-le sans figure: il parle comme un fou, et pense comme un homme sage ; il dit ridiculement des choses vraies, et follement des choses sensées et raisonnables ; on est surpris de voir

n'était orgueilleux qu'en vers ; dans la vie privée, il était modeste et gauche.

(7) Ce détail est délicieux, et si caractéristique chez un Normand !

(8) Saint-Evremond avait déjà dit que les Romains lui sont « plus redevables de la beauté de leurs sentiments, qu'à leur esprit et à leur vertu. B

(9) Génie : instinct, force mystérieuse, mobile inconscient d'actions.

(10) Tbéodas : Santeul, chanoine de Saint- Victor, poète latin, grand ami de La Bruyère, excentrique et un peu fou, d'aiUeurs excellent homme et aimé de tous. Il mourut victime d'une sinistre plaisanterie de M. le Duc qui avait versé dans sa coUpe du tabac d'Espagne. Boileau raille aussi les contorsions de « ce moine, au regard fanatique » qu'on voit « ouvrir une bouche effroyable, s'agiter, se tordre les mains... »

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naître et éclore le bon sens du sein de la bouffonnerie, parmi les grimaces et les contorsions. Qu'ajouterai-je davantage? Il dit et il fait mieux qu'il ne sait; ce sont en lui comme deux âmes qui ne se connoissent point, qui ne dépendent point l'une de l'autre, qui ont chacune leur tour, ou leurs fonctions toutes séparées. Il manqueroit un trait à cette peinture si surprenante, si j'oubliois de dire qu'il est tout à la fois avide et insatiable de louanges, prêt de (H) se jeter aux yeux de ses critiques, et dans le fond assez docile pour profiter de leur censure. Je commence à me persuader moi-même que j'ai fait le portrait de deux personnages tout différents. Il ne seroit pas même impossible d'en trouver un troisième dans Théodas; car il est bon homme, il est plaisant (12) homme, et il est excellent homme.

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