LE « TARTUFFE » DE LA BRUYÈRE
Onuphre (1) n"a pour tout lit (2) qu'une housse de .serge grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une élolle fort légère en été, et (Tune autre fort moelleuse pendant Thiver; il porte des chemises très-déliées (3), qu'il a un trè.s-grand soin de ])ien cacher. 11 ne dit poiul : Ma haire et ma (li&cipUne (4),
(4) 11 faudrait dirt' aujourd'Iiui : de la suite (c'cst-à-dirc des consc- ((uonccs) la plus étonduo (les. j)lus considérables)...
;5t Pour le discernement : modMe do la vraio dévotion, il servira jiar eoiitrasto à dévoiler la Causse.
ti; 11 est certain que ce iiortrait se rajiportc au duc de Boauvillicrs, gouverneur des enl'ants de France.
(1) .Sainte-Beuve j)ense que La Bruvèrc a moins voulu, dans ce portrait de l'hypocrite, critiquer indirectement le TarHiffe de Molière que re]>rcndre ce sujet pour son propre compte, à son point de vue <ie moraliste et de psycliologue, alors que Molière, de par les exifrences du tliéàtre. avait été amené à certaines exagérations conventionnelles du caractère. Mais,a])rcs fout, l'un n'euipêcl'e pas l'autre. La Bruyère a ])u très l)ien être clioqué de plusieurs traits de la comédie de Molière qui lui paraissaient trop gros et vouloir les ramener à la juste mesure. Il est coutumier du fait: n'avait-il jias précédemment, dans Timon, repris le jVisanlIirope du même Molière?
(2) M. îlémardinquer cite une nouvelle, de Scarron, les Hypocrites, ou se trouve une épigramnte analogue : « Leurs lits fort simples n'étaient le jour couverts que de nattes et la nuit de tout ce qu'il fallait pour dormir délicieusement... »
:|i Déliées: fines,
(4 1 La haire est une chemise de crin, et la rli.tclpUne est une sorte do fouet rude ; — tous deux servent pour les mortifications religieuses.
ail contraire; il pa^soroit pour co nu'il ost, ixmr un Iiypocrito. et il veut passer pour co qu'il nVst pas, pour un liomnii^ dévot : il est vrai qu'il fait en sorte que l'on croit, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline.il y a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment; ouvrez-les : c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur, et lArinée sainte (3); d'autres livres (6) sont sous la clef. S'il marche par la ville, et qu'il découvre de loin un homhie devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont familiers : il joue son l'Ole. S'il entre dans une église, il observe d'abord de qui il peut être vu, et selon la découverte qu'il vient de faire, il se met à genoux et prie, ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive-t-il vers lui un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs (7); si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souflle pas. Il entre une antre fois dans un lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'iiumilie : s'il entend des courtisans 'jui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre (8). il fait plus
(5; Le Combat spirituel est du tlicatin Scupoli ; — le Chrétien intérleu); de Jean de Hesnières-Louvignv; — l'Année sainte forme le titre do deux ou-\Tajîcs : l'un du P. Bordier. oratoricn. l'autre du curé Loiscl. Ces livres paraissent jetés a IndifTércmment » daus la chatnbre; mais c'est exprès qu'ils y fifiurent.
(6. D'autres livres, plus danfrereux à montrer, d'un intérêt moins religieux et qui correspondent mieux aux vrais sentiments d'Onujjlire, sont cachés avec soin.
(7) Cf. TartufTe il, 5i :
Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments...
Tes gens qui'... veulent acheter crédit et dignités A prix do faux clins d'yeux et d'élans art'ectés... C8; La chapelle de Versailles. — L'antic.ha„,hr,- .!,• l"n!.;.nr!pni^rit du roi.
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do liiuil q\i'('iix pour los faire taire; il reprend sa méditation, qui est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte. Il évite une églis.e déserte et solitaire, où il pourroit entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et compiles, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours; on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois joui-s dans toute l'année, où à propos de rien il jeûne ou fait abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des vapeurs, il a eu la fièvre : il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer (9), dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance ni déclai'ation. Il est encore plus éloigné d'employer pour la flatter et pour la séduire le jargon de la dévotion (10); ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et selon qu'il lui est utile, et jamais quand il ne serviroit qu'à le rendre très-ridicule (11). 11 sait où se trouvent des femmes plus sociables et plus dociles que celle de
(9j Imposer sip:nific aujourd'lmi inspirer du respect. Pour lui ûonncr le sens oii le prend La Bruyère, celui de t>'ompe>\ il faudrait dire: en imposer.
l'IO) Encore une critique do Tartuffe; c'est en langage mystique que Tartuffe fait sa déclaration à Elmirc. — Dévotion : « Fausse dévotion » (yole de La Bruyère).
(11) La Bruyère a raison; Tartuffe se ridiculise par cette sotte cquii)oe. Seulement, puisque Molière écrivait une comédie et non un drame, il s'est avisé de ce moyen pour rendre comique son lypocrite.
-nn ami; il ne les ahantionnc pas pour longtemps, quand '■ no seroit que pour faire dire do soi dans ir- public qu'il lait dos rotrailcs: qui en effet pourroit on douter, quand on le revoit paroitro avec un visage exténué et d'un liomme qui ne se ménage point? Les femmes d'ailleurs (jui fleurissent ol qui prospèrent à l'ombre de la dévolion(i2)lui conviennent, souloment avec cettepotite différence, <|u'il néglige celles ([ui ont vieilli, et qu'il cultive (13) les jeunes, et entre celles-ci les plus belles et les mieux faites, c'est son attrait : elles vont, et il va; elles reviennent, et il revient; elles demeurent, et il demeure; c'est en tous lieux et à toutes les heures qu'il a la consolation de les voir : qui pourrait n'en être pas édifié? elles sont dévotes, et il est dévot. Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son auïi, et de la prévention où il l'a jeté en sa faveur; tantôt il lui emprunte de l'argent (14), tantôt il fait si bien que col ami lui on offre : il se fait reprocher de n'avoir pas recours à sts amis dans ses besoins; «luolquofois il ne veut pas recevoir une obole sans donner un billot, qu'il est bii-n ^ùr de ne jamais retirer; il dit une autre fois, et d'une rtaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme; il vante quelque autre fois publiquement la générosité de cet homme, pour lo piquer d'honneur et le conduire à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à profiter de toute sa -uccession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens (13), s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier: un homme dévot n'est ni avare, ui violoul. ui injuste, ni mémo intéressé (16);Onuphro u'ost
12 Dévotion: « Fausse dévotion » Xotr de La Bru- crc . fl.'i Cultive : fré(|ucntc.
(Hi Sans iloutc, n'ayant pas l'intention de le rendre.
15 Allusion au Tartuffe, où cette donation est une des i)érij)t'iies l'rinciiiales.
1,16; Intéressé; dans le sens général ; égoïste.
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l)as dévot, mais il veut être cru tel. et par uae parfaite, quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts : aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne.s'insinue jamais dans une famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse point (17) sans faire de l'éclat (et il l'appréhende (18), sans qu'une pareille entrepiùse vienne aux oreilles du Prince (19), à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être découvert, et de paroître ce qu'il est. Il en veut à la ligne collatérale : on l'attaque plus impunément; il est la terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour l'héritier légitime de tout vieillard qui meurt riche cl sans enfanis, et il faut que celui-ci le déshérite, s'il veut que ses parents recueillent sa succession; si Onuphrc ne trouve pas jour à (20) les en frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie : une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein, et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection; il se fait même -ouvi'Ut un point de conduite (21) de ne le pas laisser inutile : il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience de décrier, et ces gens sont ceux qu'il n'aime
(17 On ne les traverse point: on ne se jette point au travers de
'■(•MX-l-i.
IS 11 craint l'éclat, rost-à-diro le scamlale.
l(ii L'intervention de Louis XIV, (jui ai)])araît à la fin de la pièce '■■iiniae une i>rovidencc réiiaratrice, amène le dénouement de Tarl'tfe. La Bruyère ])arait trouver cette intervention toute naturelle. On . j>i)urtant eu raison do la rciirocher à Molière, comme, au contraire, |i('u vraisemblable : le dénouement logique — mais cruel — serait rexi>ulsion, la ruine, l'emprisonnement d'Orpron et le triomphe de TartiifTe.
-0 Jour à: iiinycn ilo.
il Point de conduite: comme on dit: point d'honneur; règle de 'onduite.
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point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche : on lui parle cVEudoxe, il sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien ; et il a raison : il eu a assez dit (22).