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CORNEILLE ET RACINE

Corneille ne peut être égalé dans les endroits oii il xcelle (1) :il a pour lors un caractère original et inimiable ; mais il est inégal. Ses premières comédies (2) ont sèches, languissantes, et ne laissoient pas espérer [u'il dût ensuite aller si loin ; comme ses dernières font [u'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans [uelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes

(4) On croit que La Bruyère a en vue les admirateurs des opéras de Juinault.

(5) Cabale : entente formée entre plusieurs personnes pour un proet convenu; par extension : ces personnes elles-mêmes. — L'art ne peut grandir que par la liberté ; donc, c'est contrarier son développement le vouloir à toute force lui imposer dans un genre quelconque une brmule définitive, même fût-elle d'un homme de génie.

(6) Génie s'appligue, non pas à l'étendue de leur talent, mais à sa lature particulière, a ses aptitudes spéciales.

(1) OÙ il excelle : où il est excellent. De même, plus loin, La îruyère parle de « certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais us n. Mme de Sévigné, une de ses ferventes admiratrices, excusait lisément ses vers faibles en faveur de ses sublimes beautés.

(2) Les commentateurs sont d'accord pour reconnaître que le mot comédie, dans ce passage, a le sens général de pièces de théâtre, somcdies ou tragédies. On dit encore « la Comédie- Française » pour ( le Théâtre-Français ». Pourtant remarquons que ces premières pièces de Corneille, — dont La Kruyère dit trop de mal. longues et molotones, il est vrai, piais souvent délicieux marivaudages — sont en effet, pour la plupart, des comédies.

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inoxcusal)lfs contre les mœurs (3), un slylo de déclamateur qui arrête l'action et la lait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre en un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus émiuent, c'est l'esprit (4), qu'il avoit sublime, auquel il a été redevable de certains vers, les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs (5), de la conduite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens (6), et enfin de ses dénouements ; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité : il a aimé au contraire à charger la scène d'événements (7) dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve pour le dessein (8) entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés.

(3) Les mœurs : pourrait s'entendre des caractères des personnages, et la plus grave de ces « fautes inexcusables» consisterait dans un certain manque d'unité; le personnage de Cinna, flottant entre la reconnaissance et l'ingratitude, entre son amour pour Emilie et ses devoirs envers Auguste, se contredit parfois. Mais je ne vois pas pourquoi on ne donnerait pas ici à ce mot le sens de : morale, qu'il a ordinairement. Le théâtre de Corneille, école de grandeur d'âme presque toujours, ne l'est pas toujours, et le sujet du Cid, ainsi que l'Académie l'a fort bien remarqué, représente plutôt une victoire de la passion que de la piété filiale.

(4) L'esprit : La Bruyère ne veut pas dire que Corneille était spirituel, quoique les brillantes fantaisies du il/enîeto' le prouvent surabondamment, mais qu'il avait du génie.

(5) Expression singulière et même incorrecte. La Bruyère a sans doute voulu dire : a plus heureux que tous ceux qu'on a lus ailleurs, chez les autres écrivains. » •

(6) Les règles des anciens: surtout les règles d'Aristote, qu'on accusa Corneille d'avoir enfreintes dans le Cid, et dont l'observation plus rigoureuse le rendit trop timoré dans ses autres pièces. Pour se justifier, le grand poète aurait pu invoquer l'autorité de Saint-Evremond : a II faut convenir que la poétique d'Aristote est un excellent ouvrage ; cependant il n'y a rien d'assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles. »

(7) La remarque est juste : Corneille a toujours eu du goût pour les pièces fortement intriguées, les tragédies impiexes. Mais ses chefsd'œuvre, le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte, ont des actions simples.

(8) Le dessein : le plan.

Il semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racink, et qu'ils tendent un peu plus à une même chose ; mais il est égal, soutenu, toujours le même partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont Justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature (9), soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse (10), harmonieuse : exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique (11). Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Ciel, dans Polyeucte et dans les Horaces? quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimoient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans VAndromaque de Racine, et Phèdre, du même auteur, comme l'Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre (12) et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourroit parler ainsi : <c Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils

(9) La nature : il j' a là une critique indirecte de Corneille, à qui ses adversaires reprochaient de ne pas être assez naturel, de mettre sur la scène des héros et des héroïnes invraisemblables.

(10) Nombreuse : harmonieuse.

(11) Cette rectification de La Bruyère à son propre jugement s'imposait. Corneille a déjà, par avance, quelque chose de racinien, dans le Cid (Chimène et Rodrigue), dans Polyeucte (Pauline et Sévère), dans les Horaces — ou, pour mieux dire, Horace— (CamiUe et Curiace); par contre le Mithridate, le Porus et le Burrhus de Racine (dans Alexandre et dans Britannicus) ont quelque chose de cornélien.

(12) Propre : personnel, original.

clevroient être, celui-ci les peint tels qu'ils sont (13). Il y a plus dans le pi^emier de ce que l'on admire et de ce que l'on doit mémo imiter; il y a plus dans le second de ce que l'on reconnoît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié par le premier; et par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des lègles, des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral. Racine plus naturel. Il semble que l'un imite Sophocle (14), et que l'autre doit plus à Euripide. »

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