ESCLAVES jusqu'au BOUT
Il y a eu de tout temps de ces gens d'un bel esprit et d'une agréable littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le libertinage et porté le joug toute leur vie, contre leurs propres lumières et contre leur conscience. Ces hommes n'ont jamais vécu que pour d'autres hommes, et ils semblent les avoir regardés comme leur dernière fin (i). Ils ont eu honte de se sauver à leurs yeux, de paroître tels qu'ils étoient peut-être dans le cœur, et ils se sont perdus par déférence ou par foiblesse. Y a-t-il donc sur la terre des grands assez grands, et des puissants assez puissants, pour mériter de nous que nous croyions et que nous vivions à leur gré, selon leur goût et leurs caprices (2), et que nous poussions la complaisance plus loin, en mourant non de la manière qui est la plus sûre pour nous, mais de celle qui leur plait davantage?
(4) La Bruyère aurait dû éclaircir un peu sa pensée. Dans la phrase précédente régnait déjà de l'obscurité : qu'est-ce que ce risque de l'avenir? probablement: de l'avenir supra-terrestre. Mais qu'est-ce que cette a condition », cette « étendue d'esprit », ces a vues », qui empêchent de croire fortement et sincèrement o comme les savants et le peuple »? On est réduit aux conjectures. La Bruyère veut peut-être parler des conditions sociales très hautes, — des esprits trop subtils, — des vues égoïstes ou ambitieuses.
(1) Leur dernière fin : leur but suprême, c'est-à-dire ce sur quoi ils devaient se modeler.
(2) N'y aurait-il pas, dans ce passage, un retour de La Bruyère sur sa propre condition ? Il ne semble pas, d'ailleurs, que le caractère subalterne de sa situation chez les Condés ait rien coûté à ses convictions religieuses ou autres. Mais il courait éventuellement le péril d'être astreint à quelques sacrifices moraux, et si lui-même n'a pas eu à souffrir en cela, il a pu connaître des cas oii l'indépendance d'un précepteur ou d'un gentilhomme ordinaire était moins respectée.
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6, LES IMiIll'ÉRENTS.
I/atliéisme n'est point (1). Les grands, qui en sont le plus soupçonnés, sont trop paresseux pour décider en leur esprit que Dieu n'est pas; leur indolence va jusqu'à les rendre froids et indifférents sur cet article si capital, comme sur la nature de leur âme, et sur les conséquences d'une vraie religion; ils ne nient ces choses ni ne les accordent: ils n'y pensent point.