H. LE GEAI PARÉ DES PLUMES DE PAON
Ménippe (1) est l'oiseau paré de divers plumages qui ne sont pas à lui. Il ne parle pas, il ne sent pas; il répète des sentiments et des discours, se sert même si naturellement de l'esprit des autres qu'il y est le premier trompé, et qu'il croit souvent dire son goût ou expliquer sa pensée, lorsqu'il n est que l'écho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est de mise (2) un quart d'heure de suite, qui le moment d'après baisse, dégénère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lui donnoit, et montre la corde (3). Lui seul ignore combien il est au-dessous du sublime et de l'héroïque ; et incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a est tout ce que les hommes en sauroient avoir : aussi a-t-il l'air et le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre, et qui ne porte envie à personne. Il se parle souvent à soimême, et il ne s'en cache pas, ceux qui passent le voient, et qu' (4) il semble toujours prendre un parti, ou décider
(9) Important : grave, faisant croire qu'on s'occupe d'affaires importantes.
(1) Méaippe : le maréchal de "Villeroi, favori de Louis XIV et de M"" de Maintenon, né courtisan, général malheureux, et dont les nombreux échecs alimentèrent la verve satirique des Parisiens. Saint- Simon l'a bien jugé : a C'était un homme fait exprès pour présider à un bal, pour être juge d'un carrousel et, s'il avait eu de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles de rois et de héros, fort propre encore à donner des modes, et rien au delà. »
(2) Oe mise se dit d'une monnaie qui a cours, puis, par extension d'un homme dont la préscn''c est supportable
(3) La corde, dans le langage du tisserand, est le fil qui sert à tisser une étoffe; moralement, montrer la corde, c'est montrer ce que l'on est au fond, et, dans ce cas particulier, sa parfaite insuffisance.
(4) Et (voient) qu'il semble. Ellipse un peu forcée, mais très fréquente dans la langu» de cette époque, et qui allège la phrase.
u'iine telle chose est sans réplique. Si vous le saluez uelquefois, c'est le jeter dans l'embarras de savoir s'il oit rendre le salut ou non; et pendant qu'il délibère, ous êtes déjà hors de portée. Sa vanité l'a fait honnête omme (5), l'a mis au-dessus de lui-même, l'a fait devenir e qu'il n'étoit pas. L'on juge, en le voyant, qu'il n'est ccupé que de sa personne; qu'il sait que tout lui sied ien, et que sa parure est assortie (6); qu'il croit que )us les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se îlayent pour le contempler.