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LES DISEURS DE PHŒBUS

L'on voit des gens (1) qui, dans les conversations ou dans le peu de commerce que l'on a avec eux, vous dégoûtent par leurs ridicules expressions, par la nouveauté (2), et j'ose dire par l'impropriété des termes dont ils se servent, comme par l'alliance de certains mots qui ne se rencontrent ensemble que dans leur bouche, et à qui ils font signifier des choses que leurs premiers inventeurs n'ont jamais eu intention de leur faire dire. Ils ne suivent en parlant ni la raison ni l'usage, mais leur bizarre génie (3), que l'envie de toujours plaisanter, et peut-être de briller, tourne insensiblement à un jargon qui leur est propre, et qui devient enfin leur idiome naturel; ils accompagnent un langage si

(1) D'après les clefs du xviiie siècle, ce portrait satirique serait dirigé contre les précieuses Tout au plus pourrait^il s'agir des précieux. Mais La Bruyère n'a pas eu en vue les originaux dont Molièrej par exemple, s'est moqué dans les Précieuses ridicules : il a attaqué leurs successeurs, les « diseurs de phœbus ». Leur genre spécial de ridicule est amplement défini dans ce morceau et dans le suivant.

(2) La Bruyère n'est pas, en matière de langue, un conservateur, tant s'en faut; il juge, avec raison, trop pauvre le français de son temps. Mais d'autre part, pour remédier à cette indigecre, il propose moins le néologisme que Varchaïsme, c'est-à-dire le retour à un certain nombre de mots anciens dont il regrette la disparition. Voyez dans les éditions complètes de La Bruj'ère, la fin du chapitie intitulé: De quelques usages.

(3) Génie : aptitudes personnelles et, ici, très regrettables.

extravagant (4) d'un geste alfectù et d'une prononciation qui est contrefaite. Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient entièrement dénués; mais on les plaint de ce peu qu'ils ont (5); et ce qui est pire, on en soufTre.

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