‹ Les portraitsChapitre 43 sur 253 · MÊME SUJET · texte numérisé non relu

MÊME SUJET

Que dites-vous? Comment? Je n'y suis pas; vous plairoit-il de recommencer? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid; que ne disiez-vous : «Il fait froid? » Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige; dites: « 11 pleut, il neige. »Vousme trouvez bon visage (l),et vous désirez de m'en féliciter ; dites :« Jevous trouve bon visage. » — Mais, répondez-vous, cela est bien uni (2) et bien clair; et d'ailleurs qui ne pourroit pas en dire autant? — Qu'importe, Acis? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde? Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables, les diseurs de phœbus (3); vous ne vous en défiez point, et je vais

(4) Tous ceux qui aimaient le naturel ont raillé à cette époque le langage des diseurs de phébus : par exemple Boursault dans sa comédie des Mots à la mode, et Mme de La Fayette, dans une lettre où elle imite si irituellement leur jargon.

(5) On les plaint parce qu'ils consacrent ce peu d'esprit à une besogne absurde.

(1) Bon visage : bonne mine.

(2) Uni : simple.

(3) Phœbus. Voici, d'après M. Hémardinquer, la chaîne des sens : ■ Phéhus, dieu des beaux arts, souvent invoqué par les poètes, et sujet de vers boursouflés; des ^/i^&t<s, langage emphatique et obscur. » Cette explication me paraît trop recherchée. Je partage l'avis de M Chassang, qui voit comme intermédiaire entre le sens primitif etle sens dérivé celui de brillant : Phébus étant le dieu de la lumière, tout langage qui affecte le brillant lui ressemble. Régnier avait déjà iit {Satire X) :

Que, sans parler phébus, je ferai le discours; et Corneille {Mélite, I, 1) :

Il faut feindre des maux, demander guérison» Donner sur le phébus...

VOUS jeter dans l'étonnement : une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout: il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres; voilà la source de votre pompeux galimatias (4), de vos phrases embrouillées, et de vos grands mots qui ne signifient rien. Vous abordez cet homme, ou vous entrez dans cette chambre; je vous tire par votre habit, et vous dis à l'oreille: «Ne songez point à avoir de l'esprit, n'en ayez point (b), c'est votre rôle; ayez, si vouspouvez, un langage simple, et tel que l'ont ceux en qui vous ne trouvez aucun esprit: peut-être alors croira-t-on- que vous en avez. »

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